Démocratie économique : penser un nouveau modèle économique pour le Chili

Décembre 2012
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Certains de nos partenaires considèrent le commerce équitable comme un laboratoire d’ expérimentation sociale, un outil pour dénoncer les règles du commerce traditionnel et l’ultralibéralisme. C’est le cas du groupement d’artisans de Pueblos del Sur au Chili. Un modèle qui pourrait faire recette, tant dans les pays du Sud que chez nous !

Catella Willi

Un peu d’histoire

Partenaire historique d’Oxfam-Magasins du monde, Pueblos del Sur a largement bénéficié de notre soutien pour le développement d’un projet né à la fin de l’époque Pinochet. Nous sommes à la fin des années 80, un nouveau président succède au dictateur, et une réforme de la constitution allège l’influence de l’armée sur la société. En 1991, un groupe de jeunes artisans profite de ce nouvel espace de liberté pour fonder Pueblos del Sur. Son objectif : renforcer la dignité et le statut des artisans. Sous le règne de Pinochet, les artisans étaient en effet contraints de vendre leurs produits sous le manteau. Les communautés indigènes Mapuche étaient sévèrement réprimées, et leur artisanat était considéré comme un art ‘suspect’. Dès sa création, Pueblos del Sur choisit de fonctionner comme une entreprise autonome pour défendre la dignité des artisans et les valeurs du commerce équitable dans un Chili marqué par l’ultralibéralisme.

La fragmentation sociale gagne du terrain

Aujourd’hui, les producteurs de Pueblos del Sur déplorent les conséquences sociales d’un modèle économique qui creuse de plus en plus ses failles. Depuis quelques années, l’organisation relève que ‘l’hétérogénéité des composantes sociales’ est de plus en plus menacée, surtout dans les villes. Le chômage, le sousemploi, les emplois précaires, le développement du secteur informel et la tertiarisation du monde du travail ont conduit à une plus grande fragmentation sociale. Cette dernière a des conséquences sur la démocratie politique. Les relations de pouvoir se substituent au principe de représentativité, et ce, à tous les niveaux, jusqu’à finalement s’instituer en mode de gouvernance. Pour Pueblos del Sur, le commerce équitable s’érige en véritable instrument de la démocratie économique, une alternative concrète au modèle dominant mais aussi un moyen d’agir par ricochet en faveur de la démocratie politique.

Une volonté de changer le système économique

Pour Pueblos del Sur, il est important de renforcer le système éducatif – longtemps considéré comme l’apanage de l’élite au Chili – et de mettre en place une politique sociale visant à garantir les droits des populations défavorisées. Pour que l’on puisse réellement parler de démocratie, il faut pouvoir y associer tous les groupes de la société, y compris les plus marginalisés, et donner des chances égales aux autres groupes. Sur base de ce credo, l’organisation mène des activités de sensibilisation et de plaidoyer afin de faire connaître les valeurs du commerce équitable auprès d’un large public.

Un statut particulier

Dans les années 1990, beaucoup d’ONG ont vu le jour au Chili, la plupart dotées d’un statut d’entreprise privée comme Pueblos del Sur. Malgré cette spécificité légale, le mode d’organisation de l’association repose sur la représentativité de toutes les parties prenantes au niveau de l’Assemblée générale annuelle. Les producteurs d’artisanat et les employés de l’organisation de commercialisation sont conviés à exprimer leur avis sur les comptes de l’organisation ou les politiques globales à suivre. Ce n’est pas un Conseil d’Administration qui prend les décisions opérationnelles, mais ce qu’ils appellent la ‘Direction administrative, financière et du contrôle qualité’. Cet organe inclut les artisans élus lors de l’Assemblée générale et se charge également de la direction administrative de l’organisation.

Un système compétitif ou participatif ?

Le fameux impératif de ‘compétitivité’, aussi abstrait qu’impersonnel pour le citoyen, renvoie Pueblos del Sur au problème plus fondamental de la formation et des choix de société. Depuis quelques années au Chili, de nombreuses manifestations en faveur d’une ‘éducation pour tous’ sont menées par les étudiants et leurs sympathisants. S’y greffent des revendications concernant l’accès à l’alimentation et à la santé. Plus encore, l’association Pueblos del Sur revendique «une nouvelle matrice qui fixe d’autres relations entre l’Etat, le système politique et les acteurs sociaux». Pour elle, «l’Etat devrait être un agent de développement au service des réformes sociales. Le système politique règlerait les conflits en les arbitrant, tandis que les acteurs sociaux seraient un vecteur d’expression et de participation. Les trois composantes collaboreraient à tous les niveaux en incluant les citoyens». Ces propos de Pueblos del Sur nous interpellent sur notre propre vision de la démocratie et sur le rôle des acteurs qui l’animent. A la faveur de la crise économique et des mesures d’austérité, des citoyens de l’Union européenne voient également certains droits reculer et les acquis sociaux diminuer. Une preuve de plus que la démocratie économique est la voie à suivre.

Un pays trop riche en matières premières ?

Dans le souci de respecter l’environnement, Pueblos del Sur valorise les ressources naturelles locales (cuivre, argent, bronze, pierres semi-précieuses, etc.). Mais la richesse du Chili en matières premières minières pourrait bien s’avérer un handicap. En effet, le prix élevé du cuivre fait entrer dans le pays un nombre plus important de devises étrangères, ce qui fait monter le cours de la monnaie chilienne et rend les produits que le Chili exporte plus coûteux. En conséquence, les prix des produits artisanaux sont plus chers et trouvent moins d’acheteurs aux Etats-Unis et en Europe, principaux marchés pour ces produits. Plus généralement, la dépendance vis à vis des fluctuations du marché des matières premières et des devises est un élément crucial pour nombre d’organisations de commerce équitable. Elles subissent ainsi doublement les conséquences de la crise dans nos pays. Enfin, la concurrence des produits provenant de Bolivie et du Pérou qui bénéficient d’un coût plus bas de la main d’oeuvre ne fait qu’aggraver la situation. Aussi, Pueblos del Sur crée-t-elle des produits en matières recyclées, telles que le verre et le cuivre afin de réduire ses coûts et de préserver l’environnement. Cependant, on le voit, les enjeux auxquels fait face l’organisation dépassent de loin le cadre de ses activités.

« Agir » sur tous les fronts à la fois

Grâce à la formation des jeunes et la création d’emplois, Pueblos del Sur lutte activement contre l’exode rural. Une partie des bénéfices de l’activité commerciale est affectée à un fonds social qui passe des conventions avec des centres médicaux pour permettre aux artisans d’accéder aux soins. Lors du séisme qui a lourdement touché le Chili en février 2010, l’organisation a aussi mobilisé des ressources et constitué un fonds social pour aider les artisans à reconstruire les habitations et les ateliers, réparer les fours pour le verre recyclé et racheter des outils et des matières premières.

Côté produits, un travail continu d’information sur les tendances du marché européen et du développement de nouveaux produits, crée des opportunités nouvelles. L’organisation vise le renforcement des capacités de production des artisans et leur fournit aussi un appui commercial. En outre, Pueblos del Sur consacre ses bénéfices au développement de son activité économique, ainsi qu’à la constitution d’un fonds pour octroyer à ses membres des prêts sans intérêts.

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