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Des déchets porteurs d’emplois

Juin 2013
Publié dans le
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Sommes-nous condamnés à être submergés par des montagnes de déchets ? Ou pouvons-nous les recycler tout en créant de l’emploi ? Pour répondre à ces questions, à la fois sociales et environnementales, nous avons interrogé Hada Rubia Silva, présidente de Coopcarmo au Brésil, et Marc Detraux, directeur de la Ressourcerie Namuroise.

Chloé Zollman et Roland d'Hoop

Hada Rubia Silva, présidente de Coopcarmo (Rio de Janeiro, Brésil)

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Coopcarmo est un ancien partenaire de l’ONG Autre Terre, actif dans le ramassage et le tri de déchets recyclables dans deux communes de Rio de Janeiro. La coopérative sociale a été créée par une vingtaine de travailleuses qui sensibilisent elles-mêmes les habitants des quartiers au sein desquels les déchets sont collectés.

Marc Detraux, directeur de la Ressourcerie (Namur)

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Lancée en octobre 2005, la Ressourcerie namuroise vise à produire des biens et des services dans le domaine de l’environnement, tout en favorisant l’insertion professionnelle et la formation de personnes qui ont des difficultés à intégrer le marché de l’emploi. Elle reçoit en 2008 le Grand prix wallon de l’entreprenariat et en 2009 le Prix de l’économie sociale. L’association fonctionne à la fois avec des demandeurs d’emploi et des personnes mises à disposition par les CPAS dans le cadre de l’article 60.

Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans la récupération de déchets ?

Hada : L’idée était de surmonter la barrière du chômage. Toutes les femmes concernées n’avaient jamais travaillé avec des matières recyclables. C’était surtout une façon de les impliquer dans le marché du travail.

Marc : J’ai travaillé pendant dix ans dans le tri des déchets plastiques avec des personnes handicapées et je voulais pérenniser cette activité. Le projet a évolué vers les déchets encombrants, puis s’est élargi à un public de personnes dont les compétences n’étaient pas reconnues. L’objectif est devenu plus ambitieux que l’aspect environnemental : nous voulions aussi créer des emplois durables.

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Est-ce un secteur où l’on peut réellement créer de l’emploi ?

Hada : Oui, ce secteur est porteur d’emplois. Comme pour les industries de transformations, une série d’activités peuvent être développées autour du recyclage : de l’achat du matériel recyclé, à la collecte sélective, en passant par l’artisanat, la ferraille et le ramassage des déchets.

Marc : Chez nous aussi, notre projet fonctionne parce que l’entreprise a été créée sur une base entrepreneuriale. Nous sommes tournés vers la satisfaction du client et notre service est rémunéré au coût réel. Ce mode de fonctionnement nous permet d’engager les personnes et de valoriser leurs compétences : conduite de camions, manutention, nettoyage, tri et reconnaissance des déchets, tenue d’un magasin, comptabilité, call centre, …

Que pensez-vous de la surconsommation ? Finalement, ne dépendez-vous pas de cette surconsommation, en valorisant les déchets ?

Hada : Nous savons très bien que nous avons besoin de la surconsommation pour notre travail, mais nous savons aussi que la question des déchets reste un problème très sérieux. La planète appelle à l’aide. Nous travaillons sur l’ensemble des 3R : réutiliser, réduire, recycler.

Marc : Si la surconsommation nous apporte la quantité de déchets (majorité de nos fonds propres), elle ne nous assure pas la qualité (la réutilisation, notre plus-value principale, qui justifie le choix des pouvoirs publics pour le type de service que nous offrons). Et puisque nous ne pouvons maîtriser cet aspect des choses, nous voulons rester proactifs pour trouver de nouvelles filières et de nouvelles activités.

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Comment peut-on sensibiliser les pouvoirs publics à la question des déchets ? Menez-vous des actions en ce sens ?

Hada : À l’heure actuelle, on parle beaucoup de la question des déchets au Brésil. Les pouvoirs publics savent qu’ils ont un rôle fondamental à jouer. À Rio de Janeiro, l’année passée, le pouvoir public a fermé la plus grande décharge d’Amérique latine, la décharge de Gramacho, dans la municipalité de Xacias. Cette fermeture a créé de nombreux problèmes, parce que beaucoup de ramasseurs de déchets se sont retrouvés sans travail. L’autre site qui devait traiter ces déchets n’a pas pu les gérer. Pour éviter ce type de problème, nous essayons de sensibiliser les gens autant que possible, tout en recherchant l’appui du gouvernement.

Marc : Sensibiliser sans apporter de solution concrète n’a pas de sens ! Notre activité de collecte et de traitement des déchets démontre que 10 % des déchets collectés sont réutilisés et 60 % valorisés. Les magasins que nous gérons– dont le slogan est ‘Seconde main, première qualité’ – apportent la touche de plaisir à l’action d’éco-consommation. La satisfaction de nos clients est notre meilleur vecteur de communication.

Mais comment peut-on réellement sensibiliser les consommateurs ?

Hada : La sensibilisation de la population aux questions de surconsommation est la partie la plus difficile de notre travail. Au Brésil, le pourcentage des personnes qui se sentent concernées par cette problématique est encore très faible. La plupart ne veulent pas s’impliquer.

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Marc : Paradoxalement, c’est dans nos magasins que les consommateurs se rendent compte de l’histoire des articles qu’ils achètent. C’est là que débute leur ‘réveil’. Nous faisons aussi passer le message au travers d’événements festifs et conviviaux (ventes, démonstrations et ateliers créatifs) quatre dimanches par an. En mars de cette année, nous avons organisé le premier salon du réemploi qui a rassemblé en trois jours près de 18 000 personnes dans le hall d’exposition de la ville de Namur, autour de plus de 50 exposants.

La collecte sélective des déchets n’estelle pas un luxe, dans un contexte de crise économique? Est-ce que cette pratique s’ancre réellement dans les mentalités ?

Hada : Ce n’est pas un luxe. Nous ne pouvons pas oublier que la collecte sélective réduit considérablement le volume de déchets apportés dans les sites d’enfouissement. Tout le monde n’est malheureusement pas intéressé, et beaucoup de gens pensent que c’est un non-sens car c’est un problème qui ne relève que des pouvoirs publics.

Marc : En Belgique, les mentalités ont changé positivement, même si la question du luxe pourrait bien devenir pertinente face à la crise. Pourtant, l’engouement de la population pour le réemploi laisse penser que le tri est tout simplement une question de bon sens ancrée dans l’esprit de beaucoup, et pas seulement des pouvoirs publics. C’est bon signe… à nous d’en profiter, de rester à l’écoute de la demande et d’y apporter une solution.

Quelle place accordez-vous à la sécurité de vos travailleurs et à leur participation au projet ? Ont-ils leur mot à dire dans la prise de décision ?

Hada : Notre gestion est démocratique et participative. Une fois par an, nous avons notre AG ordinaire. Lors de la dernière AG, en mars 2013, nous avons eu des élections dans la coopérative pour choisir une nouvelle présidente. Il ne fait aucun doute que la participation de tous est très importante. Cela permet à chacun d’être respecté et de participer à l’ensemble du processus.

Marc : La culture d’entreprise à La Ressourcerie namuroise est le respect de chacun fondé sur un dialogue constant. Au quotidien, les décisions de terrain sont prises le plus souvent par réajustements informels face à une situation problématique. Chacun propose une manière de procéder au mieux, en fonction de la réalité de son travail et en tenant compte des contraintes de l’autre. Sans chercher l’autogestion, ni le consensus systématique, on choisit plutôt l’adhésion maximum à la décision (modèle de la ‘sociocratie’).

Hada Ribia Silva présentera son projet dans le cadre des soirées-débats d’Oxfam-Magasins du monde du 17 au 21 juin.

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