Accès à la terre : femmes non merci !

Décembre 2011
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Grâce à la magie de Skype, Mariam Saw, coordinatrice chez Enda Pronat (Sénégal) et Ariane Charrière, agricultrice et présidente du Mouvement pour une agriculture paysanne (MAP – Belgique), ont pu échanger leurs points de vue sur l’accès des femmes à la terre.

Propos recueillis par Roland d’Hoop

Lorsque l’agriculture se conjugue au féminin, un aspect demeure essentiel : les femmes ne possèdent en moyenne que 5 à 15% des terres dans les pays en voie de développement, alors qu’elles y occupent 43% des emplois agricoles !

Pour un même travail, les femmes sont souvent moins bien payées que les hommes et, dans beaucoup de régions, elles n’ont pas accès au crédit… Même si la situation des agricultrices en Europe occidentale est bien diff érente, il reste encore pas mal de préjugés à faire tomber. Le point sur la question.

Pourquoi la question de l’accès à la terre est-t-elle si importante pour les femmes ?

Mariam : La plupart des femmes en Afrique sont paysannes. Sans terre, elles seront toujours dépendantes et mal payées. La diffi culté pour les femmes, c’est de pouvoir investir, d’obtenir un crédit pour acheter une terre.

Ariane : En Belgique, les choses ont bien avancé en termes d’égalité hommesfemmes pour l’accès à la terre, contrairement à l’Espagne par exemple. Par contre, les terres à cultiver deviennent rares à cause de la taille des exploitations qui se sont agrandies et à cause de l’urbanisation.

Les lois sont-elles les mêmes pour les hommes et les femmes ?

Mariam : si la loi était correctement appliquée, n’importe quel citoyen au Sénégal pourrait avoir accès à la terre pour cultiver. Beaucoup de personnes font passer l’idée que la religion musulmane donne le pouvoir foncier aux hommes, ce qui est faux. La tradition musulmane veut cependant que la femme hérite de la moitié des biens, tandis que l’homme hérite du double. Dans certaines régions, les femmes se battent et parviennent à changer la tradition pour faire respecter leurs droits.

Ariane : En Belgique, hommes et femmes bénéficient des mêmes droits et la législation tient compte des revendications des femmes… On a obtenu par exemple le droit à une indemnité en cas de maternité. Mais il reste un problème de représentation : on peut facilement devenir femme de fermier, alors que c’est plus diffi cile de se faire accepter comme fermière. Ainsi, quand j’ai été à la banque pour obtenir un prêt pour ma ferme, le banquier m’a demandé si mon mari était d’accord. Aujourd’hui encore, les banques accordent plus facilement un prêt à un homme qu’à une femme.

Les femmes sont souvent plus impliquées dans l’éducation des enfants, dans les tâches ménagères… Est-ce facile pour elles d’être en plus agricultrice, et de participer à un mouvement de défense de l’agriculture paysanne ?

Ariane : non, ce n’est pas facile, mais ce n’est pas spécifi que au métier d’agriculteur. Dans d’autres professions également, les femmes doivent conjuguer carrière et autres tâches. Dans notre métier de paysans, la diffi culté consiste au fait que nous souhaitons garder un contact direct avec les consommateurs, ce qui implique de mener de manière parallèle trois métiers diff érents : la production de nos matières premières, leur transformation et enfi n la vente en circuits courts… Ce n’est pas évident quand on a en plus une charge familiale. Mais comme indépendant, on peut aussi facilement gérer son temps, et comme les enfants grandissent dans la ferme, on n’est pas obligé de trouver des solutions de garde.

Les femmes parviennent-elles à faire reconnaître leur droit de posséder une terre ?

Mariam : Au Sénégal, c’est tout un combat, qui passe aussi par la formation. Les femmes en milieu rural ont souvent été privées de scolarité et n’ont donc pas toujours les ressources pour se défendre. Elles ne participent traditionnellement pas à la prise de décision, et nous menons tout un travail avec elles pour qu’elles prennent conscience qu’elles peuvent s’opposer à l’avis de leur mari ou de leur frère. Maintenant, c’est aussi une question de générations, car certains hommes sont désormais sensibles aux droits des femmes. Les choses sont en train de changer.

Peut-on parler d’un lien particulier des femmes à la terre, différent de celui des hommes?

Mariam : Oui, chez nous c’est quelque chose qui s’est vérifi é. Lorsque nous avons eu des sécheresses, on a entendu des gens vanter le modèle européen qui vise à produire plus… On nous traitait de rêveur en disant que notre modèle paysan ne pouvait pas marcher. Beaucoup d’hommes ont cru à ce discours. Mais comme ils n’ont pas réussi à produire plus, ils sont partis en ville, pour y rester pendant des années, sans envoyer d’argent… Ce sont les femmes qui sont restées au champ et qui ont cultivé les terres pour nourrir les enfants et les vieux au village. La femme est restée proche de la terre, malgré toutes les diffi cultés, pour sauver la famille. Traditionnellement, ce sont les femmes qui sont aussi gardiennes des semences paysannes. On peut donc dire que la femme a un rapport diff érent à la terre.

Ariane : Chez nous, les choses sont différentes. Quand l’agriculture a commencé à tourner mal, qu’on ne pouvait plus vivre avec le revenu de la ferme, c’est systématiquement la femme qui a quitté le métier pour trouver un revenu complémentaire. Par contre, dans la nouvelle génération de l’agriculture paysanne, on voit une grande majorité de jeunes femmes.

Est-il important de bâtir des liens entre les femmes paysannes du Nord et du Sud ?

Mariam : oui, il est très important de se sentir soutenues et d’apprendre des expériences des autres, afin de voir ce qui peut s’appliquer à l’Afrique. Mais quelque soit leur volonté, les femmes ne tiendront pas s’il n’y a pas de volonté politique pour les soutenir, Il faut donc renforcer nos liens au niveau international pour pouvoir faire pression sur les décideurs politiques. Il faut qu’ils reconnaissent que l’agriculture paysanne est indispensable en Afrique, et que les femmes doivent y jouer un rôle important.

Ariane : pour nous aussi, les échanges sont très importants, car notre système agricole a été envahi par l’industrie agroalimentaire. Nous avons beaucoup d’espoir que le modèle paysan, qui est encore très vivant en Afrique, en Amérique latine et même en Europe de l’Est, puisse nous inspirer. Présenté comme un modèle durable, il devrait être capable de nourrir l’humanité plutôt que de détruire la terre. C’est par des échanges avec d’autres pays qu’on essaie de reconstruire une force vive à un niveau plus global pour défendre les pratiques agro-écologiques.

 

Le Mouvement d’Action Paysanne (MAP – Belgique)

Créé en 1998, le MAP est un syndicat wallon regroupant des paysans et paysannes en faveur d’une agriculture durable. Ensemble, ils veulent :

  • aider les jeunes à s’installer par amour de la terre;
  • faire comprendre la logique de domination de l’économie mondialisée pour mieux résister et proposer des alternatives locales.
  • lutter pour la Souveraineté alimentaire des peuple
  • changer la PAC (Politique Agricole Commune de l’Union européenne).

Le MAP dispose d’un journal (la lettre du MAP), d’une école (l’épi de Wallonie) et d’un secrétariat. Il est membre de la Coordination européenne VIA CAMPESINA.

Enda-Pronat (Sénégal)

(Enda Pronat) est une entité d’Enda Tiers monde basée à Dakar, au Sénégal. Enda Pronat travaille pour la promotion de l’agriculture saine et durable au niveau sousrégional, avec des expérimentations de terrain dans trois zones du Sénégal : Koussanar, la région du Fleuve, et les Niayes. Les objectifs d’Enda Pronat sont : la promotion d’une agriculture saine et durable, la réduction de l’utilisation des pesticides et des engrais chimiques, la régénération, valorisation, exploitation rationnelle et durable des ressources naturelles. Enda Pronat prend en compte la dimension du genre dans tous les processus de développement.

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