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En Inde comme en Belgique, les travailleuses sont plus pauvres que les travailleurs

Mars 2016
Publié dans le
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Pour Oxfam-Magasins du monde comme pour ses partenaires, le travail décent est un levier essentiel pour faire progresser l’égalité hommes-femmes. Lorsqu’une femme accède à un emploi de qualité, rémunéré de manière équitable, elle devient plus autonome financièrement et gagne de la confiance. Les regards dans son entourage familial et la société évoluent tandis que la pauvreté diminue. En Asie comme chez nous, les défis sont encore importants. Pour y voir plus clair, nous avons rencontré deux spécialistes de la question « emploi et genre » en Inde et en Belgique.

Propos recueillis par Ronny Hermosa et Sébastien Maes

Une artisane de Tara dans l'atelier de bijoux. © Ronny Hermosa - Fair trade Connection

Une artisane de Tara dans l’atelier de bijoux. © Ronny Hermosa – Fair trade Connection

Les inégalités hommes-femmes et l’artisanat en Inde

Interview de Shalini Sinha. Propos recueillis par Ronny HermosaEn Inde, les femmes artisanes font partie des couches les plus pauvres : leur travail n’est pas reconnu alors qu’elles contribuent de manière positive aux revenus du ménage et plus généralement de la société. Pour mieux comprendre les enjeux, nous avons interviewé Shalini Sinha, spécialiste du travail domestique et informel au sein de l’Organisation Wiego (Woman in Informal Employment Globalizing and Organizing).

Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les femmes qui travaillent en Inde ?

Lorsque l’on parle des femmes pauvres qui travaillent en Inde, on parle d’un groupe très vulnérable et marginalisé. Un grand nombre d’entre elles, 97%, travaille dans le secteur informel, ce qui est énorme. Par emploi informel, nous entendons qu’elles travaillent depuis leur domicile ou dans la rue, parfois dans des décharges d’ordures ou au domicile d’autres personnes. Dans le secteur informel, l’emploi est instable. Si elle ne trouve pas d’endroit pour vendre ou si la police la chasse, la femme ne gagnera rien ce jour-là et personne n’aura à manger dans son ménage. Il n’y a donc aucune garantie, il n’y a pas de sécurité sociale, pas d’assurance si elle tombe malade ou si quelqu’un dans sa famille tombe malade. Une femme qui travaille à domicile est complètement dépendante des intermédiaires qui lui apportent le travail. Si elle exprime la volonté d’être mieux rémunérée, on lui dira qu’une autre sera prête à faire le travail à ce prix-là.

Action menée par l’ONG indienne SWATE en faveur de l’égalité hommes-femmes

Action menée par l’ONG indienne SWATE en faveur de l’égalité hommes-femmes

Mais est-ce vraiment spécifique aux femmes ?

Les hommes sont aussi concernés par le travail informel, qui concerne 91% d’entre eux. Mais les femmes sont encore plus discriminées : elles sont l’échelon le plus bas dans la chaîne du travail, elles sont mal payées, moins bien payées que les hommes et leur liberté de mouvement en dehors de la maison ou du village est limitée. Tout ça fait qu’elles sont “prisonnières” d’une situation qui les force à accepter ces emplois mal payés et n’offrant aucune protection. En plus de cela, il y a le facteur générationnel. De mères en filles, elles subissent la malnutrition, le manque d’éducation et le manque d’attention. Donc la peur est très réelle! Peur de la communauté, peur de ce que pensent les autres, peur de se rebeller,…

De plus, il y a d’autres problèmes liés au fait d’être femme. En plus de leur travail, elles portent de très lourdes responsabilités. Si quelqu’un tombe malade à la maison, c’est leur responsabilité. Elles doivent récolter l’eau, nettoyer la maison, s’occuper des enfants,… Elles travaillent toute la journée et ce travail n’est pas considéré comme une activité économique.

Les femmes sont l’échelon le plus bas dans la chaîne du travail, elles sont mal payées, moins bien payées que les hommes et leur liberté de mouvement en dehors de la maison ou du village est limitée.

Et dans le secteur de l’artisanat, est-ce la même réalité ?

Oui, la plupart des artisanes aussi restent invisibles et isolées, car elles travaillent depuis la maison. Leur propre famille ne reconnaît pas leur contribution au ménage. Nous avons pourtant de nombreuses études qui prouvent que les artisanes qui travaillent à domicile contribuent grandement à l’éducation de leurs enfants, aux besoins quotidiens de la famille. Ces femmes qui travaillent à domicile sont aussi celles qui absorbent les chocs du marché ou de l’économie.

Elles travaillent toute la journée et ce travail n’est pas considéré comme une activité économique.

Quels sont les principaux défis auxquels les artisanes sont confrontées ?

Le plus grand défi est d’obtenir une rémunération juste pour le travail accompli. Le long travail qu’elles effectuent est souvent trop peu payé. Il existe aussi de nombreux mécanismes qui viennent diminuer leur salaire : certaines femmes sont liées par des dettes ou des sommes qui leur ont été prêtées lorsqu’elles étaient dans le besoin. L’intermédiaire peut aussi abuser des rejets. Par exemple, sur une commande de 500 pièces, il n’en accepte que 300. Dans ce cas, ce sont les artisanes qui assument la perte.

Le deuxième problème auquel elles font face, ce sont les compétences, surtout en matière de design. En effet, les marchés changent très rapidement et les clients internationaux, bien qu’ils souhaitent travailler de manière éthique avec les producteurs, demandent une grande flexibilité dans la production. Il est donc important d’investir dans le renforcement de leurs compétences en matière de design, dans leur capacité à comprendre les marchés, les tendances…

Je pense donc qu’en insérant les principes du commerce équitable dans les entreprises conventionnelles, cela mènera à plus d’égalité entre homme et femme, plus de reconnaissance pour les artisanes, plus de dignité et de meilleurs salaires.

Le commerce équitable est-il une bonne alternative à promouvoir ?

Au cœur du commerce équitable se trouve le respect et la dignité du producteur. Or si c’est la norme pour le commerce équitable, pour bien d’autres entreprises ce n’est pas du tout le cas. Souvent la femme ou le travailleur en bas de la chaîne de production n’est pas reconnu et est quasi invisible. Mais les organisations de commerce équitable ont aussi des choses à apprendre des entreprises traditionnelles en matière de business plan, de management et de production à grande échelle. Je pense donc qu’en insérant les principes du commerce équitable dans les entreprises conventionnelles, cela mènera à plus d’égalité entre homme et femme, plus de reconnaissance pour les artisanes, plus de dignité et de meilleurs salaires.

En Inde, le salaire journalier moyen d’un homme est environ 25% plus élevé que celui d’une femme

Êtes-vous optimiste pour l’avenir des artisanes en Inde ?

L’Inde est un très grand pays et globalement nous constatons un fort développement, de plus en plus de femmes sont scolarisées, font de meilleures études, les femmes osent sortir de la maison et deviennent plus fortes au niveau économique, elles prennent de plus en plus de place. Cependant, nous sommes toujours confrontés à des problèmes d’insécurité, d’abus sexuels et de violence. Ce qui me pousse à être optimiste c’est le fait qu’il y a de plus en plus d’organisations de femmes qui parlent de ces problèmes et qui interpellent le gouvernement. Mais la route est longue et sinueuse et nous avons encore beaucoup d’obstacles à surmonter.

Les inégalités hommes-femmes sur le lieu de travail en Belgique

Interview de Véronique De Baets. Propos recueillis par Sébastien MaesLa Belgique est un des pays les plus en pointe dans l’approche « genre », avec tout un arsenal de lois concernant la non-discrimination et un organisme spécialisé dans les discriminations liées au genre. Enfin, l’approche « gender mainstreaming » (voir encadré) impose à l’Etat de vérifier l’impact de toute mesure sur l’égalité hommes-femmes, et éventuellement de corriger le tir si cet impact est négatif. Alors, tout va bien ? Hélas non… Les stéréotypes sexistes ont la vie dure et il reste encore beaucoup de travail pour que femmes et hommes soient égaux. Petit tour de la question avec Véronique De Baets de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, spécialiste de l’aspect « genre et emploi ».

Quel est le poids de la culture dans les inégalités hommes-femmes ?

En Belgique, ce poids est très important. Mais il est tellement intégré qu’on ne le sent pas. Notre société est pourtant influencée par de nombreux stéréotypes sexistes. Ce n’est pas un hasard si on retrouve plus de femmes dans les filières liées à la santé ou au social. Ces filières sont moins valorisées socialement, on y trouve plus de temps partiels, plus de contrats précaires et le salaire y est généralement moins élevé. C’est le résultat d’une culture encore trop marquée par les stéréotypes : on va éduquer les petits garçons à être plus dominants et combatifs, ils auront également moins droit à l’erreur. Les petites filles seront elles encouragées à plaire aux autres et considérées comme plus intuitives et émotives. Par la suite, on retrouvera plus d’hommes dans les métiers concurrentiels, orientés résultats, plus valorisés socialement et financièrement tandis que les femmes seront plus présentes dans les secteurs de soins et de services qui offrent des emplois de moindre qualité. Il est certain que la culture et l’environnement sexistes vont avoir une influence sur l’accès à l’emploi des femmes, sur leur carrière ainsi que sur le risque de basculer, à un certain moment, dans une situation de pauvreté. Elles sont en général plus impliquées dans les tâches ménagères et dans l’éducation des enfants. En Belgique, les femmes travaillent en moyenne 8h et demi de plus que les hommes par semaine dans le travail domestique, sans prendre en compte le travail lié aux enfants. A l’inverse, les hommes travaillent 7 heures de plus de manière professionnelle rémunérée. Cela a forcément un impact sur la pension ou sur le chômage des hommes, qui seront plus élevés que chez les femmes.

Donc, même s’il y a eu beaucoup de progrès, les inégalités de genre bien que moins visibles, sont toujours présentes. L’image de la femme au service de la famille ou au service de l’homme est toujours d’actualité. Une des missions de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes est de combattre cette image via des campagnes de sensibilisation axées grand public ou spécifiques à certains secteurs comme par exemple les jeunes.

Et pour mes femmes qui parviennent à des postes de décision ou dans des carrières où on ne les attend pas, comment cela se passe ?

Souvent, lorsque les femmes parviennent au sommet de la hiérarchie d’une entreprise et qu’elles sont en minorité, elles adoptent des postures masculines. Elles se fondent dans la culture ambiante. Par contre, si les femmes représentent une certaine masse critique, environ 30%, alors on remarque un enrichissement mutuel puisque chaque sexe peut apporter sa spécificité dans son approche.

Ci dessus, une campagne menée par la Cocof, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. www.stop-discrimination.be

Ci dessus, une campagne menée par la Cocof, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. www.stop-discrimination.be

Comment faire en sorte que la législation donne de meilleurs résultats ?

En Belgique, on a effectivement beaucoup de lois, mais toutes n’ont pas la même efficacité. Par exemple, grâce à la loi sur les conseils d’administration, qui impose un quota de chaque sexe dans les conseils d’administration des sociétés cotées en bourse, le nombre de femmes a vraiment augmenté. Mais des études montrent que, dans tous les secteurs, les femmes sont sous-représentées aux plus hauts niveaux de pouvoir, y compris dans les ONG, dans le non marchand, dans les médias… Il reste donc beaucoup de travail.

Et comment peut-on lutter contre cette situation ?

Il faut s’attaquer à la racine du problème, dès la petite enfance, en luttant contre les stéréotypes. Par ailleurs, pour augmenter le taux d’emploi des femmes, il est indispensable d’investir dans la conciliation vie privée – vie professionnelle en prévoyant suffisamment de places d’accueil pour les petits enfants et d’accueil extra-scolaire pour les enfants plus âgés. Un autre point est lié aux congés parentaux, qui sont prévus par la loi en Belgique, et qui facilitent l’équilibre entre la vie familiale et l’emploi. Le souci, c’est que ces congés sont essentiellement pris par les femmes, ce qui peut avoir un impact négatif sur leur carrière. Implicitement, cette situation renforce l’image de la femme plus impliquée dans les tâches liées à l’éducation et au ménage à la maison. Nous essayons donc d’encourager les hommes à prendre ces congés et à s’investir davantage dans la sphère familiale (NDLR : le congé parental en Belgique est de 4 mois tant pour le père que pour la mère).

En Belgique, les femmes travaillent en moyenne 8h et demi de plus que les hommes par semaine dans le travail domestique.

Y a-t-il une évolution naturelle dans le partage des tâches ménagères en Belgique ?

Non, il faut continuer à sensibiliser et à lutter contre les stéréotypes qui nous enferment dans des rôles traditionnels. Il semble que sans cela, les pères consacreraient moins de temps aux enfants et continueraient à privilégier leur carrière professionnelle. Il y a pourtant une étude qui montre que plus de 70% des pères souhaiteraient consacrer davantage de temps à leur famille mais nombreux sont ceux qui n’osent pas demander un congé parce que culturellement, dans la mentalité des entreprises, ce serait très mal vu.

Le gender mainstreaming, une approche global du genre

banksy

Banksy : “Woman sweeping”- Londres

Selon le groupe de spécialistes pour une approche intégrée de l’égalité (EG-S-MS) du Conseil de l’Europe, le gender mainstreaming est : « la (ré)organisation, l’amélioration, l’évolution et l’évaluation des processus de prise de décision, aux fins d’incorporer la perspective de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines et à tous les niveaux, par les acteurs généralement impliqués dans la mise en place des politiques ».

Comment peut-on améliorer l’égalité hommes-femmes en matière de salaire ?

En Belgique, l’écart salarial entre hommes et femmes n’est pas très élevé : il est de 9% sur une base horaire alors que la moyenne européenne est de 16%. Cet écart devient beaucoup plus grand si on l’analyse sur une base annuelle, c’est-à-dire si on prend en compte le temps partiel. Il est alors de 22%. En fait, l’écart de salaire est surtout important entre les personnes qui ont des emplois de qualité (davantage les hommes) et les personnes qui sont dans des secteurs moins rémunérateurs et avec des statuts plus précaires (surtout des femmes). Ce fossé entre emplois de qualité et emplois de seconde catégorie risque de se renforcer avec la crise.

En Belgique, près de 45% des femmes salariées travaillent à temps partiel ; chez les hommes c’est un peu moins de 10%. Cette situation empêche les femmes d’être complètement autonomes. Elles sont généralement dépendantes financièrement de leur conjoint. En cas de rupture, elles se retrouvent plus souvent seules avec les enfants (plus de 80% des chefs de famille monoparentales sont des femmes !) ce qui entraîne un risque élevé de précarité. Ce risque est aussi présent au moment de la prise de la pension, puisque les femmes n’ayant souvent pas cotisé à temps plein percevront une pension incomplète. Il y a donc un problème de pauvreté qui touche spécifiquement les femmes en Belgique.

Si on veut que les femmes soient plus présentes sur le marché du travail, il faut aussi renforcer la présence des hommes dans la sphère familiale.

Quelle vue a-t-on sur le secteur du travail informel, non déclaré en Belgique ?

Il est difficile d’en parler vu qu’on ne dispose pas de chiffres. La création des titres services aurait permis de légaliser environ 140 000 emplois. Par contre, ces emplois sont peu rémunérés, sont souvent en temps partiel et offrent peu de possibilité d’évolution de carrière… Ces emplois sont surtout occupés par des femmes (c’est principalement du travail de nettoyage et de ménage). On a donc légalisé des situations qui sont pourtant sources d’inégalités hommes-femmes.

Comment les femmes peuvent-elle se défendre par rapport à une discrimination sur leur lieu de travail ?

Beaucoup de lois permettent de lutter contre certaines discriminations comme le paiement inégal pour des tâches équivalentes ou comme le licenciement lors d’une grossesse. Les femmes ou les hommes qui le souhaitent peuvent contacter l’Institut au numéro gratuit 0800 12 800. Nous avons un service de première ligne qui donne gratuitement les possibilités de recours et peut initier une médiation.

Il y a un réel problème de pauvreté qui touche spécifiquement les femmes en Belgique.

Êtes-vous optimiste quant à l’évolution de la situation ?

Le contexte économique et budgétaire n’est pas très propice à plus d’égalité. Il faudra être attentif à ce que les coupes budgétaires n’entravent pas le travail des institutions et associations compétentes en la matière. Sur le marché du travail, il y a des projets visant à rendre le travail plus flexible, ce qui est une bonne chose. Au niveau européen, 35% des mères sont inactives mais la toute grande majorité d’entre elles (plus de 80%) souhaiterait travailler si le travail était plus flexible… Mais il faut que cela se fasse aussi dans l’intérêt du travailleur et pas uniquement dans celui de l’employeur et en assurant le maintien de la qualité de l’emploi. Il faudra également continuer à lutter contre les stéréotypes de genre à l’école mais aussi dans les médias et dans la publicité.

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