Pour une économie centrée sur l’humain

En janvier 2016, Oxfam International publiait un rapport qui faisait grand bruit. Intitulé « Une économie au service des 1% », ce rapport montrait que les 1% des plus riches possédaient davantage que les 99% restants et que le fossé entre les uns et les autres ne cessait de se creuser. Plusieurs autres études ont également dénoncé cette formidable inégalité et ses conséquences sur la pauvreté dans le monde.

Un an plus tard, le rapport « Une économie au service des 99% » est venu compléter le précédent. La présente analyse rend compte de ce second rapport et détaille plus particulièrement sa dernière partie, intitulée « Bâtir l’alternative : une économie centrée sur l’humain ». 

Croissance et inégalités

Depuis 2015, plus de la moitié de la richesse mondiale est aux mains des 1% les plus riches, tandis que la moitié de la population mondiale n’en détient que quelques miettes (moins de 1%). Si la fortune des riches est assez bien connue, on a moins d’informations sur les ressources des pauvres. On sait cependant que celles de la plupart d’entre eux diminuent, notamment parce que leurs droits sur les terres et les ressources naturelles ne sont pas respectés.

Au cours des dernières décennies, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté – mais une personne sur neuf ne mange toujours pas à sa faim. Les tranches de revenus moyennes et l’élite ont été les grands gagnants de la croissance. Dans de nombreux pays en développement, l’écart salarial s’intensifie : les revenus des travailleurs les plus qualifiés augmentent tandis que le salaire réel des moins qualifiés est en baisse. Le salaire minimum légal n’arrive pas à la hauteur du salaire nécessaire pour mener une vie décente. Le pouvoir de négociation collective des travailleurs décline et les « petits boulots » et les sous-statuts se multiplient.

Les femmes ont nettement moins de chance que les hommes d’accéder au marché du travail et restent en bas de l’échelle des salaires. Cette inégalité salariale, qui subsiste même dans les économies avancées, a une double cause : une discrimination pure et simple entre les hommes et les femmes pour les mêmes emplois, et la concentration des femmes dans les emplois à temps partiel et mal rémunérés.

Les responsabilités des grandes entreprises

Les grandes entreprises ont généralement pour objectif premier d’offrir des bénéfices importants à l’élite financière et non de permettre la prospérité de tous. Partout dans le monde, elles font pression pour réduire les coûts de la main-d’œuvre et payer moins les producteurs, allant parfois jusqu’au travail forcé et à l’esclavage.

Elles cherchent en outre à alléger leurs charges fiscales en obtenant des exonérations ou en pratiquant l’évasion fiscale, ce qui diminue d’autant les budgets des services publics disponibles pour les plus pauvres. Elles accordent une part de plus en plus importantes de leurs bénéfices à leurs actionnaires au lieu de mieux rémunérer producteurs et travailleurs, de payer davantage d’impôts ou d’investir dans des infrastructures et de l’innovation.

Enfin, elles utilisent leur pouvoir pour influencer les réglementations en leur faveur et s’assurer une position dominante dans leur secteur de façon à pouvoir contrôler les prix.

Les responsabilités des milliardaires

Les 1810 milliardaires en dollars que compte le monde, dont 89% sont des hommes, détiennent autant que les 70% les plus pauvres de l’humanité. Un tiers de leur fortune provient d’héritages. Depuis 2009 leurs richesses ont augmenté en moyenne de 11% par an, ce qui est très largement supérieur à ce que les épargnants ordinaires peuvent obtenir. Il est vrai qu’ils peuvent s’offrir les meilleurs conseils en investissements et qu’ils n’hésitent pas à recourir aux paradis fiscaux, comme l’ont révélé notamment les Panama Papers. A elle seule, l’Afrique subit un manque à gagner fiscal de 14 milliards de dollars à cause des paradis fiscaux utilisés par ses ressortissants les plus fortunés. Cela suffirait pour financer les soins de santé et l’enseignement pour tous les enfants africains.

Une bonne partie des plus fortunés utilisent également leur argent pour influencer les politiques et s’assurer que les lois leur sont favorables.

Les idées reçues

Le modèle économique au service des 1%, qu’on appelle généralement le modèle néolibéral, repose sur un certain nombre d’idées reçues qu’il faut remettre en question.

  1. « Le marché a toujours raison et le rôle des Etats doit être le plus faible possible » : cette croyance est contredite par la corruption, l’évasion fiscale, la privatisation des biens et de services, la croissance excessive du secteur financier, etc. Ces dérives entraînent l’exclusion des plus pauvres et en particulier des femmes.
  2. « Les entreprises doivent à tout prix maximiser leurs bénéfices et les dividendes versés aux actionnaires » : ce principe a pour conséquence l’accroissement des inégalités puisque les actionnaires s’enrichissent toujours davantage que les producteurs et travailleurs, et souvent à leur détriment.
  3. « La richesse extrême témoigne de la réussite individuelle, les inégalités n’ont pas d’importance » : au contraire, la concentration de la richesse est inefficace du point de vue économique, néfaste sur le plan politique et contraire au progrès collectif.
  4. « La croissance du PIB devrait être l’objectif principal des politiques publiques » : mais le PIB ne mesure pas le travail non rémunéré, réalisé notamment par les femmes, et ignore les inégalités, de sorte qu’un pays peut avoir un PIB en forte croissance et pourtant compter de plus en plus de pauvres.
  5. « Notre modèle économique n’est pas sexiste » : en réalité, les coupes dans les services publics et l’insécurité de l’emploi frappent surtout les femmes, qui sont aussi surreprésentées dans les emplois les moins bien payés, portent l’essentiel du travail non rémunéré et sont les premières victimes du trafic des êtres humains.
  6. « Les ressources de notre planète sont illimitées » : un postulat dont les conséquences sont en passe de devenir catastrophiques, notamment pour le climat. La plupart des ressources qu’utilisent les entreprises (carburants fossiles, bois, poissons, terre arable, eau douce, sable et gravier, etc.) ne sont pas intégrées dans les comptabilités des sociétés ou nationales. Les droits qu’ont sur ces ressources les populations locales, mais aussi les générations futures, ne sont pas pris en compte.

Une économie centrée sur l’humain

Une économie centrée sur l’humain a pour objectif de répondre à la fois aux besoins des populations et à ceux de la planète et reconnaît que les forces du marché ne suffisent pas pour y parvenir. Dans une telle économie, l’Etat est le garant des droits et des besoins de tous. Pour cela, il doit fonctionner de manière démocratique et transparente et agir dans l’intérêt de l’ensemble des citoyens et non pas d’une élite. Cette vision n’est ni radicale ni inédite, elle s’appuie au contraire sur des principes et des valeurs qui sont depuis longtemps essentiels pour les populations dans le monde entier, et sur ce que la plupart des humains, lorsqu’ils réfléchissent un peu, considèrent comme les valeurs qui comptent véritablement.

Les Etats doivent œuvrer pour les 99%

Les Etats ont la capacité et le devoir de concevoir des économies qui visent à optimiser les avantages du libre-échange tout en minimisant l’insécurité et la peur résultant du jeu des marchés. Ils peuvent fournir des services (santé, éducation, accès à l’eau potable, etc.) de façon à ce que chacun puisse en bénéficier.

Les moyens pour y parvenir varieront d’un pays à l’autre. Quelques exemples :

  • des mécanismes solides et démocratiques de prise de décision et de contrôle de la planification. Les expériences de médiation publique, de budgets participatifs et autres pratiques recherchant la participation des citoyens montrent la voie dans ce domaine. Les citoyens devraient être associés à la définition des objectifs de l’Etat et de l’économie ainsi qu’à l’élaboration de nouveaux indicateurs de progrès ;
  • la promotion et la préservation de l’espace civique, notamment au bénéfice des femmes ;
  • la participation d’un large éventail de candidats aux mandats publics, et pas seulement d’une élite ;
  • l’investissement public dans la recherche et le développement d’innovations technologiques ;
  • l’organisation et la prestation par l’Etat de nombreux services publics ;
  • une imposition progressive plus élevée des particuliers fortunés et des riches entreprises pour qu’ils paient leur juste part et permettent une société plus égalitaire ;
  • la promotion de nouveaux modèles commerciaux visant le long terme ;
  • la création d’emplois, notamment dans les services publics, et la reconnaissance et la protection du travail non rémunéré presté principalement par les femmes ;
  • l’indépendance réelle des médias ;
  • l’enregistrement des lobbys, la réglementation et le contrôle de leurs activités, la transparence totale des interactions entre argent et politique ;
  • une évaluation régulière, par des commissions nationales publiques, des inégalités et de l’impact des politiques publiques sur la répartition des revenus et des libertés ;
  • la prise en compte des droits des générations futures.

Les Etats doivent coopérer au lieu de rivaliser

Une économie centrée sur l’humain est incompatible avec la concurrence entre les pays, qui conduit à réduire les impôts et les salaires et à exploiter les populations. Au contraire, l’économie doit se fonder sur la coopération mondiale. Cette coopération doit viser la garantie d’un salaire décent et le respect des droits pour tous et toutes, sans discrimination fondée sur le sexe ou l’origine. Un exemple : lors du forum économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 2016, certains pays ont défendu l’idée d’un salaire minimum applicable dans l’ensemble de cette zone.

La collaboration en matière fiscale est une autre nécessité pour mettre en place une économie centrée sur l’humain. Les premiers efforts doivent bien entendu porter sur la lutte contre l’évasion fiscale et le recours aux paradis fiscaux. Il faut également mettre un terme à la concurrence fiscale et au manque de transparence dans les décisions en matière d’impôts. Les Etats doivent au contraire collaborer pour mettre en place des conditions de concurrence équitables entre les entreprises au profit des citoyens.

De nouvelles bases pour la prospérité

Dans une économie centrée sur l’humain, le secteur commercial profite à la société dans son ensemble et pas seulement aux riches actionnaires. Il existe déjà de nombreuses alternatives au capitalisme actionnarial qui montrent quelles voies peuvent être suivies pour aller vers une prospérité mieux partagée et plus respectueuse de l’environnement. Quelques exemples :

  • Mondragon est une société coopérative multinationale espagnole active notamment dans les secteurs de l’industrie, de la finance et de la grande distribution. Elle a un chiffre d’affaires de près de 13 milliards d’euros et emploie 74.000 personnes. Sa particularité : elle appartient à ses employés. Les décisions sont prises de manière démocratique et la gouvernance est assurée par une assemblée générale de membres élus. Elle est célèbre pour sa promotion de la sécurité de l’emploi et le respect d’une échelle salariale plus égalitaire.
  • COOPECAN est une coopérative de producteurs d’alpaga péruvienne créée en 2008 qui compte actuellement plus de 7000 membres. Elle vise à soutenir les producteurs de laine et à les aider notamment à faire face aux changements climatiques. Elle a une puissance de négociation qui permet aux producteurs d’obtenir des prix justes. Elle gère également ses propres activités de traitement de la laine pour éviter de devoir payer des commissions aux intermédiaires.
  • Eileen Fischer est une marque de vêtements de grande qualité fondée en 1984 aux Etats-Unis, qui emploie 1200 personnes directement et 10.000 autres indirectement et appartient à ses employés. Elle utilise du coton 100% biologique et sélectionne également les autres matières sur la base de critères écologiques. Elle veut résister à la tentation de la croissance pour la croissance, ce qui l’a conduite par exemple à réduire sa gamme et, plutôt que d’ouvrir plusieurs nouvelles boutiques par an, à créer un centre de recyclage de ses propres vêtements.

Les entreprises de ce type peuvent se multiplier et même devenir la norme si l’Etat en fait la promotion. Certains pays ont d’ailleurs déjà adopté des lois qui privilégient les entreprises sociales dans des domaines tels que les marchés publics, l’attribution des licences et même la fiscalité. Plus d’un milliard de personnes dans le monde sont membres de coopératives qui génèrent plus de 250 millions d’emplois.

Ces modèles se développent actuellement malgré un système économique qui leur est défavorable puisque les entreprises qui promettent de plantureux bénéfices aux investisseurs à n’importe quel prix obtiennent davantage de financements. Une économie centrée sur l’humain fera pencher la balance dans l’autre sens.

Abolir l’extrême richesse pour éradiquer la pauvreté

Pour lutter contre les inégalités extrêmes et l’extrême richesse, il faut tout d’abord mettre en place des modèles d’entreprises qui limitent à un niveau décent les salaires des dirigeants et les dividendes des actionnaires. Il faut ensuite prendre des mesures pour contrôler l’influence des plus riches sur la politique et l’économie.

Viennent ensuite les mesures fiscales : pratiquement tous les pays devraient augmenter le taux de la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu. Les pays en développement devraient également généraliser les impôts sur la fortune (biens fonciers, plus-values, immobilier et héritages). D’autres politiques fiscales pourraient être mises en œuvre :

  • une taxe sur les transactions financières toucherait les plus fortunés et permettrait en outre de freiner les excès du secteur financier ;
  • une taxe mondiale sur la fortune, comme proposé par Th. Piketty : Oxfam a calculé qu’une taxe de 1,5% sur les fortunes supérieures à un milliard de dollars permettrait de sauver 6 millions d’enfants et de scolariser tous les enfants ;
  • une taxe sur la fortune anonyme pourrait compléter la précédente pour atteindre les propriétaires qui dissimulent leur identité. Il faudrait pour cela que le petit nombre de pays riches qui sont les principales destinations finales des fortunes anonymes se mettent d’accord entre eux.

Les femmes et les hommes sur un pied d’égalité

L’égalité des chances pour les hommes et les femmes est un point fondamental de l’économie centrée sur l’humain. L’accès à l’enseignement et aux soins est nécessaire au progrès de la condition féminine. De même, le droit et les normes sociales doivent affirmer le rôle de la femme dans la société. Les organisations communautaires, les groupes de réflexion, les partis politiques et les administrations doivent y veiller. Un exemple : en Inde, la campagne AAROH, soutenue par Oxfam, a permis à plus de 9000 agricultrices de devenir propriétaires ou copropriétaires des terres qu’elles cultivaient.

La technologie pour tous

Les innovations technologiques peuvent apporter de grandes améliorations, notamment pour les femmes, mais il est nécessaire de savoir qui les contrôle et à qui elles profitent. En 2014, l’entreprise pharmaceutique AstraZeneca s’est retirée de tous les programmes de recherche portant sur le paludisme, la tuberculose et les maladies tropicales pour privilégier les médicaments pour le cancer, le diabète et l’hypertension, maladies des pays riches qui touchent des patients prêts à payer des prix élevés.

Face à cela, le rôle des Etats est fondamental puisqu’ils financent des technologies qui intéressent moins les investisseurs privés et profitent aux populations et à la planète. L’Etat doit également contrôler l’usage de la propriété intellectuelle pour que les développeurs ne soient pas les seuls à en profiter financièrement. C’est aussi à lui de contrôler les effets des évolutions technologiques sur l’organisation du travail.

Des énergies renouvelables et durables

Les combustibles fossiles provoquent de très nombreux décès prématurés, surtout dans les communautés les plus pauvres et les plus marginalisées, et les destructions causées par le changement climatique ont des effets encore plus dévastateurs sur ceux qui ne font pas partie des 1% les plus riches. Une économie centrée sur l’humain doit se libérer des énergies fossiles et se lancer dans une transition rapide et juste vers les énergies renouvelables durables.

Evaluer et mesurer ce qui compte vraiment

L’économie centrée sur l’humain considère le PIB comme un indicateur simple et imparfait, qui doit être complété par d’autres indicateurs plus utiles pour évaluer la qualité de la vie, le bien-être et la satisfaction des besoins humains fondamentaux. Ainsi par exemple, l’évolution de la répartition du revenu national, et donc l’évolution des inégalités, est un critère essentiel pour mesurer les progrès d’une société. Comptabiliser les activités non rémunérées, qui sont principalement réalisées par les femmes, est une autre évolution nécessaire.

Les indicateurs mis en place pour évaluer et piloter l’économie doivent également prendre en compte la préservation des ressources naturelles et la réduction des déchets. L’importance de la nature pour les générations présentes et futures, au-delà de sa simple utilité économique, est un aspect fondamental de l’économie centrée sur l’humain.

Notre combat doit porter sur de telles visions positives qui envisagent des solutions alternatives pour l’avenir. Que tant d’argent se trouve entre si peu de mains est nuisible à notre société et à notre avenir, c’est une évidence. Il est impératif qu’il soit partagé plus équitablement. Oxfam est convaincu que l’humanité peut mieux faire.

Véronique Rousseaux

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