CIAP, une organisation dont les actionnaires sont les artisans

Décembre 2014
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Justine Lamarche est la toute nouvelle directrice de CIAP. Après des études à Paris et un master en management de projets humanitaires, cette jeune française se rend en 2011 au Pérou pour travailler comme stagiaire au sein de CIAP et avec les artisanes tisseuses de laine d’alpaga à Puno (région du Sud-Est du Pérou). De retour en France, elle s’attèle à chercher des subventions pour mener des projets là-bas, et remporte le label Co développement de la Mairie de Paris. Avec ce subside, elle repart au Pérou en 2013 et achète des machines à tricoter pour les artisanes de Puno. Le montant leur permet également de suivre des formations techniques. En juin 2014, elle pose sa candidature au poste de directrice. L’aventure CIAP continue pour elle…

Propos recueillis par Valentine Hanin et Roland d’Hoop

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Déclics : Pouvez-vous nous parler de votre expérience auprès des artisanes de Puno ?

Justine Lamarche : C’était tout nouveau pour moi. C’est une autre réalité. Les paysages, la culture, la langue, leur façon de vivre… Tout est très différent. De plus, j’ai découvert un processus très artisanal de production de la laine d’alpaga. J’ai tout de suite été passionnée !

Déclics : Qu’apporte de plus le commerce équitable aux artisans membres de CIAP ?

Justine Lamarche : C’est une opportunité pour eux d’élargir leur clientèle et de pouvoir vendre à l’extérieur du marché local. De plus, les prix pratiqués sur ce marché local ne leur permettaient pas de pourvoir vivre décemment. Grâce aux revenus du commerce équitable, les artisanes de Puno, par exemple, investissent réellement pour développer leurs conditions de vie : amélioration du lieu de travail, éducation des enfants (la majorité de leurs enfants sont scolarisés et font des études supérieures). Cela permet également de renforcer les compétences des artisans, d’un point de vue technique ou administratif par exemple, et de mener des projets plus spécifiques.

CIAP dans le temps

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Déclics : Quelle est la proportion entre les femmes et les hommes au sein des artisans ?

Justine Lamarche : A Puno, 95 % sont des femmes et sont spécialisées dans le tricot. A Lima, la grande majorité des artisans sont des hommes qui réalisent les bijoux, les instruments de musique et les objets en céramique. Si l’on fait un total de tous les artisans, les femmes sont majoritaires.

ciap4Déclics : Comment se passent les prises de décision au sein de CIAP ?

Justine Lamarche : Dans chaque association d’artisans, il y a un président, une secrétaire, un responsable commercial et un trésorier. Ce sont quatre ou cinq personnes membres du bureau élus pour deux ans. Les artisans gèrent donc la partie associative, fixent leur prix de vente à Intercraft Pérou (ndlr : la partie de CIAP qui s’occupe de la commercialisation extérieure, créée par les artisans, qui en sont actionnaires). Ils se réunissent une fois par mois. Toute proposition est discutée lors de ces réunions. Les accords se prennent en groupe. Les actionnaires-artisans ont donc le dernier mot !

Composée de 21 groupes d’artisans organisés de manière collective, l’association CIAP permet à 700 travailleurs (2000 personnes si on inclut les familles) d’améliorer leurs  revenus de manière régulière. Pour ces artisans, le soutien offert par l’association est d’autant plus important qu’ils vivent pour la plupart dans les quartiers pauvres de Lima et les hauts plateaux péruviens (Huancayo, Ayacucho et Puno).

Déclics : Est-ce que ce type de fonctionnement engendre des difficultés ? 

Justine Lamarche : Oui. Les changements proposés se heurtent parfois à de la réticence de la part des artisans. Néanmoins, ils sont conscients aujourd’hui de la nécessité de s’ouvrir au changement pour que leur système de commerce perdure. À la création de  CIAP, un des objectifs était de s’organiser en association pour être plus forts face au commerce conventionnel. Malheureusement, certaines associations ont créé leurs entreprises, une forme de concurrence est apparue entre associations et certaines tensions se sont installées au sein même du groupe.

Les activités communautaires et sociales organisées par l’association sont primordiales pour les familles les plus défavorisées. Elles permettent entre autres de financer du matériel scolaire, d’acheter des vêtements et d’accéder aux soins médicaux. Les femmes sont les premières bénéficiaires des projets menés par CIAP. Nombreuses sont celles qui gèrent les entités locales ou sont actives en assemblée.

Déclics : Est-ce que CIAP fait du plaidoyer auprès du gouvernement ?

Justine Lamarche : Par le passé, CIAP faisait plus de plaidoyer politique. Elle avait d’ailleurs participé à la création de la Loi de l’Artisan (voir page 2). Aujourd’hui, à cause de restructurations internes et du manque de budget, nous sommes plus limités dans ce type d’actions. Nous nous concentrons davantage sur le développement de projets que sur le plaidoyer. CIAP fait partie néanmoins de plusieurs réseaux nationaux tels que le « Réseau d’économie solidaire » (voir « Regards croisés » avec l’Observatoire de l’économie sociale, solidaire et populaire dont CIAP fait partie).

Déclics : CIAP est-elle connue du public local ?

Justine Lamarche : Par le passé, les produits n’étaient destinés qu’à l’exportation. Aujourd’hui, le public tend à se diversifier et l’intérêt local grandit, notamment dans les beaux quartiers de Lima, grâce à la qualité des produits et aux valeurs défendues.

Déclics : Est-ce que la défense d’une identité culturelle est importante aux yeux des artisans ?

Justine Lamarche : Oui. Les artisans sont fiers de revendiquer leur appartenance à telle ou telle région. Ils aiment raconter leur histoire de vie et leur cheminement jusqu’à Lima. Ils ont toujours un lien très fort avec leur région d’origine, même s’ils sont à Lima depuis vingt ou trente ans. Dans la mesure du possible, ils essaient de développer des modèles qui ont toujours une iconographie locale.

Déclics : Comment se passe la transmission de savoir-faire vers la jeune génération ?

Justine Lamarche : Comme dit précédemment, beaucoup d’enfants d’artisans vont à l’école et parfois à l’université. Ils s’intéressent de moins en moins à l’artisanat car ne le voient pas comme une activité assez rentable. Certains « anciens » tentent néanmoins de former des jeunes pour que ces derniers prennent le relai de l’activité artisanale. Il faudra, dans les années à venir, se tourner vers d’autres acteurs, dans d’autres régions où l’artisanat est encore bien présent. À Lima, la tentation est grande pour certains de travailler dans la construction ou dans d’autres secteurs plus lucratifs.

Déclics : Est-ce que les artisans ont une conscience politique des enjeux du commerce équitable ?

Justine Lamarche : Certains artisans sont plus engagés que d’autres et participent à des événements, donnent des cours, voyagent à l’étranger. Néanmoins, la grande majorité se consacre uniquement à l’activité artisanale.

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