Sentir-penser avec la terre

Cette analyse rend compte de l’ouvrage Sentir-penser avec la terre, l’écologie au-delà de l’Occident, qui reprend des travaux anciens et récents de l’anthropologue colombien Arturo Escobar. Escobar rappelle tout d’abord les critiques dont le concept de développement a fait l’objet pour ensuite s’intéresser aux courants actuels qui, en Amérique latine, renouent avec des concepts anciens ou en inventent de nouveaux et les expérimentent notamment dans les luttes ethnico-territoriales. En particulier, le « plurivers » (univers pluriel) et l’ontologie relationnelle apparaissent comme des pistes fécondes pour le dépassement et le remplacement du capitalisme et de la modernité.

Développement et post-développement1

Conceptualisé dans les années 1950, le développement était censé transformer les sociétés « traditionnelles » en sociétés « modernes » grâce aux effets « bénéfiques » du capital, de la science et de la technologie. Il a conduit à la création de nombreuses organisations professionnelles, à l’apparition d’un discours spécialisé et au déploiement de multiples pratiques et projets – le tout sans tenir compte des connaissances et des préoccupations des principaux intéressés, c’est-à-dire les pauvres d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.

Sous le nom de « post-développement », la critique du concept de développement apparaît au début des années 1990 mais reste tout d’abord limitée à certains cercles intellectuels et militants. Plusieurs facteurs expliquent le regain d’intérêt actuel dont elle bénéficie aujourd’hui : l’émergence de nouvelles puissances économiques (Chine, Inde, Brésil), les évolutions de la géopolitique mondiale, le démantèlement du socialisme réel et l’essor du néolibéralisme, mais aussi la crise environnementale :  « Aujourd’hui, si on la regarde en face, on voit bien que la crise écologique a le potentiel de déstabiliser n’importe quel contexte de développement existant, n’importe quelle promesse de développement : c’est précisément ce qui est en train de se passer en divers endroits du continent latino-américain » (p.47).

Force est de constater que les politiques de développement basées sur le capital et les « progrès » technologiques ne sont pas parvenues à remplir leur promesse de réduction de la pauvreté. Au contraire elles l’ont, dans de nombreux cas, aggravée.

Les mondes qui émergent

Arturo Escobar identifie cinq courants qui constituent autant de pistes novatrices pour dépasser le développement et la modernité :

  • l’approche Modernité, Colonialité et Décolonialité (MCD) qui étudie ces trois concepts et la manière dont ils ont influencé l’histoire et la culture du continent latino-américain. « Ce programme décolonial s’est affirmé fortement dans les années 2000, autour notamment d’Anibal Quijano, de Walter Mignolo, d’Enrique Dussel, de Catherine Walsh et d’Edgardo Lander » (p. 55). Au fil du temps, il s’est ouvert à des problématiques telles que le genre, la nature ou l’interculturalité. Il n’a pas de lien direct avec les luttes et les situations concrètes, mais apporte un cadre et une base conceptuelle qui influencent indéniablement les quatre courants suivants ;
  • les alternatives au développement, notion qui émerge aujourd’hui « avec une force inédite, en particulier dans le travail réalisé par Gudynas, Acosta et leurs collègues en Equateur, au Pérou et en Uruguay » (p. 57). Le Buen Vivir (analysé de manière détaillée par Gudynas et Acosta)  en constitue l’expression la plus aboutie, mais chaque approche mériterait qu’on lui consacre un chapitre à part entière. « Les alternatives au développement élaborent une critique radicale des notions que ce dernier implique : croissance, progrès, réformes de marché, extractivisme2, hausse démesurée de la consommation matérielle individuelle, etc. Elles s’inspirent pour ce faire des analyses émanant des savoirs et des mouvements indigènes et soulignent la nécessité d’aller au-delà des savoirs occidentaux » (p.57).
  • les transitions vers le post-extractivisme, qu’on pourrait rapprocher des discours de la transition du Nord ( Serge Latouche, Joana Macy, Rob Hopkins, Thomas Berry, le concept d’anthropocène, etc.). « Dans le Sud global, les discours de la transition sont tout aussi nombreux et souvent d’une autre nature. En Amérique du Sud, un courant important est celui des transitions vers le postextractivisme » (p.60) ;
  • la quête d’un nouveau modèle de civilisation, qui ne se réduit pas à une transition du capitalisme vers le socialisme mais fait appel à des conceptions renouvelées de la nation, de la nature, de l’économie, du temps et de la citoyenneté. Les cosmovisions et les pratiques des communautés indigènes, afro-descendantes et paysannes peuvent contribuer à construire ensemble un modèle de civilisation alternatif (par contre, en raison de sa dépendance envers une science qui prétend avoir le monopole de tout ce qui touche à l’humain, l’Occident est incapable de participer à cette construction) ; 
  • les pensées et pratiques « pluriverselles ». Ce courant est riche de diverses approches qui parfois se recoupent.
  • Le système « communal » (au sens de « commun » ou « communautaire ») déplace l’économie capitaliste et la démocratie libérale représentative vers des formes communales (communes) d’autonomie et d’autogouvernement assurant le pluralisme culturel. « Une telle approche ne vise pas à instaurer une nouvelle hégémonie, mais au contraire à mettre fin à toute forme d’hégémonie. Pour ce faire, une transition historique est nécessaire, durant laquelle coexisteront les systèmes libéral et communal, une étape vers la société communale » (p.67).
  • Le maillage communautaire,  est l’ensemble des configurations humaines, certaines très anciennes et d’autres plus récentes, qui donnent du sens à l’espace socio-naturel. Leur objectif n’est pas de prendre le pouvoir, mais de réorganiser la société sur la base d’autonomies locales et de mettre en place des formes d’organisation non-capitalistes et non-libérales.
  • Le féminisme communautaire critique lui aussi le capitalisme néolibéral et affirme l’importance de la communalité. Il remet en cause les patriarcats d’origine précoloniale comme occidentale et repense la complémentarité homme-femme dans le cadre de la réciprocité et de l’autonomie, comme alternative à la société individualiste.
  • Les « ontologies relationnelles » et le « plurivers » constituent des concepts plus fondamentaux. « L’ontologie fait ici référence aux présupposés que nourrissent les différents groupes sociaux quant aux entités existant réellement dans le monde. Ainsi par exemple, dans l’ontologie moderne – appelée dualiste (…) –, le monde est peuplé d’’individus’ qui manipulent des ‘objets’ et se meuvent sur des ‘marchés’, toutes choses étant autoconstituées et autorégulées » (p.74).

Dans les ontologies « relationnelles », au contraire, « les mondes biophysiques, humains et surnaturels ne sont pas considérés comme des entités séparées, puisqu’il existe entre eux des liens de continuité. En effet, dans de nombreuses sociétés non-occidentales et non-modernes, la division entre nature et culture que nous connaissons n’existe pas, et encore moins entre individu et communauté » (p.75).

Chaque monde, chaque société est à la fois spécifique et reliée aux autres. L’univers n’est donc pas unique, mais pluriel, d’où le terme « plurivers ». La globalisation néolibérale est vue comme une guerre contre les mondes relationnels et une tentative de plus en plus musclée de consolider l’univers  du duo individu-marché. Dès lors, la relationalité et la lutte pour le plurivers doivent devenir centrales dans la pratique politique.

Luttes territoriales et crise écologique globale

Aujourd’hui, particulièrement dans les zones rurales d’Amérique latine mais ailleurs également, on assiste, dans le même temps, à l’émergence de revendications ethnico-territoriales et à l’affirmation de problématiques planétaires telles que le climat et la biodiversité. Dans les deux cas, il s’agit de s’opposer au projet moderne néolibéral qui vise à construire un monde unique au détriment des autres mondes, les mondes relationnels.

Les luttes ethnico-territoriales « peuvent être interprétées comme des contributions importantes aux transitions écologiques et culturelles vers le ‘plurivers’. Ces transitions sont nécessaires pour affronter les multiples crises écologiques et sociales. (…) Voilà pourquoi, au Nord dans les ‘Zones à défendre’ (ZAD) et autres luttes territoriales, ou au Sud dans des régions comme le Pacifique colombien, les luttes des Afro-descendants (en particulier la radicalisation de ces luttes pour le territoire et la différence, face au raz-de-marée développementiste, extractiviste et armé de la dernière décennie), constituent une avant-garde des luttes pour d’autres modèles de vie, d’économie et de société » (pp.95-96)

A. Escobar analyse de manière plus détaillée le combat des communautés afro-descendantes de Colombie, qui ont formulé en 1993 les cinq principes fondamentaux qui les guident :

  • le droit à l’identité : droit d’être différents, d’être noirs, d’être des communautés noires ;
  • le droit au territoire, à un espace pour être, pour créer et recréer la vie en harmonie avec la nature ;
  • le droit à l’exercice de l’être : autonomie, organisation et participation ;
  • le droit à construire sa propre vision du futur : « cela veut dire que nous ne voulons ni notre exclusion, ni notre intégration au sein d’un système capitaliste qui s’est montré incapable de garantir l’existence des différentes formes de vie animales, végétales et humaines dans le futur » (p.103) ;
  • l’identité à travers la lutte du peuple noir dans le monde.

Le territoire ainsi revendiqué n’est pas une entité géographique inerte, il ne se définit que par les relations qui le constituent. On ne peut donc pas le mesurer, l’attribuer comme propriété privée, le transférer d’un individu à un autre, le transformer à volonté ni bien sûr le détruire (activité minière, monocultures).

Les luttes ethnico-territoriales sont une incitation à construire des mondes durables sur la base de nouvelles relations avec la planète et avec les autres êtres humains : il s’agit de réaliser un équilibre spirituel et matériel avec le cosmos, au niveau écologique et au niveau des relations sociales.

Ontologies relationnelles et politique

En réinvestissant le territoire à la fois comme terrain de vie d’une communauté et comme possibilité d’interrelation avec le monde naturel, les ontologies relationnelles émergent aujourd’hui comme forces politiques. Elles remettent à sa place le monde moderne, dualiste et rationnel : il n’est qu’un monde parmi d’autres, et les autres mondes méritent d’être défendus activement contre sa prétention à l’universalité.

Reprenant l’exemple des territoires des afro-descendants, Escobar énumère les atteintes dont ils font l’objet : activité minière avec équipement lourd, fumigation des cultures de coca détruisant les cultures alimentaires et empoisonnant les fleuves, militarisation de nombreux territoires, monocultures, macroprojets de construction de ports, pipelines ou routes sans consultation de la population et sans compensation, menaces et assassinats de leaders locaux, silence complice des organismes d’Etat. « Dans ce contexte, la question cruciale qui se pose pour les communautés et les mouvements est de savoir comment maintenir les conditions d’existence et de ré-existence face à l’avalanche développementiste, extractiviste et modernisatrice qui détruit les territoires. Cette manière de poser le problème renvoie à ce que nous avons appelé le registre ontologique » (p.144).

Plus largement, les problèmes d’accaparement des terres, de course désespérée à l’or et aux minerais, de pauvreté et d’inégalité, de changement climatique et de réduction de la biodiversité, etc. traduisent une crise majeure qui est aussi civilisationnelle. En réponse, les luttes surgissent et se multiplient, réclamant pour chaque communauté l’autonomie qui lui permettra de se (re)concevoir et de (ré)exister.

Leur but est de démontrer qu’il y a une vie après l’extractivisme et qu’il y a moyen d’orienter l’action politique vers d’autres modèles de production et de vie, en s’inspirant des analyses émanant des savoirs et des mouvements indigènes et en soulignant la nécessité d’aller au-delà des savoirs occidentaux.

« Nous sommes tous immergés dans un plurivers que l’on peut voir comme une série d’écheveaux faits d’humains et de non-humains, en permanente recomposition, ces dynamiques résultant du mouvement incessant des forces et des processus vitaux de la Terre. A partir de cette dynamique, les humains créent régulièrement des mondes particuliers aux effets durables. Le problème, c’est que l’un de ces mondes a décrété qu’il était ‘le’ monde, essayant de réduire à sa seule logique la richesse et la variété de la vie sociale et naturelle » (p.161).

L’ouvrage se termine par le souhait de voir émerger, en renforcement des mouvements locaux et des expériences dans les territoires, de nouveaux domaines de recherche et de nouvelles stratégies de communication sur la transition et le plurivers.

Conclusion

L’anthropologue colombien Arturo Escobar est un des penseurs les plus influents dans le courant de pensée décoloniale et de post-développement. Connu pour avoir déconstruit, à l’aube des années 2000, le récit qui sous-tendait « l’invention du tiers-monde » (1998) et qui justifiait les dérives développementalistes, Escobar apporte à travers son œuvre un regard éclairant sur d’autres manières de concevoir le monde et d’entrer en relation avec lui. Ce regard s’inspire des initiatives et des mouvements qui se construisent en marge du projet moderne néolibéral, basés sur des relations d’autodétermination sur la gouvernance des communs, et défendant une « permaculture » de savoirs. Il s’intéresse notamment aux luttes ethnico-territoriales qui font valoir leur place et entendre leur voix en Colombie et ailleurs, et ouvre des pistes pour envisager, au-delà de l’Occident, un futur commun composé d’univers pluriels (un plurivers), seul capable d’affronter l’urgence écologique et climatique.

Véronique Rousseaux

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  1. Voir également l’analyse De la critique du développement à l’essor du buen vivir, ou comment changer le modèle
  2. L’extractivisme est l’exploitation massive des ressources naturelles.

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