Christian Delporte : “On communique son indignation pour agir”

Mars 2011
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Historien des médias, de l’image et de la communication, Christian Delporte est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles- Saint-Quentin-en-Yvelines. Il est spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la France du XXe siècle. Il a notamment publié en 2008 « L ’indignation, Histoire d’une émotion politique et morale XIXe - XXe Siècles », co-dirigé avec Anne-Claude Ambroise-Rendu.

Propos recueillis par Gilles Abel

Est-il possible de faire une distinction entre l’indignation dans le monde d’aujourd’hui et « l’indignation du passé »?

Christian Delporte: Oui, d’abord parce que l’indignation a longtemps été un phénomène individuel. Le « J’accuse » de Zola, par exemple, est l’indignation d’un intellectuel isolé, qui prend l’opinion à témoin. Aujourd’hui, l’indignation est beaucoup plus collective.

Ensuite, la place prépondérante des médias dans la vie publique joue un rôle majeur en la matière. Pour que l’indignation soit efficace – et c’est ce que l’on recherche aujourd’hui – on fait prioritairement appel à des stratégies de communication. Ainsi médiatisée, l’indignation devient plus collective, et émane davantage de groupes ou d’associations. Ceux-ci sont d’ailleurs souvent aujourd’hui liés à des mouvements humanitaires, alors qu’au XIXe siècle, cela provenait plutôt de mouvements politiques ou sociaux.

Limiter l’indignation au registre de l’émotion constitue- t-il un risque?

C. D.: Pas forcément, si l’on considère que c’est l’indignation liée à l’émotion qui fonctionne le mieux dans l’espace public, dans la mesure où elle est très télévisuelle. L’indignation ne peut d’ailleurs bien s’exprimer que si elle rencontre le « jeu médiatique ». Par exemple, un tournant historique a eu lieu en 1970 avec la guerre du Biafra. Pour la première fois, on a intégré les médias dans la stratégie de communication. Cette « indignation stratégique » s’est révélée efficace précisément parce qu’elle a tenu compte du poids des images et de l’impact des médias.

Ne risque-t-on pas de tomber dans le travers du « trop d’indignation tue l’indignation »?

C. D.: Il faut bien comprendre que l’indignation fonctionne sur le modèle de l’information, et notamment à deux de ses règles, à savoir d’une part qu’une information chasse l’autre et d’autre part que la proximité joue un rôle crucial. Autrement dit, pour se mobiliser, le téléspectateur doit se sentir directement concerné.

L’indignation se définit-elle obligatoirement en lien avec une (ré-)action?

C. D.: Lorsqu’elle est individuelle, elle ne débouche pas nécessairement sur une action. Si elle est par contre collective, elle doit déboucher sur une action. On communique en effet son indignation pour agir, et c’est le cas notamment des indignations émanant des associations humanitaires, où l’indignation est inséparable d’une action qui doit en résulter.

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