Associer commerce équitable et transition écologique : utopie ou réalité ?

Rencontre avec Marc Dufumier, agronome, professeur émérite et président de Commerce Équitable France, à propos des liens entre le commerce équitable et la transition écologique. L’interview aborde également l’importance des actions que les périodes électorales permettent de mener pour conscientiser et responsabiliser les mandataires politiques à ce propos.

Marc Dufumier est agronome, professeur émérite à l’AgroParisTech (Paris – France) et président de Commerce Equitable France, la plate-forme des organisations de commerce équitable en France. Nous l’avons rencontré pour évoquer les liens entre le commerce équitable et la transition écologique.

En quoi le commerce équitable s’ancre-t-il dans le mouvement de la transition ?

À l’origine du commerce équitable, la relation avec une transition écologique n’était pas vraiment dans le cahier des charges. Il s’agissait davantage de commerce solidaire, avec certaines conditions environnementales.

Dès sa naissance, le mouvement du commerce équitable a choisi de faire de l’organisation démocratique des groupes de producteurs une condition pour l’accès à son marché. On pourrait voir ça d’un œil péjoratif et se dire que les « Blancs » ont imposé leurs conditions aux producteurs du Sud, à l’instar du FMI (Fonds Monétaire International). Mais ce choix a permis de faire en sorte que, grâce à la prime de développement propre aux échanges commerciaux équitables, les gens, là-bas, ont pris leurs affaires en main. Ils et elles disposent enfin d’un pouvoir d’achat suffisant pour nourrir correctement leur famille, acheter des produits de première nécessité, investir et faire progresser leurs activités de production.

Un certain nombre d’études d’impact du commerce équitable montrent que, dans un grand nombre de cas, les partenaires producteurs sont conscients que, à long terme, même des consommatrices et des consommateurs militants ne vont pas acheter des produits de mauvaise ou moyenne qualité, uniquement parce qu’ils sont équitables. Du coup, quand les organisations de producteurs sont bien organisées et démocratiques, il est fréquent de les voir opter pour des modifications de leurs systèmes de production agricole et de leurs systèmes de transformation pour réaliser des produits de qualité dont on peut espérer qu’ils vont être vendus un peu plus cher pour plus longtemps. En ce sens, on constate qu’il y a une évolution vers des produits labellisés Bio et des produits « gourmets ». En France, 75% des produits équitables en provenance du Sud sont Bio, contre 25% il y a quelques années. Même si on peut toujours s’interroger sur la fiabilité du label Bio, on constate que globalement la présence de perturbateurs endocriniens1 est 10 fois plus faible dans un produit Bio que dans un produit conventionnel.

On peut en conclure que derrière le mouvement du commerce équitable, même si ce n’est pas inscrit tel quel dans le cahier des charges, il y a une évolution des systèmes de production qui va dans le sens de la transition écologique.

À l’approche des prochaines périodes électorales, pensez-vous que le mouvement du commerce équitable doive interpeller les dirigeants politiques, ou doit-il se cantonner à développer des alternatives pour montrer qu’un autre commerce est possible ?

Très clairement, oui, il y a à mettre à profit la perspective d’élections.

Un discours politique efficace ne doit pas être que dénonciateur : il doit montrer par l’action que moyennant certaines conditions, il y a beaucoup de choses qui peuvent changer positivement. En ce sens, l’objectif du mouvement du commerce équitable, c’est de démontrer qu’un autre commerce est possible, que quand les gens bénéficient d’une rémunération équitable, cela change les choses du point de vue écologique et social. Par contre, il est clair que la transition écologique globale ne parviendra à s’imposer que quand on changera les règles du commerce à l’échelle mondiale. On peut commencer chez nous, on peut commencer en circuits courts, on peut commencer avec les produits du Sud… Mais l’intérêt du mouvement du commerce équitable est également d’avoir un discours politique qui montre qu’autre chose est possible et qu’il faut maintenant jouer les changements d’échelle, en mettant en place les conditions socioéconomiques pour que cette alternative s’impose un peu partout. Donc c’est bien les deux qu’il faut faire à la fois.

Quelles seraient vos propositions pour des politiques en accord avec les valeurs du commerce équitable ?

Il y a eu en France, il y a quelques années, un mouvement de mairies qui s’engageaient à acheter localement des produits de qualité plus chers, afin de fournir de l’alimentation saine aux collectivités. Ce mouvement, soutenu à l’époque par la Fondation Nicolas Hulot, était en fait destiné à toutes les cuisines de collectivités et notamment aux cantines des écoles, collèges et lycées. Il y avait déjà une réelle prise de conscience que les perturbateurs endocriniens présents dans la nourriture, même à faibles doses sous forme de traces résiduelles de pesticides, ont des effets délétères et entrainent des maladies chroniques chez les plus jeunes.

Pourquoi n’utiliserions-nous pas les subventions de la PAC (Politique Agricole Commune) dans ce sens, en les attribuant aux collectivités territoriales, afin de leur permettre d’acheter localement des produits artisanaux, labellisés Bio et respectueux de l’environnement ? Ces subventions reviendraient en fin de course aux producteurs. On sortirait alors d’un mécanisme d’aide – comme on aide des mendiants – pour aller vers une rémunération juste et équitable, en échange d’un service de qualité apporté par les producteurs et les productrices. Le travail dans le secteur agricole serait d’autant plus gratifiant.

On pourrait également attribuer le reste des subventions de la PAC aux producteurs sous la forme de rémunérations en échange de services environnementaux sur une base contractuelle, de façon à ce que les couches les plus modestes de la population puissent avoir accès aux produits de qualité à des prix raisonnables. Ce sont ces paiements de services environnementaux aux producteurs qui éviteraient leur surcoût.

Les agriculteurs seraient ainsi rémunérés pour des services environnementaux tels que le fait de séquestrer du carbone, de sauvegarder des abeilles, de cultiver des protéines végétales pour diminuer les importations de soja transgénique, de ne plus utiliser d’engrais azotés de synthèse (qui sont à l’origine des émissions de protoxyde d’azote, la principale contribution de l’agriculture française au réchauffement climatique), etc.

Tout cela est très systémique mais les gens seraient correctement rémunérés pour nous rendre des services d’intérêt général, notamment environnementaux. Des paysans fiers de ce qu’ils font, ça peut être compatible avec les attentes des consommateurs, des environnementalistes et de l’intérêt général.

Pour Oxfam-Magasins du monde aussi, une autre commune est possible …

Une commune plus durable du point de vue environnemental et plus juste du point de vue social.

Les communes sont en mesure d’orienter leur politique pour soutenir une production et une consommation plus respectueuses de l’humain et de l’environnement.

En effet, le niveau communal est celui qui offre la possibilité aux citoyennes et aux citoyens d’avoir le plus d’impact sur les hommes et les femmes politiques et d’apporter potentiellement le plus de changements concrets à court et moyen termes. Il a la capacité d’appuyer la multitude d’expériences citoyennes qui s’attèlent à redéfinir les règles du jeu pour nous mener à la transition écologique et sociale, souhaitable et nécessaire. Il peut contribuer simplement, efficacement et concrètement à une politique de solidarité internationale en accord avec les 17 objectifs du développement durable2. Notamment le 12e objectif, consacré à établir des modes de consommation et de production durables.

Les communes jouissent également d’un levier d’exemplarité : en mettant en œuvre des pratiques d’achats socialement responsables et équitables, elles montrent l’exemple aux autres communes et pouvoirs publics ainsi qu’aux citoyennes et citoyens et aux entreprises, qui sont également amenés à poser quotidiennement des choix de consommation. Par sa consommation, la commune peut montrer que « c’est possible », que des alternatives existent, qu’elles sont d’ores et déjà disponibles et réalistes.

Sans être exhaustif, on peut s’imaginer que les administrations communales favorisent une alimentation durable et locale, accessible dans les cantines des écoles, les maisons de repos et les CPAS,  que les vêtements de travail fournis au personnel communal soient issus de filières équitables ou encore que les centres villes soient redynamisés par la valorisation des commerces durables, locaux et équitables et l’exigence d’un minimum de transparence et de responsabilité socio-environnementale pour les nouveaux projets d’installation.

C’est dans ce sensque, dans le cadre des élections communales de 2018, le mouvement citoyen d’Oxfam-Magasins du monde fait un ensemble de dix propositions aux communes de la fédération Wallonie-Bruxelles pour encourager une « autre commune ». Ces recommandations sont reprises sur le site de campagne : www.oxfammagasinsdumonde.be/campagnes/une-autre-commune.

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  1. Les perturbateurs endocriniens sont des substances qui altèrent les fonctions du système endocrinien (dépendant des hormones) et entraînent par la suite des effets néfastes pour la santé (surtout pour les fœtus, les enfants et les adolescents).
  2. Objectifs du développement durable des Nations Unies : http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/.

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