Locales, sociales, citoyennes… les monnaies complémentaires se multiplient. En quoi concernent-elles les Magasins du monde-Oxfam ?

Il existe de nombreuses formes de monnaies « complémentaires », c’est-à-dire qui sont utilisées à côté de la monnaie officielle. Certaines sont parfois appelées « sociales » parce qu’elles ont pour but de soutenir un autre modèle de développement, plus solidaire et plus écologique. On peut aussi parler de monnaies « locales » ou « citoyennes », chaque terme mettant en évidence un aspect différent de réalités souvent fort proches. Une dizaine de monnaies complémentaires sont actuellement développées en Wallonie. Quels sont les avantages et les inconvénients de ces monnaies ? En quoi concernent-elles Oxfam-Magasins du monde et quels problèmes pratiques leur usage pose-t-il dans les magasins ?

Il existe de nombreuses formes de monnaies « complémentaires », c’est-à-dire qui sont utilisées à côté de la monnaie officielle. L’énumération et la définition de ces différentes formes dépasseraient le cadre de cette analyse. Celles qui intéressent Oxfam-Magasins du monde sont celles qui sont utilisées dans des villes et communes de Wallonie1, où elles sont de plus en plus nombreuses (une dizaine fin 2017 2).

Certaines monnaies complémentaires sont parfois appelées « sociales » parce qu’elles ont pour but de soutenir un autre modèle de développement, plus solidaire et plus écologique. On peut aussi parler de monnaies « locales » ou « citoyennes », chaque terme mettant en évidence un aspect différent de réalités souvent fort proches.

Quels sont les avantages et les inconvénients de ces monnaies complémentaires ? En quoi concernent-elles Oxfam-Magasins du monde et quels problèmes pratiques leur usage pose-t-il dans les magasins ?

Au moyen âge, chaque seigneur local émettait ou pouvait émettre sa propre monnaie. Cela lui permettait d’affirmer son pouvoir en faisant circuler son image ou son blason, mais aussi d’éviter la fuite des capitaux. En effet les monnaies locales ne pouvaient être dépensées ni échangées hors du territoire où elles avaient été émises. C’est encore le cas des monnaies complémentaires aujourd’hui.

Avec le temps et la centralisation des pouvoirs, les monnaies locales sont devenues moins nombreuses et ont été remplacées par des monnaies nationales, qui ont elles-mêmes été remplacées par l’Euro dans 19 pays européens. Cette évolution a certes simplifié les échanges, mais a aussi, selon certains analystes, conduit à une plus grande fragilité.

Le crach de 2008 a montré les limites et les risques du système financier international, trop éloigné et déconnecté de l’économie réelle. Cette prise de conscience a donné un coup de fouet aux projets de monnaies complémentaires locales. Le film Demain a également contribué à leur succès. Aujourd’hui les projets se multiplient, à l’initiative soit des pouvoirs publics, soit, le plus souvent, de groupes de citoyens.

Les monnaies complémentaires dont il est question ici sont convertibles en euros selon un taux de change fixé dès le départ (généralement 1 = 1). La monnaie mise en circulation est garantie par une réserve d’argent équivalente : elle peut donc toujours et à tout moment être reconvertie (dans certaines conditions).

Les objectifs des monnaies complémentaires

Les objectifs des monnaies complémentaires sont multiples et varient d’un cas à l’autre : certaines mettent plus l’accent sur le renforcement de l’économie locale, d’autres sur les critères environnementaux, d’autres encore sur les aspects sociaux. Souvent ces trois volets coexistent et se soutiennent mutuellement.

1. Dynamiser l’économie d’un territoire

Le premier objectif des monnaies complémentaires est de renforcer l’économie locale. En effet, lorsque des revenus créés dans un territoire en sortent sans être compensés par des rentrées équivalentes, le territoire s’appauvrit. La création d’une monnaie complémentaire permet au contraire de garder l’argent dans le territoire puisque cette monnaie ne peut être utilisée que là.

En circulant à l’intérieur du territoire, l’argent y renforce l’activité locale et l’emploi local. Le commerçant qu’on a payé en monnaie locale va lui-même acheter ce dont il a besoin chez un autre commerçant local plutôt que dans un supermarché détenu par des actionnaires internationaux, et ainsi de suite. Le modèle repose donc sur la participation de commerces locaux mais aussi parfois d’organes officiels, par exemple pour le paiement de certaines taxes.

Mais pour qu’il renforce l’économie locale, il faut que l’argent circule effectivement et ne soit pas thésaurisé. C’est pourquoi certaines monnaies, qu’on appelle « fondantes », perdent progressivement de leur valeur. Ainsi par exemple, pour que le Chiemgauer, monnaie complémentaire créée en 2003 en Allemagne, reste valable, il faut ajouter sur le billet, au début de chaque trimestre, un timbre représentant 2 % de sa valeur. Cela pousse ceux qui détiennent des billets à les dépenser plutôt qu’à les garder.

Fondantes ou non, les monnaies complémentaires circulent généralement plus vite que la monnaie officielle et dynamisent d’autant plus l’économie locale. Comme leur principale raison d’être est d’encourager ces échanges locaux, des conditions (pénalité, taxe de change, montants limités, etc.) sont souvent mises à leur reconversion en monnaie officielle.

Certaines monnaies complémentaires ne sont pas réservées à un territoire mais à une « communauté », c’est-à-dire à un ensemble de personnes qui se les échangent entre elles. C’est par exemple le cas du WIR, créé en 1934 par un groupe d’entreprises de Suisse alémanique confrontées à un manque de liquidités pendant la crise due au krach boursier de 1929. Cette monnaie leur permettait et leur permet encore d’échanger entre elles les biens et services dont elles ont besoin sans recourir à la monnaie officielle. Aujourd’hui, pas moins de 60.000 PME suisses utilisent le WIR.

2. Favoriser un développement plus écologique

En favorisant l’économie d’un territoire, on favorise aussi les circuits courts, les petits producteurs et l’artisanat par opposition aux productions industrielles.

Les « circuits courts » désignent des relations commerciales proches dans l’espace (le bien est consommé plus près de l’endroit où il a été produit) mais souvent aussi des relations plus directes, avec moins d’intermédiaires. L’exemple qui vient tout de suite à l’esprit est celui du maraîcher local qui vend directement ses produits sur le marché local aux consommateurs locaux. Les carottes que ce dernier consomme auront donc parcouru 20 km et non 200 ou plus, les pommes viendront du village d’à côté et non de Nouvelle-Zélande… Tous ces kilomètres parcourus en moins sont autant de gagné pour l’environnement.

De même, en consommant local on encourage (en principe du moins) les modes de production à plus petite échelle, selon des méthodes plus naturelles et plus faciles à contrôler. Les fraises qui poussent en été dans les champs proches de chez moi ont évidemment un meilleur bilan écologique que celles qui viennent de loin en plein hiver.

Ces choix sont de plus en plus largement partagés. L’usage d’une monnaie complémentaire locale les encourage et en multiplie les effets bénéfiques. Les monnaies complémentaires peuvent d’ailleurs avoir une fonction un peu équivalente à celle d’un « label » : le commerçant qui les accepte affirme de cette façon qu’il partage certaines valeurs notamment environnementales. Ainsi par exemple, le commerçant qui participe au Talent dans la région d’Ottignies-Louvain-la-Neuve s’engage à « veille[r] particulièrement aux impacts liés à la production, au conditionnement et à l’acheminement des produits » qu’il vend et à être « attentif aux impacts sociaux, économiques et environnementaux de ses activités, en particulier en matière de mobilité, de déchets, d’utilisation de l’eau et de l’énergie et en matière de pollution sonore, olfactive, visuelle, publicitaire ou lumineuse »3.

3. Encourager la solidarité

A côté des critères environnementaux, il y a bien entendu également des critères sociaux et éthiques : le commerçant s’engage à se préoccuper des conditions de travail de ceux qui fabriquent, conditionnent et expédient les produits qu’il vend.

Les monnaies complémentaires permettent en outre de transformer les relations entre les personnes pour dépasser le simple échange marchand. Il est certain que lorsqu’on paie son pain avec des Epis lorrains à Virton, des Valeureux à Liège, des Blés à Grez-Doiceau, des Talents à Ottignies-Louvain-la-Neuve, des Voltis à Rochefort, Ciney ou Marche, des Lumsous dans la région de Namur, des Ropis à Mons… on est tout de suite dans une relation plus personnelle, plus complice que quand on le paie en euros.

Certaines monnaies complémentaires ont aussi un objectif de solidarité plus particulier, comme par exemple le Fureai-Kippu au Japon. Il s’agit d’une monnaie-temps qui remplace le yen dans un réseau d’aide aux personnes âgées, qui sont très nombreuses au Japon. Celui qui est rémunéré en Fureai-Kippus peut soit les garder pour ses vieux jours, soit les envoyer à une personne âgée de son choix qui pourra les utiliser dans sa région. Ce réseau permet de recréer des solidarités intergénérationnelles alors que les familles sont souvent plus dispersées géographiquement que dans la société traditionnelle.

Plus globalement, les monnaies complémentaires sont aussi pour leurs initiateurs et leurs utilisateurs un moyen « de faire savoir qu’ils ne sont pas en accord avec les principes de l’économie spéculative et qu’ils défendent une autre philosophie, une autre vision de l’économie qui devrait être au service du citoyen et de son environnement »4.

Monnaies locales et Oxfam-Magasins du monde

A lire ce qui précède, il paraît clair que les valeurs communes à Oxfam-Magasins du monde et aux monnaies complémentaires sont nombreuses. Valeurs sociales et de solidarité tout d’abord : tout comme Oxfam, les monnaies complémentaires soutiennent les petits producteurs, leur garantissent un prix juste, replacent l’équité et le respect mutuel au centre des relations commerciales. Valeurs écologiques ensuite : le respect de l’environnement et la qualité des produits sont des objectifs communs aux deux démarches. La moitié environ des produits alimentaires vendus dans les Magasins du monde-Oxfam sont bio, et les relations plus directes entre producteurs et consommateurs permettent souvent de diminuer les kilomètres parcourus par les marchandises.

Reste le volet « dynamiser l’économie locale », c’est-à-dire celle de la ville ou région où se trouve le commerce. Ce volet est fondamental dans le cas des monnaies complémentaires mais ne fait évidemment pas partie des objectifs d’Oxfam-Magasins du monde, dont la plupart des produits viennent de loin.

Toutefois, la volonté de soutenir une démarche dont on partage l’essentiel des objectifs peut conduire l’équipe d’un magasin à vouloir participer à un projet de monnaie locale. Sur le plan théorique, rien ne s’y oppose. La plupart des produits vendus par dans ce Magasin du monde-Oxfam ne sont pas en concurrence avec des produits locaux, et on peut estimer que, sauf si l’on est prêt à se passer de riz, thé, café, chocolat, etc., les acheter dans un Magasin du monde-Oxfam est en cohérence avec les principes de base des monnaies complémentaires. Et ce d’autant plus qu’Oxfam-Magasins du monde a décidé d’une démarche « Paysans du Nord » pour soutenir un modèle d’agriculture paysanne, comme alternative globale aux dommages sociaux et environnementaux de l’agriculture industrielle. L’organisation collabore avec des producteurs locaux dont elle vend les produits.

Sur le plan pratique, cela peut s’avérer plus compliqué : ce Magasin du monde-Oxfam ne pourra évidemment pas payer ses producteurs en Voltis, Lumsous ou Valeureux. Comme il fonctionne avec des bénévoles, il ne pourra pas non plus écouler l’argent local en fractions de salaires (sur une base volontaire) comme le font certains commerces. Restent éventuellement le loyer, les fournitures pour le magasin qui peuvent être achetées localement, et bien entendu le change de monnaie.

A Virton et à Louvain-la-Neuve, les Magasins du monde-Oxfam acceptent les monnaies complémentaires locales, respectivement l’Epi lorrain et le Talent. Nous avons demandé aux responsables de ces deux magasins comment cela se passait.

Pour Francine Naveaux, à Virton, les petites réticences du début, qui portaient sur des questions pratico-pratiques, ont vite été vaincues. Plusieurs personnes sont impliquées à la fois dans le Magasin du monde-Oxfam et dans l’Epi, ce qui a facilité la transmission de l’information. Le nom de la monnaie locale vient d’un autre projet solidaire, celui de l’Epicentre, qui est aussi une belle aventure : il y a 10 ans, l’épicerie d’un village proche de Virton allait fermer. Les habitants du village ont alors mis sur pied une coopérative pour la reprendre. Tenue par des bénévoles, cette épicerie, qui au départ était traditionnelle, s’est orientée vers la valorisation des produits locaux et équitables. Pour les coopérateurs, ces deux types de produits sont complémentaires : en vendant aussi des produits du Sud, on montre que les circuits courts ne sont pas des circuits fermés, qu’il ne s’agit pas d’un repli sur soi. C’est la même équipe qui a mis en place l’Epi, il y a 5 ans.

Pratiquement, le Magasin du monde-Oxfam de Virton fonctionne comme « banque de change » pour les Epis : il en vend aux clients qui en demandent (mais ne leur en rachète pas). Ce service rendu à l’Epi lui permet, conformément au règlement interne, de ne pas payer de taxe pour échanger en euros les Epis reçus des clients qui achètent les produits du magasin (pour un total de 500 Epis par mois environ). La seule petite difficulté est qu’il faut tenir deux comptabilités séparées, mais les bénévoles du Magasin du monde-Oxfam le font bien volontiers.

À Louvain-la-Neuve, le Talent est beaucoup plus récent puisqu’il est né fin 2016, mais là aussi les choses se passent sans trop de problèmes. Annou Mercier, une des responsables du Magasin du monde-Oxfam, avoue qu’utiliser une deuxième monnaie demande un investissement supplémentaire en temps et en énergie de la part des bénévoles : faire la caisse est un peu plus compliqué, et il faut surtout acquérir le réflexe de proposer aux clients de leur rendre la monnaie en Talents. Le passage au paiement par carte, s’il a lieu un jour, sera le bienvenu puisque les clients ont peu l’habitude d’avoir de l’argent liquide sur eux. Actuellement, les Talents reçus sont rééchangés soit à des clients qui en demandent, soit à des bénévoles. Le total mensuel des Talents reçus n’est pas encore très élevé, mais on espère que l’usage de la monnaie locale va continuer à prendre de l’ampleur. Plusieurs communes voisines se sont d’ailleurs jointes au projet. Ce serait bien s’il y avait par exemple la possibilité de payer certaines taxes communales en Talents, ou encore si une partie des salaires des entreprises et administrations locales étaient versés en Talents, et pourquoi pas aussi certaines aides sociales, pour toucher des gens qui ne connaissent pas encore ce type de commerce… Les idées ne manquent pas !

À Louvain-la-Neuve comme à Virton, les équipes sont convaincues du bien-fondé de la monnaie locale complémentaire et de sa cohérence avec les valeurs d’Oxfam : dans les deux cas, il s’agit de mettre à l’honneur les producteurs et commerçants locaux à la place des multinationales, dans un objectif de solidarité plutôt que de profit.

 

Montrer 4 notes

  1. Entre 2013 et 2015, Bruxelles a connu un projet pilote de monnaie complémentaire, l’Eco-Iris. Cette monnaie n’a cependant pas réussi à s’implanter et a été abandonnée.
  2. On trouvera sur le site de Financité un grand nombre d’informations sur les monnaies complémentaires en général et sur celles de Wallonie en particulier. Financité est une asbl dont l’un des rôles est d’accompagner les projets de monnaies complémentaires citoyennes.
  3. Notons toutefois qu’il n’est pas possible d’empêcher un commerçant d’accepter une monnaie locale de manière « officieuse » c’est-à-dire sans avoir adhéré au projet et à ses valeurs. Généralement, un signe (macaron, autocollant) permet d’identifier les commerçants qui adhèrent au projet.
  4. Les monnaies locales complémentaires, un outil pour se réapproprier l’économie, CPCP (Centre permanent pour la citoyenneté et la participation), 2016

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