Pour la dignité des paysans africains

Cette analyse relate du témoignage de Déogratias Niyonkuru, ingénieur agronome burundais, fondateur de l’ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines) et auteur de l’ouvrage Pour la dignité paysanne édité par le GRIP invité par plusieurs associations à Louvain-la-Neuve le 5 novembre 2019.

Introduction

Le dernier rapport des Nations Unies sur la sécurité alimentaire et la nutrition dans le monde1 relève que les pénuries et la malnutrition ont tendance à augmenter. Les causes de cette évolution négative sont les changements climatiques (sécheresse), les conflits politiques et militaires, le ralentissement économique (moins de moyens privés comme publics) et l’augmentation des inégalités de revenus, d’accès à la terre et d’accès au savoir.

Face à ces défis, il faut favoriser les projets locaux basés sur l’agriculture familiale et sur l’éducation et rendre leur dignité aux paysans. Tel est le message de Déogratias Niyonkuru, ingénieur agronome burundais, fondateur de l’ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines) et auteur de l’ouvrage Pour la dignité paysanne édité par le GRIP. Il était invité par plusieurs associations ce 5 novembre 2019 à Louvain-la-Neuve pour présenter son travail et dialoguer avec Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation.

Dignité

D. Niyonkuru insiste avant tout sur le concept de dignité, plus fondamental à ses yeux que les objectifs chiffrés de développement et d’amélioration des revenus. Retrouver la dignité de son identité en retrouvant la capacité de vivre de son métier, tel doit être l’objectif pour les paysans africains. Aujourd’hui, ces paysans sont trop souvent considérés comme des objets d’étude et comme des mendiants qu’il faut aider en choisissant à leur place le modèle économique auquel ils doivent se plier. Ainsi, partout en Afrique, on les contraint à pratiquer des monocultures alors que celles-ci sont bien plus fragiles que les polycultures.

Le modèle préconisé par D. Niyonkuru permet de mieux répondre aux principaux défis du monde rural africain, défis qui concernent le modèle agricole, la jeunesse rurale, les organisations paysannes, le mirage de l’argent, la maîtrise des chaînes de valeur, les politiques agricoles.

Le modèle agricole

Pour répondre au défi alimentaire, les grandes organisations préconisent la mécanisation des cultures et l’usage des engrais et des pesticides, en copiant le modèle de l’agriculture du Nord. C’est méconnaître la spécificité des sols africains (sols ferrallitiques, oxisols2), qu’un amendement élevé en engrais chimiques conduit rapidement à la stérilité. Par sa nature même, l’agriculture africaine n’a pas pour vocation de jouer un rôle important dans l’économie de marché. Sa fonction est avant tout d’être alimentaire mais aussi sociale, environnementale et symbolique.

Or les pratiques agricoles actuelles sont à l’opposé de ces caractéristiques, puisque ce sont les monocultures qui sont encouragées. Les monocultures nécessitent l’apport non seulement de grandes quantités d’engrais mais aussi de pesticides comme le glyphosate, utilisé partout en Afrique pour la culture du coton, ou le Dithane, interdit en Europe depuis 2003 mais abondamment utilisé dans les plantations de tomates en Afrique. Un des inconvénients des monocultures est leur fragilité face aux maladies et aux ravageurs, comme on a pu l’observer lorsque les plantations de maïs d’Afrique australe ont été attaquées par la larve légionnaire, ce qui a causé un triplement du prix de ce produit sur les marchés locaux.

La prise de conscience des inconvénients des monocultures commence à faire son chemin. Elle est renforcée par des expériences qui montrent que les polycultures sont plus résistantes et mieux adaptées au contexte et qu’elles peuvent rapporter beaucoup plus.

La jeunesse rurale

Dans les campagnes africaines, la jeunesse est souvent sans emploi, fascinée par la ville et manipulée par les « politiques » au sens large qui essaient de l’embrigader dans des mouvements ethniques, idéologiques, religieux, régionaux, claniques, etc. Les solutions officiellement préconisées face à ce problème se résument à des slogans tels que « l’auto-emploi » ou « l’amélioration de l’employabilité », ce qui n’a guère de sens puisqu’il n’y a ni entreprises ni argent.

L’agriculture à petite échelle propose une alternative à ces discours irréalistes puisqu’elle permet d’assurer l’autonomie et la dignité d’une famille.

Les organisations paysannes

Les organisations paysannes jouent un rôle important en développant des plaidoyers pour des modèles agricoles alternatifs. Elles n’ont cependant qu’une faible action sur le terrain, ce qui ne les empêche pas de capter la plus grosse part des aides nationales et internationales, qui finalement ne profitent guère qu’à une élite.

On peut estimer que, via ces associations, seuls 20% de la population bénéficient de 80% de ces aides. 

Le mirage de l’argent

L’argent est un moyen de domination du monde, par exemple par la spéculation boursière. Le « ruissellement » ne fonctionne pas plus au Sud qu’au Nord : seuls les riches s’enrichissent. La théorie selon laquelle le développement vient quand on additionne l’argent et la technologie ne colle pas à la réalité. Ce qu’il faut pour assurer l’avenir de l’Afrique rurale, c’est restaurer la dignité des paysans et réfléchir en termes d’activités et de capacités. Il ne faut pas croire qu’on va répondre avec de l’argent à des besoins qu’on a imaginés, qui ne sont pas réels.

La maîtrise des chaînes de valeur

Aujourd’hui, lorsqu’un consommateur achète un produit agricole d’origine africaine – une banane par exemple –, plus des trois quarts du prix qu’il paie reviennent aux multinationales et aux supermarchés. Le producteur agricole, de son côté, ne touche que quelques petits pourcents, les taxes et les intermédiaires captant le reste.

La maîtrise de l’ensemble de la chaîne de valeur est un objectif plus important que l’obtention d’aides. Les coopératives peuvent jouer là un rôle essentiel dans cette voie, mais les batailles sont féroces et les succès sont rares. Les alliances avec les organisations du Nord sont un atout important, même si les marchés locaux et régionaux sont la première cible à conquérir.

Les politiques agricoles

Qui définit les politiques agricoles en Afrique ? La Banque mondiale, l’Union européenne et d’autres grandes organisations internationales, dont les principes ont bien été assimilés par les responsables politiques. Par ailleurs, ces derniers sont souvent corrompus et ont une grande peur des villes. Les options qu’ils choisissent pour définir la politique agricole nationale ont donc souvent pour objectif premier de nourrir les villes, et non d’assurer le développement des régions rurales.

Face à cela, D. Niyonkuru préconise un autre modèle : celui d’une agriculture intégrée (« forêt alimentaire ») qui permet à une famille de vivre avec un hectare. L’intégration intelligente des cultures permet l’autofertilisation des parcelles. Ce modèle est plus résistant aux chocs et presque toujours économiquement plus rentable à l’hectare. Il se base sur l’agriculture familiale, qui en réalité nourrit plus de 70% des habitants de la planète. Il accorde la priorité à l’alimentation et à la vie sociale : c’est mon terroir, mon village, ma vie et celle de ma progéniture qui en dépendent.

Combiner commerce équitable et filières courtes ?

O. De Schutter rappelle que pour promouvoir le développement, on a beaucoup misé sur le commerce, et en particulier le commerce équitable – par exemple du café et se demande comment combiner cela avec la priorité accordée à la souveraineté alimentaire, aux cultures vivrières et aux filières courtes ?

Aujourd’hui, les cours mondiaux du café sont à leur niveau le plus bas, ils ne représentent plus que la moitié, voire le tiers des niveaux atteints précédemment. Sans la « prime fair trade », toutes les coopératives de café seraient tombées en faillite. Mais c’est une situation conjoncturelle. Pour D. Niyonkuru, de manière générale, le commerce équitable permet aux paysans de gagner mieux leur vie. Cependant, le véritable combat est de changer le rôle, les pratiques et les gains des multinationales et des supermarchés. C’est tout le système qui doit radicalement être changé.

Défi pour l’Afrique : avant l’agroécologie, éviter une transition inappropriée vers l’agro-industrie.

Selon O. De Schutter, les solutions préconisées par les Gouvernements vont généralement dans le sens de la production agroindustrielle et non de l’agroécologie3, qui au contraire choisit la limitation des intrants, l’intensité de la main-d’œuvre et la complémentarité des cultures.

Selon D. Niyunkuru , les mégalopoles africaines sont situées sur les côtes ou y sont connectées, elles vivent de produits importés (poissons et poulets surgelés, riz, tomates en boîte…). Les responsables politiques ayant peur des villes, leur priorité est d’y assurer une nourriture bon marché par des importations, qui sont d’ailleurs souvent contrôlées par des proches – et cela quel que soit le pouvoir en place. Aujourd’hui, le principal défi pour l’Afrique, si elle veut assurer sa souveraineté alimentaire, n’est pas la transition vers l’agroécologie, mais d’éviter une transition inappropriée vers l’agro-industrie.

Conclusion : pistes pour l’avenir

Les pistes suggérées dans le modèle de développement de D. Niyonkuru sont les suivantes :

  • stabiliser l’urbanisation à 60-70% de la population ;
  • promouvoir une agriculture à taille humaine : avec 5 ha (en zone arrosée), un paysan fait vivre quatre autres personnes;
  • avec une mécanisation légère ;
  • dans un système agricole intégré qui s’autofertilise largement ;
  • qui inclut une culture industriabilisable (thé, palmier, fruits, etc.) et ainsi crée une industrie locale et génère des emplois non agricoles ;
  • avec des cotisations pour une protection sociale ;
  • priorité aux marchés locaux et ouverture progressive au monde,
  • politiques vigoureuses de protection des marchés locaux ;
  • avec les moyens générés, progresser vers une industrialisation éthique et écologique.
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  1. http://www.fao.org/3/ca5162fr/ca5162fr.pdf
  2. Ces sols sont généralement riches et fertiles. Cependant, ils sont très sensibles à l’érosion, surtout s’ils sont à découverts (après déforestation, incendie ou par suite du surpâturage. L’érosion réduit ces sols à des sols squelettiques et stériles
  3. L’agroécologie est intensive en main-d’œuvre mais aussi en connaissances. Tout ne marche pas partout de la même manière, il n’y a pas de recette toute faite, il faut donc des échanges horizontaux de connaissances au sein des coopératives. C’est donc beaucoup plus compliqué que les modèles tout faits des multinationales, mais différent également de ce que feraient spontanément les gens sans formation.

    L’agroécologie n’est pas l’agriculture traditionnelle, elle est créative et évolutive. Elle est bien adaptée aux petites parcelles mais doit aussi se concevoir à plus grande échelle, ce qui demande une bonne connaissance des sols et une main-d’œuvre importante.

    L’agroécologie est donc autre chose que l’agriculture de subsistance. Elle permet de valoriser les savoirs locaux mais nécessite également l’apport de connaissances scientifiques, par exemple concernant les complémentarités entre les cultures.

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