La société d’externalisation et sa fin

Cette analyse est une recension de l’ouvrage A côté de nous le déluge, la société d’externalisation et son prix, de S. Lessenich1. L’externalisation est le processus par lequel une chose est transférée de l’intérieur vers l’extérieur. Le mot s’emploie habituellement pour évoquer les dégradations environnementales causées par les entreprises qui en reportent les coûts sur l’Etat. De la même manière, les sociétés riches et industrialisées reportent les répercussions néfastes de leurs activités sur des pays et des êtres humains situés dans des régions du globe plus pauvres et moins « développées ». Le concept de société d’externalisation reprend donc ce qui est problématisé et dénoncé dans les pays du Sud depuis des décennies.

Qu’est-ce que l’externalisation ?

L’externalisation désigne le processus par lequel une chose se trouve transférée de l’intérieur vers l’extérieur. Le mot s’emploie habituellement pour évoquer les pratiques des entreprises qui, plutôt que d’assumer les dégradations environnementales qu’elles occasionnent, en reportent les coûts sur des tiers non impliqués (la société, l’Etat). De la même manière, les sociétés riches et hautement industrialisées de la planète reportent les répercussions néfastes de leurs activités sur des pays et des êtres humains situés dans des régions du globe plus pauvres et moins « développées. « Dans ce contexte, externaliser signifie s’accaparer les ressources des autres, ‘repasser’ les coûts à des tiers non impliqués, concentrer les profits sur soi et enfin travailler à sa propre croissance en entravant, voire en empêchant, la progression de l’autre » 2 (p. 33).

Le concept de société d’externalisation ne fait qu’exprimer ce qui est problématisé et dénoncé de façon véhémente dans les pays du Sud depuis des décennies, si ce n’est depuis des siècles.

Externalisation et capitalisme

Dès ses débuts, le capitalisme, en tant qu’ordre économique, était voué à l’expansion, à l’élargissement de son domaine d’influence et à la transgression de ses limites. En effet, pour perdurer, le capitalisme doit sans cesse étendre sa zone d’action vers de nouveaux domaines, vers de nouveaux espaces et vers de nouveaux champs sociaux. Ce système n’est donc pas une nouveauté : il existe depuis 500 ans environ et a pris des formes variables au fil du temps.

Il s’est élaboré en tant qu’ordre économique planétaire en mettant en rapport les uns avec les autres des territoires dotés de fonctions économiques variées, en jumelant par exemple des régions servant à la production à d’autres vouées à la consommation, des espaces réservés à l’extraction de matières premières à des lieux consacrés à leur raffinage et à leur transformation, des territoires industriels à des zones agraires, des centres concentrant le capital à d’autres axés sur l’exploitation de la main-d’œuvre. Autrement dit, en reliant des centres et des périphéries, le développement des premiers n’étant rendu possible que par le non-développement des secondes.

Mais ce modèle ne serait pas envisageable sans l’intervention permanente du pouvoir politique. « Historiquement, la capacité d’imposer et de maintenir des rapports d’échange inégaux à l’échelle mondiale a reposé sur l’essor de l’Etat administratif centralisé, sur la mainmise des puissances européennes sur des territoires et populations situés ailleurs dans le monde et enfin sur le recours à la force militaire, qui assurait la position des Etats européens et la prospérité de leurs nations au sein du système-monde »3. Aujourd’hui, le contrôle des périphéries par les centres est assuré par des moyens moins explicitement coercitifs : il passe par des organismes comme l’OMC ainsi que par des traités et des partenariats commerciaux.

Externalisation et (in)justice

Si les Occidentaux reportent les coûts de leur enrichissement sur le monde extérieur, c’est parce que les structures sociales le leur permettent et que les pratiques courantes les y autorisent – bref, parce que leur société est une société d’externalisation.

Toutefois, le monde « extérieur » le devient de moins en moins en raison du développement de la mobilité et des technologies de l’information, inséparable de la mondialisation. De plus en plus, ceux qui subissent la société d’externalisation, c’est-à-dire de vastes ensembles de la population des pays du Sud, deviennent les acteurs d’un contre-mouvement, parfois dans le sens le plus littéral du terme : en migrant des périphéries vers les centres. Ce n’est qu’ainsi, sur cette toile de fond, que peuvent être comprises les réactions protectionnistes, répressives et racistes des pays du Nord: ce sont des tentatives de fermer les yeux sur les signes du temps et de continuer à ignorer les réalités de la société mondiale.

« La vie dans les sociétés des pays du Nord repose précisément sur le fait que tous les humains ne peuvent vivre de la sorte et que les répercussions néfastes de ce mode de vie se trouvent transférées aux sociétés des pays du Sud » (p. 88). Les habitants des sociétés grandes consommatrices de biens, qui utilisent le plus les ressources de la planète, jouissent d’un environnement nettement moins dégradé que ceux qui habitent des pays plus pauvres et sont bien plus modérés (ils n’ont pas le choix) dans leurs habitudes de consommation. A partir d’un certain stade de développement, les formes les plus malpropres et les plus abusives de la production se trouvent exportées vers d’autres économies, comme c’est le cas actuellement pour certaines activités de la Chine qui sont déplacées vers le Bangladesh. C’est le caractère inéquitable de l’échange écologique à l’échelle planétaire qui rend cela possible.

Le soya, un exemple d’externalisation (pp. 90 et s.)

Dans différents pays d’Amérique latine, des millions d’hectares de terre sont utilisés pour la culture du soya. Les trois quarts des 200 millions de tonnes de ce soya sont consommés comme fourrage d’engraissement protéiné par les élevages industriels d’Europe, d’Amérique du Nord et de Chine. Le soya entre également dans la préparation de nombreux autres aliments courants de même que dans celle de certains produits industriels (ex. peintures et vernis).

La culture du soya est très intensive et nécessite l’utilisation massive de produits chimiques ou la combinaison d’intrants chimiques et de génie génétique. En Argentine, la culture du soya conventionnel a été totalement abandonnée au profit de celle du soya transgénique depuis 2010. Depuis lors, la dépendance des cultivateurs de soya à l’égard de l’industrie agrochimique est complète elle aussi. Les quantités d’herbicides, pesticides et fongicides épandues sur les terres argentines sont passées de 34 millions de litres en 1990 à 317 millions en 1915. Le produit le plus populaire est le glyphosate. Dans certaines régions, les pollutions chimiques liées à la culture du soya (glyphosate mais aussi « agent orange ») sont considérées comme la cause de nombreux cancers, malformations congénitales et fausses couches.

Les cultivateurs sont à la merci des humeurs des marchés mondiaux, le prix du soya étant soumis à d’importantes variations. Les petites et moyennes exploitations se voient progressivement chassées du marché : seuls les grands propriétaires terriens parviennent à subsister. Les terres sont d’ailleurs de plus souvent détenues par de grandes sociétés, des pools agricoles et des fonds de placement, et les transactions agricoles ne se déroulent pas toujours de façon correcte. Les anciens petits agriculteurs, quant à eux, se réfugient en ville. Dans la périphérie de Buenos Aires et des grandes villes, les quartiers défavorisés aux allures de bidonvilles croissent rapidement.

« Que devons-nous comprendre de tout cela ? Au moins ceci : pour l’approvisionnement en viande des sociétés opulentes et pour la production de biocarburants, un mode de production agricole reposant sur la monoculture, largement dépendant de l’usage de pesticides s’est établi (…) dans de vastes régions de l’Argentine et dans toute la ceinture du soya sud-américaine. Cette culture entraîne là-bas des dégradations environnementales durables, la disparition des modes de vie ruraux, la mise en péril de la santé publique, l’exode rural massif et la dépendance économique structurelle, tout comme elle cause l’implantation des structures d’un agrocapitalisme criminel, voire violent. (…) Dans les périphéries du système-monde capitaliste, des situations semblables par leur structure s’offrent en tout temps au regard » (pp. 96-97)

Externalisation et mobilité

Une autre caractéristique de la société d’externalisation est l’asymétrie des possibilités de déplacements. La liberté de circulation qu’on se permet dans la société d’externalisation n’est en aucun cas accordée à ceux qui vivent à l’extérieur de celle-ci. « Bien au contraire : le mode de vie pratiquée dans les démocraties libérales de l’Occident s’accompagne d’une restriction des libertés des autres »4.

 On peut d’ailleurs observer que plus le PIB d’un pays est élevé, plus ses ressortissants peuvent se déplacer librement dans le monde. C’est à l’ère de la « mondialisation » que les inégalités en matière de liberté de circulation planétaire se sont le plus accentuées. Entre 1970 et 2010, les pays riches ont mis en place un régime de mobilité asymétrique qui permet la libre circulation des biens et des personnes du Nord mais impose des restrictions à la liberté de circuler pour les biens et surtout les personnes du Sud.

Pour obtenir un visa, il faut remplir des conditions de solidité financière et de couverture d’assurance, avoir un point de contact dans le pays d’accueil et démontrer sa volonté de retourner dans le pays d’origine. Dans ce système, les citoyens des centres démocratiques capitalistes sont pratiquement toujours autorisés à sortir de leur pays et à gagner les destinations de leur choix, alors que c’est beaucoup plus difficile pour les habitants de la périphérie. « La réglementation semi-perméable encadrant la liberté de circuler des sociétés riches est suffisamment souple pour laisser passer ceux qui semblent être nécessaires sur les plans de la production et de la reproduction, dans le bâtiment et pour les récoltes des champs, pour faire le ménage et pour prodiguer des soins, tout en interceptant ceux qui ne sont pas utiles dans les travaux de production et de reproduction »5.

Vers la fin d’un système ?

Aujourd’hui, toutefois, on a de plus en plus l’impression que le camp des défavorisés est sur le point de contre-attaquer et que les conséquences de l’externalisation reviennent pour ainsi dire à leur point de départ. Quand ils voyagent dans des régions pauvres ou regardent les infos à la télé, les gens se rendent de plus en plus compte que la « belle vie » menée aux dépens d’autrui ne saurait se poursuivre indéfiniment, pas plus que ne peut se maintenir éternellement la richesse fabuleuse de quelques-uns corrélée à la détresse du plus grand nombre.

« Le prix de la société d’externalisation devient de plus en plus visible, les dommages collatéraux de notre modèle de progrès social et de développement se laissent de moins en moins voiler, aussi loin que ces dommages puissent nous paraître : le sale boulot dans les ateliers du Sud, dans les décharges de déchets toxiques des régions métropolitaines d’Afrique et d’Asie, et dans les camps de réfugiés aux frontières des pays du tiers et du quart-monde, dans la fonte des calottes polaires et dans la montée des océans à l’autre bout du monde »6.

Aujourd’hui déjà, et demain plus encore, on arrive au stade du retour du balancier : ce que nous avions externalisé nous revient, mais sous d’autres formes. Sous la forme de l’afflux de réfugiés que nous tentons de freiner aux frontières de l’Europe par tous les moyens. Sous la forme du « terrorisme international », qui fait entrer dans nos villes les guerres que nous préférions ignorer. Sous la forme de changements climatiques qui ailleurs se manifestent depuis longtemps sans équivoque par des sécheresses, des tempêtes et des inondations hors de l’ordinaire. Sous la forme aussi de programmes d’ajustement structurels qui auparavant n’étaient appliqués qu’aux pays en voie de développement et qui touchent à présent la Grèce et menacent d’autres pays de « notre » monde.

Et enfin sous la forme d’affrontements sociaux violents tout autour du globe, y compris chez nous.  Car il devient de plus en plus difficile de reporter les dommages collatéraux de la croissance sur un « monde extérieur » qui, en fait, n’a jamais existé : la société d’externalisation est parvenue à un point de basculement.  

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  1. Stephan Lessenich, A côté de nous le déluge. La société d’externalisation et son prix, Ecosociété, 2019.
  2. Ibid., p.33
  3. Ibid ; p.47
  4. Ibid., p.138
  5. Ibid., p.171
  6. Ibid., p.197

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