Associer commerce équitable et transition écologique : utopie ou réalité ?

Juin 2018
Publié dans le
Rubrique

Marc Dufumier est Agronome, Professeur émérite à l'AgroParisTech (Paris - France) et Président de Commerce Equitable France, la plate-forme des organisations de commerce équitable en France. Nous l’avons rencontré pour évoquer les liens entre le commerce équitable et la transition écologique.

Propos recueillis par Sébastien Maes

En quoi le commerce équitable s’ancre-t-il dans le mouvement de la transition ?

À l’origine du commerce équitable, la relation avec une transition écologique n’était pas vraiment dans le cahier des charges. Il s’agissait davantage de commerce solidaire, avec certaines conditions environnementales.

Dès sa naissance, le mouvement du commerce équitable a fait le choix de faire de l’organisation démocratique de groupes de producteurs·trices une condition pour l’accès à son marché. Ce choix a permis de faire en sorte que, grâce à la prime de développement propre aux échanges commerciaux équitables, les gens, là-bas, ont pris leur affaire en main. Ils et elles disposent enfin d’un pouvoir d’achat suffisant pour nourrir correctement leur famille, acheter des produits de première nécessité, investir et faire progresser leurs activités de production.

Un discours politique efficace ne doit pas être que dénonciateur.

Les partenaires producteurs sont conscients que, à long terme, même des consommatrices et des consommateurs militants ne vont pas acheter des produits de mauvaise ou moyenne qualité, uniquement parce qu’ils sont équitables. Quand les organisations de producteurs·trices sont bien organisées et démocratiques, il est fréquent de les voir opter pour des produits de qualité dont on peut espérer qu’ils vont être vendus un peu plus cher pour plus longtemps. En ce sens, on constate qu’il y a une évolution vers des produits labellisés Bio et des produits « gourmets ». En France, 75% des produits équitables en provenance du Sud sont Bio, contre 25% il y a quelques années.

On peut en conclure que derrière le mouvement du commerce équitable, même si ce n’est pas inscrit tel quel dans le cahier des charges, il y a une évolution des systèmes de production qui va dans le sens de la transition écologique.

Pensez-vous que le mouvement du commerce équitable doive interpeller les autorités politiques, ou doit-il se cantonner à développer son alternative pour montrer qu’un autre commerce est possible ?

Très clairement, oui, il y a à mettre à profit la perspective d’élections. Un discours politique efficace ne doit pas être que dénonciateur : il doit montrer par l’action que moyennant certaines conditions, il y a beaucoup de choses qui peuvent changer positivement. En ce sens, l’objectif du mouvement du commerce équitable, c’est de démontrer qu’un autre commerce est possible, que quand les gens bénéficient d’une rémunération équitable, cela change les choses du point de vue écologique et social. Par contre, il est clair que la transition écologique globale ne parviendra à s’imposer que quand on changera les règles du commerce à l’échelle mondiale. On peut commencer chez nous, on peut commencer en circuits courts, on peut commencer avec les produits du Sud… Mais l’intérêt du mouvement du commerce équitable est également d’avoir un discours politique porté par le fait de démontrer qu’autre chose est possible et qu’il faut maintenant jouer les changements d’échelle, en mettant en place les conditions socio-économiques pour que cette alternative s’impose un peu partout. Donc c’est bien les deux qu’il faut faire à la fois.

Quelles seraient vos propositions pour des politiques en accord avec les valeurs du commerce équitable ?

Il y a eu en France, il y a quelques années, un mouvement de mairies qui s’engageaient à acheter localement des produits de qualité plus chers, afi n de fournir de l’alimentation saine aux collectivités. Ce mouvement, soutenu à l’époque par la Fondation Nicolas Hulot, était en fait destiné à toutes les cuisines de collectivités et notamment aux cantines des écoles, collèges et lycées. Il y avait déjà une réelle prise de conscience que les perturbateurs endocriniens présents dans la nourriture, même à faibles doses sous forme de traces résiduelles de pesticides, ont des effets délétères et entraînent des maladies chroniques chez les plus jeunes.

Des paysan·ne·s fiers de ce qu’ils font, ça peut être compatible avec les attentes des consommateurs, des environnementalistes et de l’intérêt général.

Pourquoi n’utiliserions-nous pas les subventions de la PAC (Politique Agricole Commune) dans ce sens, en les attribuant aux collectivités territoriales, afi n de leur permettre d’acheter localement des produits artisanaux, labellisés Bio et respectueux de l’environnement ? Ces subventions reviendraient en fi n de course aux producteurs·trices. On sortirait alors d’un mécanisme d’aide – comme on aide des mendiants – pour aller vers une rémunération juste et équitable, en échange d’un service de qualité apporté par les producteurs et les productrices. Le travail dans le secteur agricole serait d’autant plus gratifiant.

Que répondez-vous à ceux qui reprochent au bio de ne s’adresser qu’aux consommateurs·trices riches, qui peuvent se permettre le luxe de payer plus cher…

Une des solutions pour rendre le bio plus accessible serait justement d’attribuer le reste des subventions de la PAC aux producteurs·trices, sous la forme de rémunération en échange de services environnementaux sur une base contractuelle. Cette rémunération permettre de faire baisser les prix, de façon à ce que les couches les plus modestes de la population puissent avoir accès à des produits de qualité à des prix raisonnables. Ce sont ces paiements de services environnementaux aux producteurs·trices qui éviteraient leur surcoût.

Les agriculteurs·trices pourraient ainsi être rémunérés pour des services environnementaux tel que le fait de séquestrer du carbone, de sauvegarder des abeilles, de cultiver des protéines végétales pour diminuer les importations de soja transgénique, de ne plus utiliser d’engrais azotés de synthèse… Tout cela est très systémique mais les gens seraient correctement rémunérés pour nous rendre des services d’intérêt général, notamment environnementaux. Des paysan·ne·s fi ers de ce qu’ils font, ça peut être compatible avec les attentes des consommateurs·trices, des environnementalistes et de l’intérêt général.

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *