Quel avenir pour la planète ? Interview de Brigitte Gloire

Avril 2012
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Mondialisation économique et réchauffement climatique, un cocktail explosif... Il est des vérités qui dérangent, mais qui sont bonnes à rappeler. C’est ce que fait Brigitte Gloire, responsable “développement durable et changements climatiques”

Le développement durable, Brigitte Gloire connaît ! Depuis près de 20 ans, elle suit tous les évènements qui sont censés faire tourner notre monde un peu plus rond. Avec passion et des mots simples, elle nous tend un miroir pour nous faire (re)découvrir la face cachée de notre planète et les défis qui s’imposent désormais à nous.

  • Les êtres humains font partie d’un écosystème qu’ils doivent préserver s’ils veulent tout simplement survivre ;
  • La terre dispose de ressources suffisantes pour permettre à chacun de se nourrir, mais ces ressources ne sont pas réparties de manière équitable ;
  • Nous ne disposons que d’une seule planète, et non de 3 ou 5 comme le mode de vie des Européens ou des Américains du Nord pourrait le laisser croire ;
  • Le réchauffement climatique s’est accentué ces 10 dernières années, de même que la désertification et la perte de la biodiversité ;
  • Les pays occidentaux sont les principaux responsables du réchauffement climatique, mais ce sont les populations des pays pauvres qui en souffrent le plus.

Face à cette avalanche de défis, on aurait presque envie de s’enfuir en courant. Mais non, comme Brigitte, il vaut mieux réfléchir, quitte à bousculer quelques unes de nos habitudes…

Déclics : 20 ans après la première Conférence de Rio sur le développement durable, quels succès peut-on relever ?

Brigitte Gloire : la Conférence de Rio en 1992, qui avait comme ambition de concilier environnement et droit au développement, a accouché de principes intéressants. On y a confirmé que l’éradication de la pauvreté était une condition sine qua non du développement et que les inégalités sociales étaient un frein. La conférence a mis en lumière que le réchauffement climatique était surtout causé par les pays industrialisés.

Cette conférence a accouché entre autre de trois conventions onusiennes (sur le climat, la désertification et la biodiversité), de l’agenda 21 et de la Commission des NU sur le développement durable (CDD). Un autre principe essentiel hérité de la conférence de 1992 est celui de la participation. Ce principe reconnait l’importance d’associer à la réflexion et à l’élaboration des politiques, douze groupes majeurs, dont les femmes, les jeunes, les entreprises, les ONG, les agriculteurs, les peuples indigènes, etc. Il y avait donc là une dynamique très intéressante.

En quoi cette dynamique a-t-elle perdu de sa force ?

En 2002, à la conférence de Johannesburg, certains principes acquis dix ans plus tôt à Rio ont été remis en cause : la responsabilité historique des pays développés a été minimisée ; le fait qu’ils doivent les premiers réduire leur impact sur l’environnement a été contesté[[highslide](1;1;;;)

La Convention de Rio avait établi le principe de responsabilités communes mais différenciées des pays face au réchauffement climatique.

[/highslide]]. Même si le réchauffement climatique était toujours perçu comme une menace, le protocole de Kyoto était là pour le contrer. Du coup, le secteur privé et les lobbies industriels ont réussi à faire passer l’idée qu’on pouvait se contenter de miser sur l’innovation technologique et la mise sur le marché de produits moins énergivores.

Cela ne remettait donc pas en cause notre modèle de consommation ni le fait que l’on produise de plus en plus. Les objectifs du Millénaire fixés par l’ONU étaient brandis comme la solution pour corriger les impacts sociaux ou environnementaux. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est une accentuation des inégalités, la persistance de la faim et de l’extrême pauvreté (moins d’un euro / jour) pour plus d’un milliard d’êtres humains et la dégradation de la situation sur les fronts du climat, de la biodiversité et de la désertification.

Cette dégradation est en partie liée aux effets de la mondialisation de moins en moins régulée de l’économie mondiale. Une dérégulation et un dumping social et environnemental qui se sont traduits par une augmentation vertigineuse de la production de biens de consommation ces dix dernières années. Si on produit des voitures moins polluantes, mais que d’un autre côté on en vend cent fois plus, le résultat final pour le climat est nul ou négatif. En d’autres termes, les efforts faits par le privé en termes de réduction de la pollution ont été largement annulés par l’augmentation de la production et de la consommation.

Quelles sont les solutions à mettre en avant pour inverser cette tendance ?

Il s’agit de renforcer les mécanismes de régulation pour que nos modes de production et de consommation soutiennent – plutôt que ne menacent – le développement humain et l’environnement.

N’oublions pas cette grande injustice : une majorité des habitants de notre planète ne peut jouir de ses droits les plus fondamentaux comme le droit à l’alimentation, à la liberté, à un travail décent, à l’éducation et à la santé tandis qu’une minorité hypothèque aujourd’hui ces droits en surconsommant sans limites. Si les pays riches se sentent libres de produire et de consommer sans tenir compte des effets de leur mode de vie sur l’ensemble de la planète, on ne trouvera pas de solutions. Pour l’instant, le rapport de force est favorable au monde de l’industrie, qui ne veut pas entendre parler d’incitations à consommer moins. Le monde politique, dont l’Union européenne, lui emboîte le pas. Même dans le Sud, la montée en puissance de pays émergents comme l’Inde, la Chine ou le Brésil renforce cette tendance, car certaines de leurs élites sont aussi acquises au modèle de consommation occidental.

Il faut éviter de se tromper de cible, ce sont les riches et non les pauvres qui mettent la planète sous pression. Et les personnes qui surconsomment une très grande part des ressources naturelles ne représentent en fait que 10 % de la population mondiale. Il faut donc voir le développement de manière globale, dans tous ses aspects. C’est pourquoi nous soutenons le slogan : “MOINS – MIEUX – AUTREMENT”.

Moins pour diminuer notre consommation. Mieux pour améliorer les techniques de production et les rendre moins nocives. Et Autrement pour encourager toutes les alternatives en matière d’alimentation et de consommation, comme le soutien à l’agriculture paysanne durable, le partage équitable des ressources, le recours aux énergies renouvelables durables, etc.

Une des solutions est d’intégrer les impacts sociaux et environnementaux dans le prix des produits et de pratiquer une analyse de cycle de vie. Par exemple, le steak de boeuf produit selon des méthodes industrielles coûterait beaucoup plus cher, car il intègrerait tous les facteurs environnementaux et sociaux liés à sa production, depuis la déforestation et la pollution causées par la production intensive de soja pour nourrir le bétail, jusqu’aux effets négatifs de la consommation de viande sur le coût pour la sécurité sociale (augmentation des maladies cardiovasculaires…). Ce serait aussi une bonne manière de sensibiliser les consommateurs.

En quoi Oxfam est-il un acteur important de ce débat ?

Oxfam fait partie d’organes consultatifs au niveau belge, comme le Conseil fédéral du développement durable. Nous avons, en 2011, répondu à plusieurs demandes d’avis du Ministre Magnette sur le climat et la prochaine conférence RIO +20. Nous faisons aussi du plaidoyer avec d’autres ONG et différentes plateformes en faveur du développement durable, de l’alimentation durable et de la justice climatique.

Oxfam est porteuse d’alternatives intéressantes comme le commerce équitable, le renforcement de la participation des pays du Sud aux discussions en cours, la réflexion sur notre modèle économique et agricole… Nous soutenons à cet égard la prise en compte de nouveaux indicateurs pour mesurer les effets de notre modèle de développement sur l’environnement et le développement.

Nous sommes convaincus que nous devrions adopter des indicateurs tels l’empreinte écologique, l’emploi, les inégalités, le bonheur (ha, le bonheur !), le respect des droits humains, dans tout tableau de bord politique… Il faudrait également adopter, le plus rapidement possible, des mécanismes financiers tels que la TTF[[highslide](2;2;;;)

Taxe sur les Transactions Financières

[/highslide]] ou une taxe sur les carburants dans le secteur aérien et maritime.

Ces mesures permettraient d’appliquer véritablement le principe du pollueur payeur. Nos actions visent à rétablir un rapport de force en faveur de solutions viables pour tous les habitants du monde, et pas seulement pour ceux des pays riches. Et nous faisons également des efforts en interne pour améliorer notre bilan environnemental, pour ne pas apparaître comme des donneurs de leçons peu cohérents… Mais ce n’est pas une mince affaire, on apprend tous les jours !

Nous serons présents à la conférence de Rio+20 afin de renforcer nos analyses et populariser nos solutions.

 

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