Le vêtement de seconde main, une ressource pour l’innovation !

La campagne « Une autre mode est possible » a permis de valoriser notre offre de vêtements de seconde main (VSM), de questionner nos pratiques et d’échanger avec d’autres acteurs du secteur sur les enjeux de la mode durable.1

Néanmoins le seconde main n’est ni l’activité principale ni la plus connue d’Oxfam-Magasins du monde. C’est également le cas pour la Croix-Rouge francophone de Belgique. Nous sommes donc allées à la rencontre de Violaine Dupuis2, Responsable Activités Ressources à la Croix-Rouge et particulièrement des Vestiboutiques, afin de saisir les spécificités de leur réseau et de connaître son point de vue sur les défis à venir pour les acteurs du seconde main en Belgique.


Comment fonctionne la filière de vêtements de seconde main de la Croix-Rouge ?

Il y a 87 Vestiboutiques en Wallonie et à Bruxelles et environ 700 volontaires contribuent à leur activité . Depuis deux ans, quatre coordinatrices provinciales les accompagnent dans le développement de cette activité.

Pour le moment l’activité est plutôt décentralisée. La collecte, le tri, la vente de vêtements se font dans les Maisons Croix-Rouge, les entités locales de la Croix-Rouge, parce que la Croix-Rouge est d’abord un point d’ancrage local. La Croix-Rouge « rayonne » dans les communes, raison pour laquelle nous recevons les dons de vêtements directement localement. Dans la plupart des cas, le gisement est suffisant en termes de volume. Néanmoins, nous nous rendons compte que la qualité du gisement n’est pas toujours au rendez-vous.

L’activité Vestiboutique est-elle reliée à une Maison Croix-Rouge bien spécifique ?

Oui. La Maison Croix-Rouge est gérée par un comité local dont les membres sont élus par l’assemblée des volontaires de cette Maison Croix-Rouge. Chaque Maison Croix-Rouge développe ensuite diverses activités ou services à la population en fonction des réalités et besoins locaux. Les Vestiboutiques permettent de financer les actions sociales.3

Comment sont implantées les Vestiboutiques ?

Historiquement, les Vestiboutiques étaient toujours localisée dans une Maison Croix-Rouge. Cela a évolué, et aujourd’hui, certaines sont relocalisées dans des endroits plus fréquentés. Parfois parce que la Maison Croix-Rouge déménage vers un lieu plus central, parfois pour renforcer les actions de la Croix-Rouge dans les grandes villes, où la précarité est plus importante. Les besoins étant importants, il faut renforcer les moyens financiers.

L’année dernière et cette année, nous avons ouvert trois Vestiboutiques dans un centre-ville. Il s’agit des villes de Namur, Liège et Tournai. Ce sont des boutiques ouvertes à tous, qui amènent de nouvelles contraintes : approvisionnement régulier en marchandises de qualité, tri homogène, plages d’ouverture plus étendues…

Sur le modèle des Charity Shops ?4

Oui, c’est un peu ce modèle-là mais avec nos spécificités. Une Vestiboutique est un lieu d’accueil et de convivialité. Nous y accueillons tout le monde. Si certaines personnes ont un besoin vestimentaire urgent ou spécifique, nous y répondons. Une personne qui entre dans une Vestiboutique de la Croix-Rouge peut boire une tasse de café et trouver de l’information sur la Croix-Rouge. La Vestiboutique de centre-ville, au même titre que les autres, est une porte d’entrée vers la Croix-Rouge et ce que son réseau humanitaire offre à la population.

Vous avez parlé de l’approvisionnement, du tri, de la vente, quelle est la suite de la filière ? Au niveau des invendus, des stocks, est-ce décentralisé ou centralisez-vous ces marchandises ?

Les stocks sont gérés localement, les invendus partent chez un opérateur privé ou sont donnés à d’autres associations. L’opérateur privé avec qui nous travaillons offre actuellement le service qui convient le mieux à nos entités de taille et de capacité de stockage variables. Car la plupart de nos Vestiboutiques sont dans des Maisons Croix-Rouge qui n‘ont parfois que de petits espaces de stockage et qui ne peuvent accumuler beaucoup, puisque les bâtiments sont aussi réservés à d’autres activités.

Comment positionnez-vous la Croix-Rouge parmi les acteurs du seconde main ?

La Croix-Rouge a comme spécificité d’être une organisation de bénévoles, ce qui la distingue des organisations qui ont pour mission principale la remise des personnes à l’emploi. Mais cela la rapproche d’Oxfam-Magasins du monde ! Si nous soutenons les trois piliers du développement durable (dimensions sociale, économique et environnementale), la priorité est le social et l’urgence sociale. A plusieurs égards, nous nous distinguons donc des autres acteurs du seconde main. Nous sommes aussi plus discrets. Les Vestiboutiques pourraient être positionnées comme une activité d’économie sociale au profit du social.

Pouvez-vous préciser l’enjeu d’économie sociale au profit du social ?

La Croix-Rouge souhaite développer l’activité Vestiboutiques à travers deux aspects : augmenter la finalité, à savoir permettre à des personnes très précarisées de pouvoir se vêtir, et rendre le modèle économique efficient.

D’une part, nous souhaitons savoir si les personnes qui ont des besoins vestimentaires précis, de base, trouvent ce qu’elles veulent dans nos Vestiboutiques. Probablement que la réponse est « pas tout à fait », car tout est fonction des dons que nous recevons. L’année prochaine, nous allons faire un travail pour objectiver ce que nous faisons déjà et ce que nous pourrions faire en plus au niveau social.

D’autre part, nous envisageons les Vestiboutiques sous l’angle d’une activité entrepreneuriale sociale : une activité économique avec une finalité sociale, sociétale, environnementale. Nous mettons des moyens au service des finalités et la rentabilité est nécessaire pour pérenniser l’activité. C’est un vaste chantier en cours…

Que faites-vous pour que vos boutiques plus « vitrines » (à Namur, Liège et Tournai) conservent leur rôle d’accueil ?

Nous travaillons actuellement sur l’aménagement et l’identité intérieure des magasins. L’accueil et la convivialité occupent une place importante. L’aménagement avec du mobilier adapté et de qualité et un environnement plus professionnel auront un impact sur la qualité de l’accueil.

Comme nous les concevons, ces lieux d’accueil permettent de mélanger les individus : aux sans-abri de ne pas être gênés d’être là et à monsieur et madame tout le monde de ne pas avoir peur et d’échanger… L’accueil, c’est le contact humain. Et le lien social, c’est le fil rouge de la Croix-Rouge.

Sans oublier que dans les formations proposées à nos bénévoles, nous insistons sur le fait qu’il n’y a pas que la vente. Une boutique Croix-Rouge, c’est d’abord un accueil de qualité pour toute personne qui franchit la porte de la boutique. Tous les services d’une Maison Croix-Rouge partagent cette philosophie.

Mettez-vous en place des partenariats avec d’autres acteurs du secteur ?

Il y a quelques années, nous avons tenté d’externaliser une partie du tri avec un opérateur du secteur associatif : donner de l’original et récupérer des vêtements triés. A l’époque, cela n’a débouché sur rien de concret. Dans les mois à venir, nous allons explorer de nouvelles collaborations.

En juin de cette année, quatre collègues et moi-même avons passé une journée d’immersion dans une boutique « Les Petits Riens » et nous leur avons proposé en échange une journée de formation à la migration. Nous aimerions poursuivre les échanges de bonnes pratiques dans le futur.

Enfin, plus globalement, il me semble que travailler ensemble sur des enjeux communs permettrait de décloisonner les organisations pour mutualiser les ressources. Je pense au fait que, cette année en juin, la Croix-Rouge française a organisé à Paris son premier festival « Tous engagés »5. Ce festival rassemblait des bénévoles et employés de la Croix-Rouge française, des acteurs externes, des experts de haut-vol, autour des grands enjeux de société et de l’innovation. Une journée pour débattre, découvrir, rencontrer, et mettre tout cela en lien avec la mission de la Croix-Rouge. J’ai appris beaucoup de choses. J’ai particulièrement aimé que ce soit un évènement « ouvert » à d’autres associations, entreprises privées, penseurs, journalistes et même à certains politiques. En Belgique, un grand rassemblement hybride pour parler des enjeux communs pourrait sans doute contribuer à développer le secteur.

Quel est le lien entre la Croix-Rouge et la fédération Ressources6 ?

Nous ne sommes pas encore un membre reconnu de la fédération Ressources. Mais on y travaille et on se sent appartenir à la même famille! Nous avons beaucoup à apprendre de ses membres et souhaitons également partager nos spécificités (par exemple liées au volontariat). La fédération Ressources pourrait nous aider à accélérer la professionnalisation de nos activités, tant pour les Vestiboutiques (filière textile) que pour les Brocantes (filière meubles)7.

Plus globalement, quels enjeux économiques percevez-vous pour le secteur du seconde main ?

Pour commencer, je crois qu’un des enjeux importants, c’est de réconcilier social et commercial, d’engager dans des entreprises sociales davantage de vrais profils commerciaux. Nous tendons vers cela. Une société nationale de la Croix-Rouge a créé tout récemment une cellule « Business Développement et Innovations » qui revisite le business modèle de ses activités pour les rendre plus pertinentes, plus efficientes, plus innovantes, etc. Il me semble intéressant de faire évoluer la vision : une association est une entreprise qui doit trouver les moyens de se développer comme toutes les autres mais qui a une finalité sociale. Plus d’argent, c’est plus d’autonomie, plus de projets, plus d’impacts, plus de services rendus à la société.

Par ailleurs, la vente en ligne progresse. Or aujourd’hui, le principal canal de distribution des associations, ce sont les magasins. Cela dynamise les quartiers et les centres urbains, cela permet de créer du lien, donc il y a de nombreux avantages. Mais la vente en ligne est de plus en plus lucrative et compétitive. En plus des magasins, les canaux de distribution pourraient évoluer vers la vente en ligne. Cela permettrait de mieux segmenter l’offre et la demande. On pourrait imaginer la création d’une véritable « market place »8 ou plateforme de vente en ligne rassemblant les différentes associations et quelques marques engagées.

Le concept d’économie circulaire est de plus en plus populaire9, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Le secteur s’inscrit depuis toujours dans la logique de l’économie circulaire. Mais la boucle n’est pas bouclée à 360 degrés. En plus de collecter, trier, revendre et recycler, une évolution naturelle pour les associations serait de revaloriser le textile et se lancer dans l’éco-conception de nouveaux produits. Pour aller à la découverte d’innovations dans le secteur, rien de tel que de passer un jour ou deux à la « Dutch Design Week »10 d’Eindhoven aux Pays-Bas en octobre. Personnellement, j’y découvre chaque année des tas d’innovations, notamment sur le recyclage de vêtements et l’éco-conception. Les partenariats associatif-privé (start-up), de collaboration, de financement participatif, pourraient accélérer ces innovations.

Dans un autre registre du développement durable, on voit aussi apparaitre de nouvelles propositions de valeur, comme la location de vêtements ou d’accessoires peu portés. Dans cette logique d’économie de la « fonctionnalité »11, le produit est partagé, on l’utilise quand on en a besoin et de ce fait, il est encore mieux valorisé. Cela n’entre pas encore dans la conception de tout le monde de porter un vêtement loué et pourtant c’est assez logique (on le voit pour les voitures, les villo’s, …), et je pense que les associations, avec leur réseau et leur expérience, pourraient développer le concept.

Quel regard portez-vous sur l’offre de vêtements équitables ?

J’aime beaucoup l’idée du vêtement équitable, mais personnellement je m’approvisionne en boutique de seconde main. Je me demande s’il ne serait pas intéressant d’encourager aussi les initiatives « vêtements propres » en Belgique, au niveau local. Je sais que pour de nombreuses start-up qui proposent des vêtements équitables, le démarrage est difficile. Je connais assez peu Oxfam-Magasins du monde, mais vous pourriez vous associer à ces initiatives innovantes, pour être acteur du changement dans la façon de se vêtir.

Conclusions et perspectives

L’interview montre quelques points communs entre le réseau de Vestiboutiques de la Croix-Rouge et le réseau Oxfam-Magasins du monde : mobilisation d’un mouvement de bénévoles, décentralisation des étapes de récolte, de tri, et de vente. Et tant pour la Croix-Rouge que pour OMM, le seconde main n’est pas l’activité principale. Si les Vestiboutiques peuvent être qualifiées d’activité d’économie sociale au profit du social, le seconde main chez Oxfam-Magasins du monde se déploie au profit de nos partenaires-fournisseurs d’artisanat équitable12.

La Croix-Rouge a entamé un travail sur la notoriété de son activité (création de Vestiboutiques en centre-ville, communication sur le fait que les Vestiboutiques sont ouvertes à toutes et tous) et sur la professionnalisation de son réseau de bénévoles (tri, aménagement du magasin, fixation des prix) dans le but de dégager plus de rentrées pour financer les activités sociales. Dans un contexte d’équilibre budgétaire fragile, Oxfam-Magasins du monde ne devrait-elle pas investir dans des évaluations internes et externes de son réseau de magasins de seconde main pour augmenter ses résultats, anticiper la création d’une nouvelle offre de seconde main et se donner de nouvelles perspectives ?

Dans sa volonté de se positionner comme acteur de la transition, Oxfam-Magasins du monde a investi jusqu’à présent le volet alimentaire (exemples : introduction de produits nord dans son assortiment vendu en magasin, collaborations avec Li Cramignon à Herve, avec Agricovert et le collectif les transistoriens à Etterbeek, coordination de l’Open Food Network en Belgique,). Ne pourrait-elle pas opérer le même type de développement stratégique avec sa filière textile (de seconde main et de commerce équitable) à l’horizon 2030 ? Exemples : réemploi du gisement textile en magasin pour de l’écoconception, location d’accessoires de mode de seconde main et de commerce équitable, soutien aux initiatives éthiques en matière de textile13, concept store de textile équitable.

Anabelle Delonnette

Montrer 13 notes

  1. À titre d’exemple : Veillard P. Août 2018. Le vêtement de seconde main en Belgique : quels enjeux pour les acteurs de l’économie sociale ?
  2. Merci à Violaine Dupuis pour le temps consacré à cette interview et pour sa relecture attentive.
  3. Pour comprendre comment la Croix-Rouge de Belgique se structure : https://www.croix-rouge.be/a-propos/notre-organigramme/
  4. Pour en savoir plus sur ce modèle : Dheur V. Février 2013. Ressourcerie ou Charity Shop : deux modèles pour faire du seconde main
  5. Le site du festival : https://www.croix-rouge.fr/Actualite/Festival-Tous-Engages-de-la-Croix-Rouge-francaise-2238
  6. Ressources est la fédération des entreprises d’économie sociale actives dans la réduction des déchets, plus d’infos : https://www.res-sources.be/fr/qui-sommes-nous
  7. La Croix-Rouge dispose de 40 espaces de vente de meubles à petits prix en Wallonie, pratiquement toujours dans les Maisons Croix-Rouge.
  8. Site internet qui permet à plusieurs opérateurs de vendre leurs produits. L’Open Food Network (OFN) est un exemple de market place, coopératif, solidaire, dédié à l’alimentation. Oxfam-Magasins du monde coordonne la naissance d’OFN Belgique. Voir le site de la plate-forme française à titre informatif : https://www.openfoodfrance.org/
  9. Veillard P. Décembre 2018. Quelle place pour l’économie circulaire chez un acteur équitable ? Exemple de la campagne textile « Slow fashion » ?
  10. Le site internet : https://www.ddw.nl/
  11. Aussi appelée économie d’usage, de manière schématique : il ne s’agit plus de vendre des biens mais l’usage de ces biens. Exemple : la location de vêtements pour enfants et femmes enceintes par l’entreprise Tale Me.
  12. Il s’agit de regroupements de petits producteurs et productrices au sud de la planète.
  13. Oxfam-Magasins du monde compte déjà plusieurs expériences ponctuelles à son actif : accueil de WeCo Store dans le cadre de la campagne « Une autre mode est possible » à TransiStore et la foire commerciale organisée le 5 mai 2018 dans le cadre de l’Oxfam Day, organisé conjointement par Oxfam Solidarité et Oxfam Wereldwinkels.

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