Finis ta poubelle

Avril 2012
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On les appelle les “déchétariens “. Ils récupèrent dans les poubelles des supermarchés des aliments périmés mais consommables. Une démarche entre nécessité économique et militance pour une société libérée du gaspillage.

Olivier Bailly

Il est 18 heures 45. Plus que temps de se mettre en route. Le temps de saisir une charette à manche, des planches bricolées sur deux roues de vélo, et Kim et Jan partent à travers la ville. Ils squattent un immeuble avec d’autres et tous profitent de la récup’ de produits alimentaires périmés. Il faut dix minutes pour rejoindre le premier petit supermarché. Un de ces ‘express’, ‘proxy’, ‘city’ qui s’installent en ville tout en poussant les autres commerces sur le côté.

Un accord gérant-squatteurs

Le gérant termine d’identifier les aliments déclassés. “Vous pouvez repasser dans 20 minutes?” Kim et Jan filent au deuxième magasin avec lequel leur squat a un accord. Squatteurs et gérants ont signé une convention dans laquelle le magasin se décharge de sa responsabilité dans la chaîne alimentaire. C’était il y a des années et plus personne ne semble s’en souvenir. Pourtant, elle est essentielle. A partir du moment où les squatteurs emportent les victuailles, le supermarché n’est plus responsable de l’aliment et des conséquences de son ingurgitation. Si les déchets alimentaires sont abondants, ils auraient également fait circuler quelques gastros dans le squat. Il reste cependant difficile d’identifier si les germes provenaient de la nourriture. Le reste du deal est simple : les habitants du squat passent tous les jours reprendre les invendus périmés. Ils reprennent tout. En échange, le gérant leur ‘réserve’ la fourguaison. C’est qu’à promixité de la gare, la concurrence peut être rude. Des nécessiteux se revendiquent du squat et emportent parfois le butin.

Tout doit partir

Pas d’autres demandeurs aujourd’hui, mais Tanju (nom d’emprunt), le jeune assitant gérant du second magasin, est à la bourre. Il faudra repasser dans une demi-heure. Retour au premier magasin pour Kim et Jan. L’encodage des pertes vient de se terminer. Le duo hisse deux sacs poubelles sur la charette. “Il reste encore la boulangerie à prendre” prévient le gérant. Des croissants, nature ou aux amandes, des pains au chocolat, des miches, des baguettes. Comme lors des soldes, tout doit partir. Pour bon nombre des personnes du squat qui mangent ces restes périmés, cette récup’ quotidienne est avant tout un choix économique. «Mais pas uniquement, précise Jan. Tu choisis de vivre avec moins d’argent, tu choisis de sortir du système. A quel point ? On mange des poubelles, donc on vit du système» reconnait le garçon, «mais on ne participe pas à la mécanique de surconsommation qui s’emballe» précise Kim. «Et on change notre perception des déchets» ajoute enfin Jan. «La poubelle était pour moi synonyme de saleté auparavant alors que maintenant, j’y perçois une richesse

800 euros par jour !

Au second magasin, deux autres sacs complètent la récolte. Tanju a terminé le ‘frais’ qu’il trie tous les jours. Il ne peut pas en faire autant pour le ‘sec’ par manque de temps. Quand c’est Julien qui vient chercher les invendus avec son chien, Tanju jette un coup d’oeil dans les conserves pour animaux. L’employé du supermarché n’a pour autant pas l’âme d’une Mère Térésa. «Pour moi le travail est le même. Je dois quand même trier tous les jours. Au lieu de jeter, je donne. C’est tout.» Mais il ne donne pas tout : «là, j’ai 26 bouteilles de Pina Colada mais je ne refile pas d’alcool. Je ne donne pas le chocolat non plus parce que la société les reprend et me rembourse une partie de l’investissement». Tanju travaille dans ce mini supermarché depuis quatre mois. Aujourd’hui, il cède à Kim et Jan de la nourriture pour une valeur de vente de 129,49 euros. C’est moins que les jours précédents, oscillant entre 199 et 403 euros. «Et encore, avant que je n’arrive, les rotations étaient moins bonnes et les chiffres des pertes dépassaient parfois les 800 euros ». Des pertes tout profit pour les déchétariens.

L’Europe inquiète

Au squat, personne n’a vraiment entendu parler de cette dénomination derrière laquelle une faune d’individus ont pour (seul ?) point commun de récupérer les déchets des magasins d’alimentation. Ce mouvement parti des Amériques requestionne consciemment ou non notre mode de consommation et le gaspillage que génère notre modèle de société. Et il y a de quoi ! 89 millions de tonnes de denrées alimentaires sont jetées en Europe chaque année. Européens et Nord-Américains gaspillent entre 95 et 115 kg de denrées alimentaires par an et par personne (contre 6 à 11 kg pour les habitants de l’Afrique subsaharienne). De 1974 à aujourd’hui, le gaspillage de nourriture dans le monde a augmenté de 50 %. Ce phénomène inquiète le parlement européen qui a voté, début 2012, une résolution intitulée ”Éviter le gaspillage des denrées alimentaires: stratégies pour une chaîne alimentaire plus efficace dans l’Union européenne“.

Bad food for great people

Loin du quartier européen mais déjà de retour au squat, Jan et Kim derversent le fruit de leurs pérénigrations sur la grande table de la salle commune. Chaque jour, une trentaine de personnes se nourrit des invendus des deux petits supermarchés. Les repas se font en fonction des denrées collectées évidemment. Pour l’instant, il y a beucoup de pâtes à tartes. Parfois, des conserves abimées sont données et pendant les fêtes, saumon et petits plats fins sont au menu. Certains comme Alice ne mangent plus qu’avec cette source alimentaire. Kim se fait de temps en temps plaisir en achetant une gourmandise. Quant à Jan qui est ‘vegan’ (aucun aliment issu du monde animal), il se contente de salades et va chercher de temps à autre dans un magasin bio des algues ou des steaks au seitan.

Ce soir, la récolte annonce beaucoup de pain donc, mais aussi des salades préemballées, de la salade surimi, des plats préparés (qui veut un spag carbonara à réchauffer ?), des yahourts plein de couleurs, des pâtés Herta frappés du sticker fuschia “-30%”, tentative désespérée de vente in extremis, un plat présomptueux se revendique “salade du chef” et est flanqué d’un slogan “great food for great people’. “C’est de la junk food, explique Jan qui ne trouvera son bonheur que dans un V8 tomate. C’est une des limites de la démarche”. Etre un élément de la chaine mais sans l’incitation à produire toujours plus. Ce qui n’est pas un détail à jeter.

Prendre dans une poubelle, est-ce voler ?

Le 22 mars 2010, le quinquagénaire Steven De Geynst plonge dans un conteneur d’un GB et en ressort fièrement deux paquets de muffins périmés. La pêche est bonne. Pris en flagrant délit (?) par le personnel du supermarché , Steven De Geynst se débat. Pour lui, il a le droit de prendre cette nourriture parce qu’elle est jetée, parce qu’il a faim, parce qu’il la redistribue aux SDF du coin. Et parce qu’il lutte contre la surconsommation. Son procès fait grand bruit. Il plante la société devant ses propres contradictions : des aliments doivent être jetés sinon plus personne n’en achèterait… Du côté de Comeos (porte-parole du commerce et des services en Belgique), la re-mise en circulation de la nourriture récupérée mettrait en danger la santé d’autres personnes. Pour Comeos, tout produit périmé menace la sécurité alimentaire et doit donc être détruit.

Le tribunal correctionnel de Termonde condamne Steven De Geynst (rebaptisé ‘Muffin Man’ par ses afficionados) à six mois de prison avec sursis pour “vol avec violence”. En février 2012, la cour d’Appel de Gand revoit le jugement, non pas en se basant sur la valeur des déchets mais parce que Steven avait auparavant reçu l’autorisation de puiser les déchets, autorisation qui lui aurait été retirée parce qu’il distribuait le fruit de ses explorations. Le tribunal estime alors que le contexte est trop flou même si selon la Cour, il s’agirait bien de vol. Libre mais voleur donc. Comeos ou déchétariens, personne du coup ne digère vraiment ce jugement.

 

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