À mille lieues des clichés habituels

Décembre 2013
Publié dans le
Rubrique

Oublions l’image simpliste du commerce équitable ! Combien de fois n’a-t-on pas entendu la belle histoire de Pedro ? Un pauvre artisan qui trouve dans le commerce équitable, un bouclier le protégeant de la « méchante » culture occidentale capitaliste... S’il existe probablement encore, Pedro n’est cependant plus représentatif d’un secteur où les artisans se sont peu à peu modernisés pour répondre aux attentes des consommateurs locaux et occidentaux.

Roland d'Hoop

page 4 craft link

De tout temps, les échanges commerciaux ont transmis des idées en plus des marchandises. Pour le commerce équitable, le constat est identique : habituellement, les artisans ne se réfugient pas dans des traditions figées et sacralisées ; ils évoluent au fil du temps et des contacts avec d’autres cultures, d’autres traditions. Face à ce constat, la défense de l’identité culturelle et des savoirfaire reste cependant une dimension importante et symbolique du commerce équitable.

Le poids du passé

Pour mieux comprendre l’importance de l’identité culturelle au sein du mouvement du commerce équitable, replaçons-nous dans le contexte des années 1960 et 1970. Après des siècles de colonisation, les premiers peuples natifs d’Amérique du Sud veulent se libérer. Ils réclament des droits égaux et le respect de leur culture d’origine. Lorsque les dictatures sud-américaines accentuent la répression contre ces peuples (Mayas, Mapuches, Quechas, Aymaras…), un vent de solidarité souffle jusqu’en Europe. Dans le contexte de la décolonisation et du soutien au droit à l’autodétermination des peuples, le commerce équitable apparaît comme un moyen concret pour permettre à ces cultures de subsister, tout en dénonçant les injustices dont elles sont victimes.

Aujourd’hui encore, le commerce équitable permet à des artisans de trouver des revenus stables dans des régions rurales, tout en conservant leur langue et leur culture. Cecilia Granadino, une ancienne responsable de l’association Minka (Pérou), insiste sur cette dimension culturelle :

Un des principaux objectifs de Minka est de reconnaître l’identité culturelle de nos artisans, de renforcer leurs organisations et d’accroître leur estime de soi. Nous croyons que le commerce équitable ne se limite pas simplement à « vendre plus » ou à « plus d’argent pour les artisans ». Payer un meilleur prix pour leur produit ne suffit pas si les artisans restent en marge du système, et si leurs droits politiques et culturels ne sont pas respectés. La culture ne se reflète pas seulement dans les conceptions et les techniques traditionnelles. Il est très important que les valeurs qui ont soutenu leur civilisation et leur culture depuis des siècles ne soient pas perdues. Ces valeurs sont utiles pour le Pérou et pour la planète. Ainsi, le commerce équitable est aussi pour nous un moyen de défendre le respect de la Pacha Mama [Terre Mère].

Commerce équitable et loi du marché

L’envie de partager sa culture et ses valeurs ne suffit cependant pas à faire vivre les artisans. Il ne suffit pas de vouloir préserver un artisanat authentique, encore faut-il réussir à le vendre ! Avec le temps, le commerce équitable s’est ainsi professionnalisé. Des designers locaux et occidentaux travaillent avec les artisans pour concevoir de nouveaux produits qui répondent davantage aux goûts des clients, tout en valorisant les savoir-faire et en gardant certains traits de la culture d’origine. Cet équilibre entre respect de l’identité culturelle et nécessité commerciale est un réel défi !

Moner Lizana, responsable chez CIAP, un autre partenaire du Pérou, voit un risque dans cette tendance trop « marketing » du commerce équitable :

Les tendances du marché et la vitesse avec laquelle les modes changent ont généré un nouveau type de développement de produits. Cette tendance vise à mettre en adéquation les produits artisanaux avec la mode et les goûts sans cesse en évolution des marchés les plus dynamiques. Pour les petit(e)s artisan(e)s qui n’ont ni les moyens ni les capacités pour s’adapter rapidement à ces changements, cette mutation est difficile. De l’autre côté, les dessins repris sur les objets fabriqués s’éloignent toujours plus des motifs ethniques et de la signification locale, pour s’adapter aux styles, formes et couleurs de la mode. Dans ce tourbillon, les pays qui ont des coûts de production élevés sont désavantagés par rapport aux pays où les coûts sont bas grâce à l’exploitation et l’affaiblissement des droits des travailleuses et travailleurs. (…) Pour beaucoup d’organisations de commerce équitable, le prix du marché et les tendances de la mode sont les paramètres qui définissent leurs campagnes d’achats et de vente. Il faudrait explorer d’autres possibilités, d’autres formes de commercialisation, établir d’autres règles ou simplement rompre avec les schémas traditionnels. Mais nous comprenons que c’est difficile, car les organisations cherchent à vendre plus pour donner plus de travail aux artisan(e)s, et innover demande beaucoup de temps et d’efforts.

Apprendre à travailler ensemble

Malgré les risques, les artisans n’ont d’autre choix que d’évoluer pour mieux répondre aux besoins et au goût du consommateur. Ce processus peut être vécu de manière positive, car il suscite souvent la créativité des artisans. Patricia Vergara, du service achat d’Oxfam-Magasins du monde, insiste sur la réciprocité dans les contacts entre acheteurs et producteurs :

Chez Oxfam, nous attachons une grande importance au caractère authentique et à la qualité des produits. Avec Craft Link, nous pouvons proposer certains objets « modernes », comme des housses pour GSM, qui respectent l’identité culturelle des Hmong (minorité ethnique du Vietnam) et leurs savoir- faire. Certains de nos partenaires refusent parfois de nous montrer des produits, de peur qu’ils ne se vendent pas bien. Finalement, nous les avons convaincus de faire un test, pour se rendre compte que le succès était au rendez-vous. Il faut donc apprendre à travailler ensemble. Certains partenaires sont plus ouverts que d’autres, mais en général ils comprennent tous l’importance de pouvoir répondre à l’attente du public. Si les clients comprennent en plus la signification culturelle d’un produit, il se vendra beaucoup mieux, d’où l’importance de parler aussi des valeurs culturelles qui se trouvent derrière ces produits. Nous veillons également à préserver un équilibre entre des partenaires plus « professionnels » et donc moins chers et d’autres partenaires plus marginalisés et dont les coûts de production sont plus élevés.

Sans nécessairement le savoir, en achetant de l’artisanat équitable, les consommateurs permettent aux artisans de conserver leur savoir-faire et leur culture. Quand les produits sont beaux, de qualité et qu’en plus ils portent des valeurs, tout le monde s’y retrouve !

Témoignages recueilli par Elisabeth Piras, mars 2010

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *