Artisanat et identité culturelle : un défi à la mondialisation

Décembre 2010
Publié dans le
Rubrique

Existe-t-il une relation entre l’identité culturelle et le travail des artisans ? Lors d’un séminaire réunissant plusieurs organisations de commerce équitable de pays du Sud, la question a clairement émergé comme une priorité pour plusieurs organisations partenaires d’Oxfam-Magasins du monde.

Véronique Porot et François Graas

Mondialisation, accélération des échanges, hégémonie économique de pays comme la Chine… Face à cette nouvelle réalité, les artisans du Sud sont en butte à de nouveaux défis. Menacés par l’émergence de produits pseudo-artisanaux, ces travailleurs poursuivent désormais deux objectifs : préserver l’identité culturelle attachée aux pratiques artisanales tout en parvenant à vendre leurs produits. Concrètement, cette nouvelle donne implique de trouver un équilibre entre, d’une part, l’utilisation de techniques propres à une zone géographique ou à un groupe social ou ethnique et, d’autre part, l’adaptation de la production artisanale à la demande des consommateurs.

Ce phénomène n’est pas nouveau : l’artisanat a toujours évolué, notamment au gré des modes, des échanges et des opportunités économiques. De même, les identités ne sont jamais statiques et dépendent d’une multitude de facteurs. Comme les pratiques artisanales, les identités sont aussi ancrées dans un passé et des traditions. Elles constituent donc une forme d’héritage collectif unique, que des pratiques commerciales équitables peuvent contribuer à faire vivre en leur donnant une juste valeur, tant aux yeux des consommateurs que des producteurs.

De multiples expressions en évolution permanente

L’identité culturelle ? Pour faire simple, on pourrait dire que c’est tout ce qui appartient à une société ou à un groupe d’individus, et les différencie des autres : la langue, la musique, les lettres, les arts, les techniques, les modes de vie, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances, … C’est également tout ce qui le relie à une histoire et à une collectivité, dans le temps et dans l’espace.

La culture n’est cependant pas un état figé. Dans l’artisanat par exemple, l’évolution des styles, des motifs et la recherche de nouveaux designs ne datent pas d’hier. Les échanges commerciaux et culturels avec les premiers explorateurs par exemple, ont toujours poussé les artisans à adapter leur production pour de nouveaux marchés. Nourrie par ces échanges, leur production s’est alors portée vers de nouveaux designs.

[highslide](L artisanat, ancre dans la culture;L artisanat, ancre dans la culture;;;)L’artisanat existe dans tous les pays et fait partie intégrante de notre histoire. De tout temps, des hommes et des femmes ont façonné, taillé, tissé, sculpté des objets utilitaires et quotidiens. Dans les sociétés traditionnelles, les produits artisanaux étaient « un » et ils remplissaient diverses fonctions. Ils avaient, et ont encore chez certains groupes locaux, une fonction sociale, sacrée ou religieuse. À ces époques anciennes, les populations ne distinguaient pas ce qui relevait de l’art de l’utilitaire. les produits artisanaux étaient des marqueurs d’identité et des vecteurs de communication.[/highslide]

Les risques de l’industrialisation et de la mondialisation

Avec l’industrialisation, de nouveaux matériaux (plastique, alliages de métaux, fibres synthétiques), et des techniques industrielles ont supplanté des matières premières naturelles et des savoir-faire ancestraux. Ils ont permis, certes, de produire des objets utilitaires à bas prix et en grande quantité (vaisselle, vêtements,…) mais ils ont également contribué à la disparition progressive des productions artisanales.

Aujourdhui, les produits industriels inondent les marchés locaux et s’insinuent au plus profond des contrées. Conséquences : ils se substituent progressivement aux produits locaux traditionnels et font perdre aux artisans des opportunités de trouver des débouchés à leur artisanat.

Les contrefaçons industrielles, accessibles à bas prix, comme l’appropriation abusive de brevets, sont un drame pour l’artisanat de qualité. En achetant la réplique d’une pièce artisanale, le consommateur n’apprécie pas à sa juste valeur le travail artisanal, le savoir-faire le temps consacré à l’ouvrage et la créativité. Il participe ainsi, en achetant à bas prix, à la disparition inéluctable d’un artisanat qualitatif et porteur de sens.

La production industrielle est un appauvrissement en terme de diversité culturelle. Elle fournit en effet des produits standardisés, disponibles, qu’on va retrouver partout. Et si la mondialisation des échanges peut être vue comme une chance de favoriser la connaissance d’autres cultures et de leur donner de la visibilité, elle accélère également l’uniformisation.

Face à ces nouvelles contingences, les artisans du Sud sont aujourd’hui tributaires d’un marché international concurrentiel et peu régulé. Or, le secteur de l’artisanat, souvent organisé de façon informelle dans le Sud, n’est pas représenté dans les grandes instances décisionnelles pour défendre les droits des producteurs/artisans.

Le commerce équitable : un moyen de valoriser les identités culturelles

Aujourd’hui encore, de nombreux habitants vivant dans les pays en développement sont exclus de l’industrialisation et dépendent de leur savoir-faire artisanal pour subvenir à leurs besoins. Il va sans dire qu’en valorisant les productions et les techniques locales, le commerce équitable soutient la création d’emplois durables et contribue à sauvegarder des identités culturelles.

Economiquement rentables, les activités artisanales basées sur des techniques traditionnelles permettent à des populations marginalisées de reconquérir une dignité en tant qu’individus et en tant que groupes. Car au-delà du simple acte de commerce, cette capacité à produire des objets de qualité donne du sens à la vie. Elle rappelle aux artisans que leur savoir-faire a non seulement une grande valeur symbolique, mais qu’il peut constituer une source de revenus.

Le commerce équitable permet de transmettre aux artisans des traditions artisanales et un patrimoine culturel tout en améliorant leurs conditions de vie, contribuant ainsi à freiner l’exode rural. Il contribue à améliorer l’image que les populations marginalisées ont d’elles-mêmes. Il leur permet de s’organiser, d’être plus autonomes, plus fortes, et d’être fières de leur travail et de leur culture. C’est une manière de leur offrir un tremplin, une visibilité, la possibilité d’entrecroiser leurs cultures pour qu’elles restent vivantes et qu’elles évoluent sans complexe.

[highslide](Au Guatemala, les artisans face aux produits mayas de Chine;Au Guatemala, les artisans face aux produits mayas de Chine;;;)

Au guatemala, Aj Quen, une organisation partenaire d’oxfammagasins du monde, est très sensible à la question de l’identité culturelle. Le fait que la quasi-totalité des artisans travaillant avec Aj Quen appartiennent à des groupes maya (Kaqchiquel, Quiché, Quekchi et tzutujil) n’est évidemment pas anodin. Le choix du nom de l’organisation, qui signifie en langue kaqchiquel « le tisserand », est certainement la meilleure illustration de l’importance que donne aj Quen à la dimension culturelle. le nom même de l’organisation est révélateur de son identité !

Le travail d’appui à la commercialisation d’Aj Quen permet de valoriser le savoir-faire des artisans mayas, dans une société fortement marquée par le racisme contre les populations indigènes. Cet exemple montre bien que la dimension culturelle est en relation forte avec la structure socio-économique de la société.

Aujourd’hui, les artisans guatémaltèques doivent faire face à la concurrence croissante de produits bon marché importés de chine sur le marché guatémaltèque pour être vendus aux touristes. Ce phénomène récent montre toute l’importance de la valorisation de l’ancrage du travail des artisans guatémaltèques dans leur identité culturelle. Les produits chinois sont moins chers et ressemblent aux produits guatémaltèques, mais ne sont évidemment pas le fruit d’une tradition ancestrale dont les artisans chinois seraient les héritiers…[/highslide]

Pour aller plus loin :

Partager!

2 commentaires sur “Artisanat et identité culturelle : un défi à la mondialisation

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *