CIAP, un modèle de démocratie économique

Décembre 2014
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Le renforcement économique des partenaires et la gestion démocratique des organisations sont deux principes essentiels du commerce équitable selon Oxfam-Magasins du monde. Il s’agit de fournir à nos partenaires un cadre de développement socio-économique stable, en dépassant les critères de base du commerce équitable, tels que le prix juste, l’accès aux marchés et le préfinancement. Ce soutien renforcé inclut par exemple des formations, un accompagnement au développement de produits ou la garantie d’un partenariat à long terme.

Patrick Veillard

L’organisation péruvienne CIAP 1  est un bon exemple de mise en oeuvre de ces principes au profit des artisans et de leur communauté. Fondée à l’origine par un prêtre ouvrier venu travailler « avec les plus pauvres », CIAP est une organisation coupole qui donne un accès aux marchés d’exportation à des artisans organisés de manière particulièrement démocratique.

Les bénéfices au quotidien du renforcement économique

Soutien aux communautés les plus défavorisées.

Au début, nous étions un groupe de femmes décidées à soutenir d’autres victimes d’harcèlement et en situation de grande pauvreté dans le bidonville de Cerro Chavarría. Pour nous, la seule manière d’y arriver était de leur proposer du travail. Les femmes travaillent pour se développer personnellement et pour se former. Nous avons commencé avec un atelier de confection d’objets très simples, comme des ceintures. Nous travaillons en autogestion.

Rosa Pacheco
Association Casa Betania (groupe de femmes de Lima) – membre de CIAP
Confection à la main de vêtements et accessoires.

Niveau de vie décent – Accès à l’éducation, aux soins de santé…

En tant que personne, j’ai pu me développer grâce au commerce équitable : donner une bonne éducation à mes enfants, leur offrir un accès correct à la santé, un logement décent, les nourrir correctement… Beaucoup d’artisans n’ont pas cette chance.

Romulo Calderon
Tika Rumi – groupe de Lima (Villa et Salvador)
Confection de bijoux en argent, en laine d’alpaga, pierres semi-précieuses, céramiques et bambou

Prix juste

Le CIAP est comme une école pour nous. Avant, nous ne connaissions rien des principes du commerce équitable. Nous avons découvert un autre monde, une autre manière de travailler. Grâce aux contacts de CIAP à l’extérieur, nous pouvons exporter nos produits. La CIAP nous paie un prix juste. Si nous facturons 3$, nous recevons 3$. Dans le commerce conventionnel, les intermédiaires essaient de gagner plus que le producteur lui-même. Chez CIAP, ce n’est pas comme ça.

Emiliano Orellana Castro
Ichimay Wari (groupe d’artisans de Lurín) membre de CIAP
Confection de céramiques, retables, tapis et de sculptures

Les bénéfices au quotidien de la gestion participative

Renforcement des capacités – empowerment

L’avantage de s’associer est de pouvoir partager avec d’autres artisans, de s’aider et de répondre plus facilement aux commandes… Bref, d’être plus fort que si l’on reste seul. Personnellement, j’ai aussi appris beaucoup de choses en étant vice-présidente de CIAP. J’ai pu me développer et m’améliorer en tant que personne. J’ai pu ouvrir les yeux, faire d’autres choses et suivre beaucoup de formations.

Marcelina Lagos Robles
Association Awaqkuna, (groupe de Chaclacayo) – membre de CIAP
Confection de tapis traditionnels et d’accessoires en cuir.

Valeurs de partage et de solidarité

Au sein de CIAP, nous avons des règles éthiques qui s’appliquent à la production, mais aussi aux relations interpersonnelles. Nous avons des valeurs communes qui sont à la solidarité et le partage. Ce sont ces principes qui nous ont aidés à grandir.

Samuel Huaman
Association Tawak – membre de CIAP

Fonctionnement démocratique

Toutes les décisions sont prises par nous, les artisans. Il n’y a pas un chef qui décide et les autres qui suivent. Ce sont les votes de chacun des artisans qui permettent les prises de décisions. Les artisans prennent les décisions les plus importantes. Ils décident de la manière de fonctionner et du futur de l’association.

Emiliano Orellana Castro
Ichimay Wari (groupe d’artisans de Lurín) membre de CIAP
Confection de céramiques, retables, tapis et de sculptures.

L’artisanat équitable, un outil de lutte contre la pauvreté au Pérou

Ah le Pérou ! Une destination mythique, évoquant pêle-mêle les incas, les lamas, le Machu Picchu… Au-delà de ces images de carte postale, le Pérou, c’est aussi l’une des économies les plus dynamiques d’Amérique latine, avec plus de 6% de croissance du PIB par an en moyenne ces 10 dernières années. Mais cet important développement – lié principalement au boom des matières premières, en particulier dans le secteur minier – n’a profité qu’à une partie de la population. Le pays reste en effet marqué par un fort taux de pauvreté (26 % en 2012), par le poids de l’économie informelle (60 % de la population active) et par les disparités sociales, ethniques et géographiques. Les populations les plus pauvres, exclues de la modernisation du pays, sont essentiellement des communautés indigènes vivant en milieu rural, dans la Sierra ou l’Amazonie. Ne disposant le plus souvent ni d’eau ni d’électricité, elles vivent principalement de l’agriculture (céréales, dont le quinoa, et les pommes de terres), de l’élevage et de l’artisanat.

Pour en savoir plus : lire l’analyse « Artisanat et identité
culturelle un défi à la mondialisation »

Artisanat équitable versus artisanat conventionnel

Le secteur artisanal conventionnel au Pérou relève encore majoritairement du secteur informel dont les revenus sont peu élevés et irréguliers. Si certains artisans arrivent à vendre leur production aux touristes étrangers sur les marchés locaux, beaucoup, situés dans des zones rurales arides, pauvres et excentrées, n’ont pas cette chance. Ils doivent alors vendre leur production à des intermédiaires, qui ne leur offrent pas un prix suffisant pour couvrir le coût des matières premières et de main d’oeuvre. Des organisations de commerce équitable telles que CIAP assurent à leurs membres artisans des débouchés sur les marchés d’exportation équitables, tout en leur fournissant un support technique (formations en production, gestion, communication, etc.). Cela permet à ces populations pauvres de bénéficier de revenus plus réguliers et de conditions de travail décentes. Ce n’est pas toujours facile : les artisans subissent une forte concurrence, notamment des produits « made in China ».

Ces conditions difficiles créent parfois un sentiment de lassitude ou de stagnation chez les producteurs. Malgré tout, l’artisanat équitable reste un gage de stabilité et de renforcement économique, en particulier pour les producteurs les plus marginalisés, comme le prouvent la grande autonomie des artisanes ou le nombre d’enfants allant à l’école (ou même pour certains à l’université).

production-artisanale-vs-production-industrielle

“Parler d’égal à égal avec les grands”

Face aux difficultés, les artisans de CIAP tentent par ailleurs de s’organiser, notamment en formant des groupements associatifs. Ces groupes leur permettent de décider démocratiquement des orientations stratégiques de l’organisation, tout en formant de véritables réseaux de solidarité. CIAP divise par ailleurs ses groupes en 3 catégories, selon leur niveau de professionnalisation. L’objectif est de ne pas exclure les populations les plus marginalisées, qui ont souvent des difficultés en termes de qualité, de délais, ou d’emballage par exemple. Parmi eux se trouvent de nombreux artisans stigmatisés car issus de régions en lien avec les guérillas des années 80-90. CIAP leur permet de retrouver un emploi, une nouvelle carte de citoyenneté ou tout simplement une dignité.

A un niveau plus institutionnel, la force collective des artisans de CIAP a permis d’effectuer au milieu des années 2000 un important travail de plaidoyer auprès des autorités péruviennes (proposition de certification péruvienne de commerce équitable, projet de loi de soutien au secteur, notamment en termes de sécurité sociale). Pour CIAP, l’organisation collective des petits artisans producteurs démontre qu’eux aussi peuvent « être concurrentiels, former des conglomérats économiques et parler d’égal à égal avec les grands » .

Lors du 17ème anniversaire de CIAP, son Président, Javier Flores résume l’histoire de cette organisation.

Il y a 17 ans, nos artisans avaient peu de chances de s’imposer sur le marché. Pourtant, grâce à un travail collectif sans relâche et confiants dans l’avenir, nous sommes arrivés à faire beaucoup. Nous sommes à présent une famille de microentreprises toujours prête
à progresser.

Les principes de CIAP

  1. Promouvoir les valeurs humaines telles que l’honnêteté, la transparence, la responsabilité de nos actes, pour lutter contre la corruption et l’individualisme.
  2. S’organiser ensemble pour contrer l’injustice, l’exploitation et la crise économique.
  3. Développer le commerce équitable, juste et solidaire pour améliorer la condition des artisans.
  4. Défendre et préserver l’identité de la culture andine (traditions, folklore, langue, art, technologie, artisanat) dans le sens de l’esprit communautaire.
  5. Promouvoir une lutte non-violente active contre un système néolibéral qui nie le principe de participation (indigènes, populations défavorisées).

 

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  1. Centrale Interrégionale d’Artisans du Pérou (21 groupes d’artisans et 700 travailleurs)

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Un commentaire sur “CIAP, un modèle de démocratie économique

  1. Je suis ravi de trouver un omonyne CIAP, je suis le Directeur de la CIAP-RDC, oeuvrant dans la construction.
    Bien coordialement Heri

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