Animations en institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) Pourquoi ? Comment ?

Oxfam-Magasins du monde mène, depuis longtemps, des animations auprès d’enfants et adolescent-e-s, en milieu scolaire ou en dehors de celui-ci, afin de les sensibiliser à nos différentes thématiques telles que les inégalités mondiales, le commerce équitable, la consommation responsable, le travail décent, la souveraineté alimentaire et le genre. Dans cette analyse, nous expliquons par quelles étapes nous sommes passés pour la création de ces animations, différentes en bien des points de celles que nous avons l’habitude de mener. Et nous notons quelques points d’attention à avoir en tête pour la suite.

Oxfam-Magasins du monde mène, depuis longtemps, des animations auprès d’enfants et adolescent-e-s, en milieu scolaire ou en dehors de celui-ci, afin de les sensibiliser à nos différentes thématiques telles que les inégalités mondiales, le commerce équitable, la consommation responsable, le travail décent, la souveraineté alimentaire et le genre.

En 2014, suite à un contact avec un enseignant de l’I.P.P.J. de Saint-Hubert, qui souhaitait aborder nos thématiques dans son institution, nous avons réfléchi à mener ce genre d’intervention auprès des jeunes placés dans les I.P.P.J.

Il est évident qu’on n’aborde pas la sensibilisation avec des jeunes placés en I.P.P.J. de la même manière qu’on les aborde avec nos publics plus habituels.

Les I.P.P.J. (Institutions publiques de protection de la jeunesse) sont des centres gérés par la fédération Wallonie-Bruxelles qui hébergent des mineurs qui ont commis des faits particulièrement répréhensibles. La section de Saint-Hubert est en régime fermé. Il existe trois sections au sein de l’I.P.P.J. de Saint-Hubert, avec une quatrième réservée aux « dessaisis ». Par dessaisis, on entend les mineurs renvoyés par le juge de la jeunesse devant la justice des majeurs.

Les objectifs généraux des I.P.P.J. sont de favoriser la réinsertion sociale et de permettre aux jeunes d’acquérir une meilleure image d’eux-mêmes. Suivant les textes règlementaires, les I.P.P.J. développent “des actions pédagogiques différenciées tendant à répondre de manière optimale aux besoins des jeunes”1.

Dans cette analyse, nous expliquons par quelles étapes nous sommes passés pour la création de ces animations, différentes en bien des points de celles que nous avons l’habitude de mener. Et nous notons quelques points d’attention à avoir en tête pour la suite.

Au commencement

Lors de la première rencontre avec l’enseignant en 2014, l’animatrice n’a pas pu faire la connaissance des jeunes. La direction semblait frileuse à ce genre de projet, les jeunes n’ayant pas l’habitude de rencontrer des intervenant-e-s extérieur-e-s. L’enseignant a décrit ce qu’il avait mis en place autour du commerce équitable avec sa section, composée de 6 ou 7 jeunes, : un grand jeu de plateau, avec des questions-réponses autour de cette thématique.

Etant peu aidé par sa hiérarchie, il a expliqué que c’était vraiment compliqué de mettre en place de telles animations, car le commerce équitable est un sujet qui ne les intéresse pas du tout ! Heureusement, ce n’est plus comme cela que ça se passe actuellement.

Changement de direction

Quelques temps plus tard, suite à des modifications en interne, la direction a changé d’avis, en acceptant à bras ouverts les animations extérieures, qu’elles soient faites par Oxfam-Magasins du monde ou par d’autres intervenant-e-s.

Denys Stassen, enseignant, estime que c’est une très bonne chose car il a observé un changement dans la tête des jeunes : « Ouvrir l’I.P.P.J. à des interventions extérieures permet aux jeunes, aux enseignant-e-s, aux éducatrices et éducateurs d’avoir un véritable bol d’air, et de ne pas rester en huis-clos. Cela permet également d’aborder des sujets sur lesquels nous, enseignants, ne sommes pas suffisamment outillés.  A titre d’exemple, une personne du SIEP (Service d’information sur les études et professions) se rend à l’institution une à deux fois par mois, en fonction des besoins, afin d’orienter les jeunes sur leur avenir. Par le passé, cela n’existait pas ».

Difficile pour lui de dire si cela fait baisser les « allers-retours » des jeunes entre l’institution et l’extérieur (beaucoup d’entre eux en sont à leur 2e voire 3e incarcération) mais il remarque qu’ils sont plus sereins.

Sa collègue Christine Henricot renchérit : « La direction est très enthousiaste que nous proposions de mettre en place ce genre de partenariat avec des intervenant-e-s externes. Nous avons déjà eu la visite d’une dame de Wikifin, qui a fait une animation autour des smartphones, les jeunes étaient très intéressés. Nous sommes également en étroite collaboration avec le magasin du monde-Oxfam de Saint-Hubert, qui nous aide dans la préparation de repas équitables, et nous avons plusieurs pistes pour le futur sur d’autres thématiques, celles des migrations notamment. »

Les animations

Par la suite, en 2016, en co-création avec les enseignant-e-s des trois sections, une animatrice s’est rendue à l’institution afin de faire une animation autour du travail décent, dans le cadre de la semaine du commerce équitable en octobre. Chaque année, les enseignant-e-s préparent des activités autour du commerce équitable durant toute la semaine, et l’animation d’Oxfam-Magasins du monde en fait partie.

« La première fois que je me suis rendue à l’I.P.P.J., j’étais impressionnée par les nombreuses mesures de sécurité qu’il faut franchir afin d’arriver dans les sections : portiques, détecteurs de métaux à l’entrée, scanner, portes blindées… Maintenant, j’ai l’habitude ! ».

Elle a eu quelques appréhensions par rapport aux jeunes, n’ayant jamais eu de contact avec un public incarcéré. « Au final, tout s’est vraiment bien passé, ils sont très respectueux, et heureux de voir quelqu’un de nouveau. Ils ont bien participé au débat, et ça m’a permis de me remettre en question plusieurs fois durant l’animation ». Depuis lors, l’animatrice s’est rendue à trois reprises à l’I.P.P.J.

Créer des animations est quelque chose de compliqué sur le long terme car les jeunes ne restent généralement à l’I.P.P.J. qu’un ou deux mois, en fonction des résultats de l’audience qui a lieu un mois après l’incarcération. Suite à cette audience, soit ils sont renvoyés chez eux, soit ils se voient prolongés de séjour pour encore un mois. Parfois plus, si le ou la juge décide de prolonger la garde parce qu’il n’y a plus de place ailleurs et qu’ils attendent à l’I.P.P.J. Mais c’est plus rare.

De plus, certains jeunes ne participent qu’en partie aux animations, car ils ont des rendez-vous avec la juge, leur avocat, une assistante sociale… Ce sont des données à prendre en compte car lorsqu’un jeune revient d’un rendez-vous qui ne s’est pas bien déroulé, il faut le canaliser.

Au niveau des thématiques, il y en a certaines qui sont plus simples à aborder avec eux. Comme expliqué plus haut, le commerce équitable est un concept trop abstrait et par lequel ils ne se sentent pas concernés. Par contre, l’aborder par le biais des inégalités que vivent les petits producteurs, les difficultés à faire vivre une famille dans la dignité, ça leur parle plus. Chacun peut exprimer, s’il en ressent le besoin et l’envie, son ressenti par rapport à son propre vécu, et c’est en ce sens que ces animations en I.P.P.J. sont très riches.

Impacts sur les jeunes

Avec ces animations, nous ne souhaitons pas faire de l’occupationnel, nous estimons rentrer dans un réel processus de réinsertion. Même si les jeunes ne restent pas longtemps dans l’établissement, et qu’il est compliqué de rencontrer les mêmes jeunes plusieurs fois, le fait que notre animation prend place dans le cadre de la semaine du commerce équitable donne une légitimité en plus à tout le projet créé par les enseignant-e-s.

L’animation permet au jeune de se questionner sur des sujets qu’il ne connait peut-être pas, et de pouvoir donner son avis, en toute sincérité. Lors des animations, nous accordons beaucoup de place à la prise de parole, nous sommes moins dans la réflexion.

Les jeunes apprécient pouvoir donner leur point de vue sur le travail, une rémunération correcte, l’alimentation… Ils apprécient la rencontre et le fait qu’on essaie de leur transmettre quelque chose. Leur dire « Vous êtes maitres de votre destin », que cela soit par votre consommation ou à travers ce que vous faites de votre vie, les implique réellement dans leur avenir. C’est important qu’ils en aient conscience.

Faire venir des intervenant-e-s extérieur-e-s, que cela soit une personne de chez Oxfam ou d’ailleurs, permet aux jeunes de se sentir soutenus et surtout considérés.

« Ils savent qu’ils ont fait des conneries, mais nous souhaitons leur parler avec respect et dignité. C’est donnant-donnant, si nous avons un comportement respectueux envers eux, ils auront également du respect pour nous », nous dit Christine. « Même si on sait que ce n’est pas l’animation d’Oxfam qui va les faire sortir du cercle vicieux des incarcérations à répétition (selon elle, plus de 50% des jeunes récidivent une fois ou plus), ils sont heureux d’apprendre quelque chose de nouveau. »

Lors de l’évaluation des animations, certains jeunes nous disent qu’ils sont contents d’avoir découvert le commerce équitable (ou une autre thématique), même s’ils ne voient pas toujours à quoi cela va leur servir dans leur vie future !

En conclusion

Il nous semble qu’il est important de continuer à mettre en place des collaborations avec l’I.P.P.J. de Saint-Hubert car nous estimons que c’est un public qui est souvent délaissé, car peu accessible. Ils sont intéressés par toutes les questions autour du travail décent, du salaire décent… Ils peuvent comprendre les problèmes que rencontrent les petits producteurs, car eux-mêmes ont souvent été victimes d’inégalités.

Même s’il est très compliqué d’avoir un suivi sur ce que les jeunes retiennent et retirent de nos animations, il nous semble capital de poursuivre ces dernières. D’une part, car cela permet au jeune de s’ouvrir à une problématique qu’il ne connaissait pas, mais aussi car cela permet de lui faire comprendre qu’il est un citoyen du monde à part entière et qu’il a, lui aussi, un rôle à jouer pour diminuer les inégalités.

Pour la suite, nous souhaiterions venir davantage dans cette institution, afin de faire des animations à d’autres moments de l’année. Une piste autour de la journée internationale du commerce équitable le 12 mai est lancée.  L’envie d’impliquer plus les jeunes avant notre venue est égalemanient présente. Ils pourraient imaginer eux-mêmes le contenu d’une animation. Nous souhaiterions partir de leurs besoins, leurs envies.

Sandrine Debroux

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