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Des traditions porteuses d’identité

Décembre 2013
Publié dans le
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Karl Kersten confectionne et loue des costumes de carnaval à Binche. Comme son grand-père et son père, il perpétue ce savoir-faire, qu’il a également transmis à son fils. Au XIXème et jusqu’à la moitié du XXème siècle, Binche était la ville des tailleurs et chaque Gille confectionnait son costume lui-même. Aujourd’hui, Karl est l’un des deux derniers « louageurs » à vivre professionnellement de cet artisanat très ancré dans l’identité binchoise. Maria-Teresa Tejada est devenue directrice de Minka après avoir travaillé dans le privé et pour le gouvernement péruvien. Fondée en 1976, Minka est la première organisation de commerce équitable d’Amérique latine. Elle regroupe des artisans isolés des légions montagneuses et lutte contre l’exode rural en soutenant la fabrication des produits, source de valeur ajoutée, dans les régions et villages d’origine des producteurs. Minka favorise l’utilisation de techniques innovantes, qui permettent de préserver à la fois la santé des artisans et les traditions artisanales andines.

Propos recueillis par Patricia Vergara et Roland d'Hoop

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Que représente pour vous le métier d’artisan, au-delà de l’aspect commercial ?

Maria-Teresa Tejada : A travers leurs produits, les artisans montrent leur vision du monde et leurs coutumes, croyances, valeurs, histoire, etc. Pour de nombreux artisans, leur art est leur principale source de revenus. Les artisans sont les descendants de l’une des cultures les plus sages et avancées du monde au niveau social, politique et économique. Dans cette société ancienne, il n’y avait pas de pauvres, tout le monde avait un travail et les besoins de chacun étaient satisfaits. Il existait un code éthique, qui a favorisé le développement de la science, de la technologie, des arts. Cette civilisation a été brutalement dominée par les conquérants espagnols. Depuis, les artisans sont tombés dans l’extrême pauvreté et luttent pour survivre grâce à leur savoir-faire hérité de leurs ancêtres, sans la reconnaissance qu’ils méritent.

Karl Kersten : Pour moi, c’est ma vie. Nous avons baigné dans le folklore depuis notre naissance et plus je vieillis, plus je m’investis dans mon travail. Je travaille sept jours sur sept mais j’adore ce que je fais. Quand arrive le mardi gras et que je vois tous les costumes des Gilles autour de moi, je ressens une grande fierté. C’est ma récompense pour le travail de toute une année.

Comment s’exprime une certaine identité culturelle ou des valeurs à travers votre artisanat ?

Karl Kersten : Les costumes portent notre identité régionale : le lion brodé arbore les couleurs noire et rouge, comme dans le drapeau du Hainaut. Les épis et les fleurs sur le chapeau expriment la fin de l’hiver et le renouveau du printemps, tout comme le rameau avec lequel le Gille balaie l’hiver. A Binche, nous portons tous le même masque, et il n’y a plus de différence entre riches et pauvres au sein des Gilles. Cela crée un sentiment très fort d’appartenance à une même communauté.

Maria-Teresa Tejada : Au Pérou, nous avons une variété de climats et de ressources naturelles. Dans chaque région, les artisans utilisent des matériaux spécifiques comme des semences locales, du coton, du bois, des pierres, du cuir, de la laine d’alpaga, de l’argile, des coquillages, du métal… En joaillerie et en céramique, nous utilisons des motifs incas ou les lignes de Nazca, avec des animaux, des scènes de pêche, de récolte, de mariages ou sur le culte de la nature… Dans la région de la forêt, beaucoup de dessins reprennent des formes géométriques inspirées par la peau des serpents, qui peuplent la région, et qui sont considérés comme des animaux sacrés depuis la nuit des temps.

Qu’est-ce qui vous émeut le plus dans votre folklore ou dans votre culture ?

Karl Kersten : C’est quand nous sortons le matin du Mardi gras, accompagné par le tambourin, le joueur de fifre, le joueur de caisse. On se dit que tout est en place, que chacun a son rôle. C’est formidable !

Y a-t-il une concurrence entre votre artisanat et l’industrie ?

Maria-Teresa Tejada : Cette concurrence existe et est très difficile, car la technologie permet de produire une grande quantité d’objets à un coût très faible, avec une matière première moins noble. Même si la main humaine a ses limites, elle préserve l’authenticité de l’art hérité des ancêtres et transmis de génération en génération. Malheureusement, le marché est régi principalement par le prix, ce qui est préjudiciable aux artisans et constitue une véritable menace pour le patrimoine culturel de l’humanité.

Karl Kersten : Les matières premières évoluent, nous devons les chercher de plus en plus loin. Aujourd’hui, nous sommes obligés de faire appel à des industries étrangères, car on ne trouve plus d’artisans chez nous pour certaines matières, comme pour les rubans ou la feutrine. C’est très difficile, il faut chaque fois leur faire comprendre la dimension symbolique de notre carnaval. On ne commande pas de «bêtes» morceaux de tissus ! S’ils ne perçoivent pas la dimension culturelle, ils ne pourront pas faire du bon travail.

Avec la mondialisation, faut-il craindre la délocalisation de la production ?

Karl Kersten : J’espère ne plus être là pour voir ça. Mais même si les costumes étaient confectionnés ailleurs, il y aura toujours un aspect local. Car il faut être d’ici pour comprendre le carnaval. On ne s’habille pas en Gille, on est Gille. C’est triste de voir que certains ne voient ça que comme un déguisement ou comme une occasion de guindailler.

Maria-Teresa Tejada : Certains produits artisanaux sont condamnés à disparaître si les consommateurs ne voient pas la différence de valeur avec les produits industriels. Pour être un bon artisan, vous avez besoin de patience, de connaissances, de talent. Un tel travail doit être bien payé et valorisé. Les produits issus des technologies modernes ne porteront jamais l’héritage des ancêtres. On ne peut rester authentique si l’on produit en grande quantité. C’est très difficile car la finition doit être très soignée. Le monde de l’artisanat ressemble à celui de l’art. Picasso ne pouvait pas peindre des tableaux en série, ou bien ils n’auraient pas eu la même valeur. L’originalité d’un produit provenant directement de la main de l’homme ne peut pas avoir la même valeur qu’un produit industriel.

N’y a-t-il pas dans le folklore un risque de repli sur soi ?

Karl Kersten : Non, au contraire, nous avons des amis partout : à Bâle, à Venise, à Limoux, nous partageons nos différentes manières de fêter le carnaval, et cela crée des liens très forts !

Comment assurer un équilibre entre les goûts des clients et l’authenticité des produits ? Doit-on toujours accepter de produire ce qu’attend le public, au risque de dénaturer son art ou ses traditions ?

Maria-Teresa Tejada : Je pense qu’il est possible de trouver un équilibre entre le goût de la clientèle et l’authenticité des produits. Sans changer l’essence même du produit et la matière première (comme la fibre d’alpaga), vous pouvez accepter une légère variation dans la conception ou dans les couleurs. Dans certains cas, on peut même obtenir un air de modernité tout en conservant son essence.

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