“Acheter éthique, ce n’est pas seulement payer un peu plus cher”

En 2018, la campagne « Slow Fashion » d’Oxfam Magasins du monde mettait en avant des initiatives qui permettent de rendre la mode plus éthique, en Belgique et ailleurs. A l’occasion d’un crowdfunding, l’organisation a soutenu l’entreprise indienne MILA, dans le but notamment de développer une gamme de T-shirts équitables et bio. Rencontre avec son fondateur, Girish G. Krishnan.

Tirupur, située dans le sud de l’Inde, est connue comme la ‘capitale mondiale du tissu’, pouvez-vous nous en parler ?

Dans les années 70, la ville a été parmi les premières à connaître une vague d’industrialisation. Les agriculteurs devaient affronter des sécheresses de plus en plus dures et beaucoup se sont reconvertis dans le secteur textile.

J’ai découvert Tirupur en 1998 grâce à mon frère. Je me souviens de mon étonnement mêlé à de l’enthousiasme : on trouvait des propositions de jobs à tous les coins de rue. Alors que le reste de l’Inde affrontait une crise de l’emploi, ici, on pleurait après des travailleurs.

En 1999, j’ai commencé comme merchandiser jusqu’à devenir l’un des managers dans une usine de plus de 600 employés. Assez rapidement, j’ai voulu monter mon propre business en intégrant plus de matières premières biologiques dans la confection. C’est là que j’ai rencontré mon partenaire allemand, Stefan, de ‘3 Freunde’. En 2009, nous avons rempli notre premier container de vêtements produits de façon biologique et éthique de A à Z. En 2012, notre entreprise MILA est officiellement née.

Quel est le projet de MILA ?

En créant MILA, nous avions le souhait de créer une usine modèle. Dès le premier jour, nous voulions des produits éthiques. Nous avons attendu 3 mois pour avoir les certifications. Les premières pièces qui sont sorties étaient 100% certifiées coton biologique et Fairtrade.

En démarrant cette entreprise, j’avais une expérience de 15 ans dans le métier, ce qui m’a beaucoup aidé. J’ai été capable de survivre toutes ces années sans compromettre la qualité de mes produits. Nous ne suivons pas les standards classiques. En général, dans le secteur, une qualité est considérée comme acceptable quand il n’y a pas plus de 5 défauts majeurs pour 1000 pièces. Ici, chaque pièce est inspectée et validée, qu’il y en ait 5, 500 ou 5000. C’est l’une de nos garanties.

L’autre garantie que nous donnons à nos clients, c’est notre transparence totale. Vous pouvez venir quand vous voulez interviewer qui vous voulez, vous pouvez accéder à nos données ou nous poser toutes vos questions.

Après plus de 5 ans d’existence, quel bilan faites-vous ?

Ces années sont passées très vite. L’industrie textile et la mode me passionnent. J’ai du mal à rester à la maison, j’adore être chez MILA, je m’y sens confortable. L’équipe avec laquelle je travaille me suit depuis le début. Demain, je pourrais ne plus être là alors j’essaie de transmettre un maximum de choses, je veux que l’équipe soit capable d’assurer nos activités de façon autonome. J’ai vraiment vu tout le monde évoluer en 5 ans et j’espère que chaque membre de mon équipe restera encore longtemps chez MILA.

Quel genre de manager êtes-vous ?

Je pense que le succès d’une entreprise telle que MILA dépend énormément des travailleurs. Sans eux, vous ne pouvez rien faire. Pour faire un T-shirt, vous avez besoin d’au moins 5 personnes. Même si on utilise des machines, il ne suffit pas de pousser sur un bouton. Chaque couture doit être réalisée par quelqu’un. Je souhaite que chacun de mes employés se sente bien et en confiance ici. Je veille à leur donner de l’espace, de la liberté, des possibilités d’apprendre et de s’épanouir. Tout le monde est payé selon ses compétences, son ancienneté et son temps de travail, pas en fonction du nombre de pièces réalisées. Si quelqu’un a un souci financier, j’essaie d’être compréhensif ou de le soutenir.

Chez MILA, nous avons aussi mis sur pied un programme qui permet à des femmes non qualifiées de venir se former aux techniques de confection pendant trois mois. Nous ne pouvons pas toutes les engager ici mais elles sortent de chez nous renforcées et peuvent obtenir de meilleurs jobs. Certains de nos clients ont accepté de sponsoriser ce type de programme.

Pouvez-vous nous parler du type de produits que vous fabriquez ici ?

30% de nos produits sont des accessoires ou des vêtements pour bébé. 50% sont des T-shirts pour des hommes ou des femmes. Le reste correspond à d’autres produits. Nous sommes capables de nous adapter à beaucoup de demandes différentes.

Le coton que nous utilisons est certifié bio et Fairtrade. Actuellement, le label Fairtrade ne concerne que la partie coton. Il est question de l’élargir à l’ensemble de la chaîne de production textile (NDLR : via le nouveau standard textile de Fairtrade International). Pour les autres maillons de cette chaîne, (filage, tissage, etc.), nous nous adressons à des usines certifiées GOTS. Nous n’avons pas la taille suffisante pour auditer ou même influencer directement nos fournisseurs. Nous comptons sur les organismes certificateurs. Les sérigraphies que nous imprimons directement ici sont faites à partir de peintures non toxiques. Dans le futur, on aimerait s’alimenter en électricité via des panneaux solaires.

Pourquoi est-ce important pour vous de faire du commerce équitable ?

C’est seulement en commençant à travailler dans l’industrie textile que j’ai réalisé ce qu’il y avait derrière un simple T-shirt. Je n’imaginais pas que tant de personnes étaient impliquées dans sa production. Maintenant, je comprends que derrière mon achat, il y a peut-être un village isolé, des paysans qui cultivent du coton et qui risquent de perdre leur production à cause des changements climatiques.  Il y a sans doute beaucoup de ressources et des énergies non renouvelables qui ont été utilisées. Et puis beaucoup de gens qui n’ont pas eu d’autre choix que de travailler dans un lieu où ils sont sous-payés, maltraités, torturés. Quand on achète un T-shirt à 5 euros, on fait partie du crime.

Je ne savais rien de tout ça et je veux sensibiliser les gens à cette question. La difficulté que nous rencontrons, c’est que tout le monde a envie de promouvoir le respect des humains et de la nature mais que lorsqu’il s’agit de négocier les prix, c’est souvent la même chose : peu de gens sont prêts à payer 30 euros pour un T-shirt. Heureusement, nous avons pu fidéliser une quinzaine de clients. Je voudrais les remercier parce qu’acheter éthique, ce n’est pas seulement payer un peu plus cher, c’est surtout préserver de nombreuses vies et l’environnement.

Oxfam fait partie de ces nouveaux clients. L’organisation a soutenu votre développement à travers un crowdfunding auquel ont participé près de 500 contributeurs en Belgique.

Oui, la réponse au crowdfunding a été incroyable et je voudrais remercier tous les contributeurs. C’est aussi un signe très encourageant : ça montre que beaucoup de gens sont en demande d’un monde plus agréable à vivre et veulent s’impliquer pour le créer, notamment à travers le commerce équitable, qui défend des modes de production et de consommation plus éthiques.

Comment donner plus d’ampleur au mouvement équitable ?

On sait tous qu’il faudrait adopter des pratiques plus responsables et qu’il ne faudrait pas polluer. On a envie de changer le monde mais on ne sait pas toujours comment agir. En fait, il suffit de commencer par soi-même. Veiller à la façon dont on s’habille et peut-être que ça fera tâche d’huile. Plutôt que d’acheter 5 T-shirts faits à bas prix, en choisir deux qui tiendront longtemps et qui respectent les travailleurs qui l’ont fait. J’aimerais qu’il y ait plus d’ambassadeurs, notamment des personnes influentes, qui soutiennent la mode éthique. Mais tout commence par de petits pas. Imaginez, par exemple, si tous les étudiants du monde achetaient des sweat-shirts bios et équitables. Ou si tous les créateurs et commerçants tenaient compte de ces aspects ! Devenir entrepreneur est probablement l’une des meilleures choses au monde : vous ferez quelque chose qui vous passionne. Mais quand vous lancerez votre propre business, pensez à la façon dont vous pouvez le faire tourner de façon juste et inspirante.

Laure Derenne, collectif HUMA
Patrick Veillard, Oxfam-Magasins du monde

Photos : Virginie Nguyen Hoang, Collectif Huma

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