« Avons-nous besoin d’une tragédie pour faire bouger les choses ? »

Dans le cadre de la campagne d’Oxfam-Magasins du monde ‘Une autre mode est possible’, le collectif de journalistes Huma s’est rendu en Inde fin 2017. But du voyage ? Récolter des témoignages et des récits sur la question du droit du travail dans le secteur textile indien, l’un des plus gros exportateurs au monde. Rencontre dans cette analyse avec Gopinath Parakuni, secrétaire général de Cividep, une association indienne située à Bangalore dans le Sud de l’Inde, qui informe et soutient les travailleurs dans la défense de leurs droits1.

Quels sont les problèmes les plus fréquemment rencontrés dans l’industrie textile en Inde ?

La première chose, ce sont les salaires insuffisants. En considérant ce que devrait être le salaire vital, on estime que les travailleuses2 n’en perçoivent que le tiers. Concrètement, ça veut dire qu’elles ne peuvent pas manger suffisamment, éduquer leurs enfants et vivre dans un logement décent.

Il y a aussi beaucoup de pression au niveau de la production. Les cadences sont élevées et certaines ouvrières sont exposées à des produits dangereux. Ici en Inde, les femmes subissent beaucoup de harcèlement de la part des managers, souvent masculins. Elles viennent de villages où l’agriculture est en crise. En ville, elles sont sans repères et deviennent très vulnérables parce qu’elles ont du mal à s’organiser ou à négocier face à un employeur.

Enfin, il y a beaucoup d’enfants qui travaillent. En Inde, il y a tout un débat sur ce qu’on entend par le mot ‘enfant’. Les conventions internationales établissent clairement qu’il s’agit d’une personne en-dessous de 18 ans mais certaines lois locales permettent d’employer des jeunes dès 14 ans. Chez Cividep, nous militons pour que les enfants aillent à l’école plutôt qu’à l’usine.

Selon vous, qui peut changer les choses ?

Je pense qu’il faut chercher du côté de ceux qui profitent le plus de la situation. Pour moi, ce sont clairement certaines grandes marques qui gagnent énormément d’argent sur le dos des travailleuses. Du côté du gouvernement aussi, le discours est souvent qu’il faut attirer des emplois et des investissements. Mais de quel type d’emploi parle-t-on ?  Le gouvernement doit considérer l’intérêt des milieux d’affaires tout comme celui des travailleuses. Il doit assurer le respect des standards nationaux et internationaux en matière de droits humains.

La situation est tout de même complexe. L’industrie textile est très éclatée …

Cet argument aurait peut-être été valide il y a 20 ans, quand il n’y avait pas autant d’accès à la technologie. Aujourd’hui, une marque peut décider de produire un vêtement en utilisant du coton d’Inde, des boutons du Vietnam et de la main d’œuvre au Bangladesh. Si elle peut faire ça, elle peut aussi retracer en toute transparence sa chaîne de production. C’est très important de savoir qui produit quoi et où. Certaines marques ont d’ailleurs déjà publié des listes précises de leurs fournisseurs.

Je ne dis pas que les grandes entreprises ne se sentent pas réellement concernées par la situation des travailleuses. Mais clairement, elles ne font pas encore assez pour changer les choses, alors qu’il y a urgence. Malgré certains effets d’annonce, les changements sur le terrain ne sont pas encore assez concrets.

Quelles sont les bonnes pratiques à encourager selon vous ?

Une chose très importante selon moi est de favoriser la mise en place de réels mécanismes d’expression et de gestion des plaintes. Si quelqu’un rencontre un problème, à qui peut-il s’adresser ? Quels sont les points améliorables identifiés et comment l’employeur en tient-il compte ?

Il faut permettre aux travailleuses de s’organiser, de s’exprimer et de s’informer sur leurs droits. C’est l’intérêt même des patrons. Des employé.e.s heureux.euses et bien considéré.e.s constituent une force de travail plus productive et plus stable.

Du côté du consommateur, nous utilisons chaque jour des biens et des services et nous devons tous nous demander : « Par qui sont-ils produits et dans quelles conditions » ? Chacun a cette responsabilité de poser des questions parce que nos choix ont un impact sur la vie de travailleuses, particulièrement ici en Asie, « l’usine du monde ».

Certains diront que c’est un défi de s’informer sur ce qu’on achète. On reçoit tellement d’informations différentes et il y a pas mal de publicité mensongère. Comment faire ? Il faut poser des questions assez simples, mais précises, aux enseignes. Par exemple, qui sont leurs fournisseurs ? Qui finance leurs audits et peut-on accéder aux derniers rapports ? Qu’est-ce qui doit être amélioré et comment ? Tout ne doit pas être parfait mais il faut que les marques et leurs fournisseurs soient ouverts à la critique, prêts à analyser leurs pratiques et à mettre en place des actions pour les améliorer. Ils doivent surtout être conscients de leur devoir de rendre des comptes, en toute transparence.

Le monde se souvient de l’effondrement du Rana Plaza, il y a 6 ans. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Suite à cet événement fortement médiatisé, la pression s’est accentuée et il y a eu pas mal de changements : de nouveaux projets, plus d’inspections et de mesures de sécurité, des formations, etc. Mais je me pose la question : « Avons-nous besoin d’une tragédie où plus de mille travailleuses perdent la vie pour faire bouger les choses » ? Comment garantir des changements plus systémiques ? En Inde, au Pakistan, au Vietnam, au Sri Lanka, en Thaïlande, comment s’assurer que des standards de qualité deviennent effectifs partout et pour tout le monde ? Des discussions sont en cours à l’ONU pour tenter d’élaborer un traité international qui pourrait contraindre des multinationales à répondre juridiquement de l’impact humain de leurs actions3. Les Européens devraient pousser leurs gouvernements à s’investir dans ces négociations.

Quel bilan personnel tirez-vous de vos 17 ans d’engagement chez Cividep ?

Parfois, c’est frustrant de voir des changements apparaître trop lentement ou à trop petite échelle mais je reste optimiste. Surtout quand des ouvrier(e)s se lèvent pour leurs droits. Ce ne sont pas des victimes mais des maillons clés de l’industrie textile. Chacun a le droit à une vie décente et je sais qu’il y a des gens prêts à soutenir ce droit. Avec la coopération et l’engagement de tous les acteurs concernés, les choses peuvent réellement évoluer.

Laure Derenne, Collectif Huma
Patrick Veillard, Oxfam-Magasins du monde
Photos : Virginie Nguyen Hoang, Collectif Huma

Cette page a été construite avec le soutien financier de l’Union européenne. Les contenus de cette page relèvent de la seule responsabilité d’Oxfam-Magasins du monde, et ne peuvent en aucune circonstance être considérés comme reflétant la position de l’Union européenne.
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  1. L’organisation coordonne et publie également de nombreuses recherches de terrain servant à informer et dénoncer les conditions de travail dans l’industrie textile indienne. L’un de leurs derniers rapports montre par exemple les conditions de travail forcé qui prévalent parmi les travailleurs et travailleuses migrant(e)s dans les Etats du Tamil Nadu et de Karnataka. Cividep. 05/02/2018. Labour Without Liberty. Report on Conditions of Migrant Workers in Bangalore’s Garment Industry.
  2. Nous utiliserons dans cette analyse le terme générique « travailleuses » plutôt que « travailleurs » par souci de représentativité. En effet, les ouvrier(e)s du textile sont majoritairement des femmes.
  3. L’initiative, lancée en 2014 par l’Équateur et l’Afrique du Sud dans le cadre onusien, vise à élaborer un instrument international contraignant destiné à prévenir les violations des droits humains par les multinationales et les pénaliser en cas de manquement. Un groupe intergouvernemental de travail, mandaté par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, planche depuis 3 ans sur les premières pistes de traité. Elles reprennent en grande partie les éléments de la loi française sur le devoir de vigilance de mars 2017. Pour plus d’info, voir notamment : CNCD. 22/10/2018. Traité sur les entreprises et les droits humains : les négociations avancent mais l’Europe reste à l’écart.

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