achACT : Quand les travailleurs se mobilisent ensemble pour un habillement plus juste

Septembre 2017
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La plate-forme achACT regroupe plusieurs associations et syndicats en Belgique francophone. Leur but ? Contribuer à améliorer les conditions de travail et à renforcer les travailleurs de l’industrie de l’habillement, où les femmes constituent la majorité de la main-d'oeuvre. Petit tour d’horizon des principaux enjeux de la filière textile avec Carole Crabbé.

Propos recueillis par Roland d'Hoop

Comment sont actuellement contrôlées les filières textiles ? Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?

Il faut d’abord préciser que nous travaillons sur l’habillement. Nous n’avons donc pas une vision globale de la filière textile puisque nous ne travaillons pas sur ce qui se passe en amont de la confection. Les contrôles des usines de confection sont principalement d’ordre privé. Ils sont effectués par des sociétés d’audit sur demande des donneurs d’ordre, c’est-àdire, souvent les marques. Ces audits se font donc dans une logique de prévention: les marques tentent ainsi d’éviter des griffes sur leur image. Mais cette démarche volontaire a montré ses limites : malgré le très grand nombre d’audits réalisés chaque année, on ne voit pas de progrès sensible dans les conditions de travail.

L’exemple le plus frappant, c’est l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh : avec le réseau international de la Clean Clothes Campaign, nous avions développé un protocole de prévention avec les syndicats locaux qui n’avait été signé que par deux marques internationales. Il a fallu attendre la multiplication d’accidents et d’effondrements jusqu’à la catastrophe du Rana Plaza, ses 1138 morts et son énorme impact médiatique, pour voir enfin ce même protocole d’accord être signé par plus de 200 marques. La stratégie des marques est toujours basée sur la maximisation du profit, obtenue notamment par la sous-traitance de la production, avec une dilution des responsabilités à tous les niveaux.

Mais les lois et les conventions internationales de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) ne prévoient-elles pas aussi des contrôles contraignants ?

Oui, le contrôle des autorités publiques – qui découle des législations du travail nationales, elles-mêmes fondées en partie sur les normes de l’OIT – devrait être le premier à être mis en place. Mais certains gouvernements n’ont pas ratifié les conventions internationales ou n’ont pas mis en place les arrêtés d’exécution. Les autorités ne mettent pas les moyens qu’il faut pour garantir l’inspection, malgré l’existence de lois. Par exemple, à la veille de l’effondrement du Rana Plaza, il y avait seulement une cinquantaine d’inspecteurs du travail au Bangladesh et ceux-ci ne disposaient pas de moyens de transport pour contrôler les milliers d’usine que compte le pays.

La catastrophe du Rana Plaza a-t-elle provoqué un changement d’attitude de la part des marques et des consommateurs ?

L’effondrement du Rana Plaza a eu un énorme impact médiatique : 1.5 million de personnes ont signé une pétition pour la prévention des accidents et l’indemnisation des victimes. C’est ce qui a amené plus de 200 marques à signer le protocole de prévention. Quatre ans après sa signature, on enregistre plus de 100.000 améliorations mais seules 64 usines sur quelques 1.800 ont totalement complété leurs mises aux normes. On est loin du compte… Le risque du retour au « business as usual » est présent. Il faut vraiment créer un rapport de force, en donnant plus de voix aux syndicats locaux et en mobilisant l’opinion publique.

Comment agissez-vous pour maintenir la pression sur les marques ?

Après 20 ans d’échecs des démarches volontaires d’entreprise en matière de responsabilité sociale dans leurs filières d’approvisionnement, notre stratégie est basée d’une part, sur des accords contraignants1 et d’autre part, sur la régulation, notamment via l’obligation de transparence. Cela passera par un cadre légal de responsabilisation des entreprises, tant au niveau international que national. Mais, à côté de cette dimension juridique, notre stratégie est également de partir de la base, des organisations locales de travailleurs, avec la volonté de les mettre en rapport direct avec les donneurs d’ordre, leurs clients, c’est-à-dire les marques.

Quels sont les moyens concrets pour un citoyen / consommateur d’agir en Belgique ou ailleurs ?

Nous pouvons agir individuellement ou collectivement. Au niveau individuel, un moyen simple et efficace est de signer des pétitions ou des actions urgentes. Dans environ 50% des cas, les actions urgentes portent des fruits. Cela a contribué directement par exemple à la libération de militants chinois emprisonnés ou à la réintégration de délégués syndicaux qui avaient été licenciés. Après deux ans de mobilisation, via notamment des pétitions, nous avons obtenu que les entreprises clientes du Rana Plaza contribuent suffisamment pour atteindre les 30 millions de dollars nécessaires pour indemniser complètement les victimes de l’effondrement.

En tant que citoyen, on peut aussi demander plus de cohérence de nos autorités publiques en termes de marché public. Il y a encore trop peu de critères sociaux dans les cahiers de charge rédigés par les communes, notamment pour les vêtements de travail, alors que la loi l’autorise. Le consommateur lambda peut aussi s’informer sur les pratiques des marques. Nous proposons avec Ecoconso et Amnesty un outil de vigilance sur le web, l’application Etictags, qui permet de taguer des sites web commerciaux lors d’achats ou de recherches sur internet. L’idée est d’informer le consommateur sur les pratiques de la marque. Mais cela n’enlève rien à la nécessité de mener une réflexion plus large sur le sens de nos achats. On peut privilégier des vêtements plus durables en évitant la logique de la « fast fashion », choisir des alternatives (customisation, seconde main, créer ses vêtements), opter pour l’achat de vêtements équitables avec Oxfam ou la location (voir l’exemple de TALE ME )…

Enfin, à côté des actions individuelles, nous proposons des achats collectifs : pour personnaliser leurs pulls de kots, nous avons par exemple, encouragé les kots de Louvain-la-Neuve à utiliser une plateforme en ligne (Fair Wear LLN) de demande de prix auprès de tout imprimeur textile pour exiger des vêtements provenant d’entreprises membres de la Fair Wear Foundation. Ça s’accompagne d’une sensibilisation. Ce système est également utile aux associations, clubs de sport, écoles, entreprises qui désirent se procurer des vêtements promotionnels fabriqués dans de bonnes conditions de travail.

Un plaidoyer basé sur 3 piliers

Pour son plaidoyer, achACT se base sur les trois piliers des Principes directeurs de l’ONU relatifs aux entreprises et aux droits humains :

  1. L’obligation des Etats à protéger toute personne de violations des droits humains du fait d’une entreprise établie sur son territoire ;
  2. La responsabilité des entreprises à respecter les droits humains dans sa sphère d’influence, en ce compris sa filière d’approvisionnement, c’est-à-dire à « faire preuve de diligence raisonnable ». Chaque entreprise doit mettre en place un système pour évaluer l’impact de ses pratiques et rendre des comptes ;
  3. Le troisième pilier, un peu oublié, impose de « réparer » les violations des droits humains, par exemple, indemniser les victimes du Rana Plaza, aider les victimes à accéder à la justice.

La Clean Clothes Campaign

La Clean Clothes Campaign (CCC) veille à ce que les droits fondamentaux des travailleurs de l’habillement soient respectés. Pour atteindre cet objectif, la CCC veut éduquer et mobiliser les consommateurs, fait pression auprès des entreprises et des gouvernements et offre un soutien direct aux travailleurs qui défendent leurs droits et exigent de meilleures conditions de travail. La CCC réunit des syndicats et des ONG couvrant un large éventail de points de vue et d’intérêts tels que les droits des femmes, le plaidoyer auprès des consommateurs et la réduction de la pauvreté.

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  1. Comme celui pour la prévention des effondrements et incendies d’usine au Bangladesh ou le Protocole indonésien sur la liberté syndicale signé dans le sillage des campagnes J.O. Propres 2004 et 2008 auxquelles OXFAM a largement contribué.

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