En Inde, des femmes artisanes de leur autonomie

Mars 2016
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En Inde, les violences domestiques et sexuelles, les inégalités d’accès à l’éducation et la pauvreté composent le lot quotidien des femmes. Pourtant, à travers le commerce équitable, des Indiennes ont gagné leur indépendance financière et osent revendiquer leurs droits. Solidaires, elles invitent aussi d’autres femmes, et les générations suivantes, à emprunter cette même voie. À Calcutta et Delhi, rencontre avec ces combattantes.

Manon Legrand

Cet article a été initialement publié dans le magazine Axelle.

artisanes-autonomie

© Ronny Hermosa – Fair trade Connection

Le chemin de terre, au milieu des rizières, ne s’emprunte qu’à pied ou en deux-roues. Il mène à une petite maison aux volets vert d’eau, un rien défraîchis. À l’intérieur, une vingtaine de femmes sont installées derrière leurs machines à coudre Singer dont le bruit des rouages concurrence celui des ventilateurs. Dans une pièce adjacente, des couturières assises en tailleur se concentrent sur leurs travaux de broderie.

Cet atelier de production, le «Kolaghat Socio Economic Welfare», du nom du village de la province du Bengale, est situé à deux bonnes heures de voiture de Calcutta. Il est né en 1984 avec le soutien de Sasha, l’une des organisations pionnières de commerce équitable en Inde et partenaire de l’ONG belge Oxfam-Magasins du monde, qui vend ses produits en Belgique.

«Tout se décide collectivement»

Au début, 18 femmes ont pris part au projet. Elles sont aujourd’hui 40. Toutes l’ont rejoint par le bouche à oreille, grâce à une amie, une mère, une voisine ; elles vivent dans un périmètre de 5 ou 6 kilomètres. Les femmes intègrent l’équipe après deux ou trois mois de formation, en couture ou broderie. Si Dipali, meneuse de l’équipe, a pu compter sur le soutien de sa famille, les autres ont dû batailler pour pouvoir travailler. Dans la mentalité du village, la place des femmes est à la maison. «Les hommes du village pensaient qu’on perdait notre temps, nous regardaient bizarrement quand nous rentrions tard au village. Quand ils ont vu que notre atelier de production fonctionnait, leur regard a changé», témoigne la jeune femme. «Aujourd’hui, on a gagné leur confiance. Ils nous soutiennent et comprennent l’intérêt d’avoir un deuxième salaire à la maison.»

Sofiya, 27 ans, travaille depuis sept ans comme artiste au sein du projet Tara, à Delhi. Elle s’est acheté un scooter pour rejoindre son lieu de travail. «Je n’ai plus de comptes à rendre à personne.» © Manon Legrand

Sofiya, 27 ans, travaille depuis sept ans comme artiste au sein du projet Tara, à Delhi. Elle s’est acheté un scooter pour rejoindre son lieu de travail. «Je n’ai plus de comptes à rendre à personne.» © Manon Legrand

Dans ce petit atelier d’artisanat, l’un des 50 que compte Sasha dans la région, les femmes assurent tout le processus, de la confection à l’envoi des commandes. «J’ai appris beaucoup, raconte fièrement Dipali, la fiscalité, je n’y connaissais rien avant de suivre une formation ! Dans l’atelier, tout se décide collectivement», ajoute-telle. Les femmes choisissent ensemble le montant payé pour une pièce, gagnent toutes le même revenu pour le même travail et déposent une partie de leur salaire dans une caisse collective destinée à l’intendance ou aux soins médicaux. Certaines d’entre elles ont créé des «self-help groups», systèmes d’épargne collective. «Dans cet atelier, les femmes gagnent de l’argent, mais passent aussi du bon temps !» tient à préciser Dipali. «Nous avons des relations très fortes entre nous, on peut parler des problèmes qu’on rencontre à la maison sans être jugées, précisent plusieurs d’entre elles, ici, on se sent libres.» «L’indépendance économique nous donne confiance», renchérit une autre. Cette conscience nouvelle de leurs droits se manifeste aussi hors des murs de l’atelier. «Un jour, une personne a été arrêtée sans raison dans le village, raconte Dipali, nous sommes allées à la station de police toutes ensemble, on a crié, protesté, et la personne a été libérée. » Elles ont également manifesté en groupe contre la coupe d’un vieil arbre du village… Et gagné.

Nous vivons dans un monde d’hommes. Les femmes peuvent avoir tout le courage du monde et connaître leurs droits, mais rien ne changera si elles ne reçoivent pas du soutien.

«Je veux changer la vie d’autres femmes»

À Calcutta se trouvent les bureaux et l’espace de formation de Sasha, mais aussi une boutique qui rassemble les produits d’artisanat issus de tous les ateliers de production soutenus par l’organisation. C’est là que nous rencontrons Shabana. Ce jour-là, elle est très excitée, un peu nerveuse aussi. Dans quelques jours, elle va pour la première fois quitter Calcutta, sa ville natale. Choisie comme ambassadrice par Oxfam-Magasins du monde pour la semaine du commerce équitable, elle se rend en Belgique en vue de présenter les projets de Sasha en Inde. Une belle victoire pour cette femme de 35 ans issue d’une famille très pauvre. Comme c’est souvent de coutume dans le pays, elle a été mariée à 18 ans et, jeune épousée, a déménagé chez sa belle-famille. Onze mois plus tard, Shabana apprend qu’elle est enceinte… d’une fille. La belle-famille enrage. Le mari de Shabana se remarie à une autre femme qui sera «capable d’avoir des garçons». Shabana quitte le foyer et retourne chez sa mère. «J’ai dit non ! En quoi était-ce une faute d’avoir eu une fille ?», se souvient-elle. Cette décision sera déterminante pour le reste de son existence. Entre son apprentissage scolaire et l’éducation de son enfant, elle coud des coussins et des housses pour assurer la survie de la famille. «Ça n’allait pas bien mais ça allait…» C’est alors qu’elle croise la route de Sasha qui lui passe quelques commandes. Un jour, 1.000 pièces lui sont demandées pour le Japon. Beaucoup trop pour elle et sa mère. Déterminée, Shabana frappe à la porte des voisines et des amies et leur propose de l’aider. «Je coupais les pièces que je leur apportais pour qu’elles les assemblent et je récoltais le tout le soir. Ça me prenait beaucoup de temps.» Avec l’aide de Sasha, elle achète des machines pour pouvoir assurer toute cette production, puis installe l’atelier, après plusieurs déménagements, dans un lieu désaffecté légué par un propriétaire généreux. Petit à petit, ses dettes s’épongent, la production se développe. L’équipe de Shabana compte aujourd’hui onze personnes, des femmes uniquement. Elle avoue que le mot de la fin lui revient toujours, mais cela est stipulé dès le départ et toutes les décisions, comme à Kolaghat, se prennent collectivement. Shabana se décrit comme «une gardienne dans un ascenseur où nous sommes toutes». L’atelier est ouvert de 10h à 19h pour assurer aux femmes des horaires flexibles. Les célibataires travaillent 8 heures par jour ; les femmes mariées et les mères passent 4 heures par jour à l’atelier et font le reste à la maison, pour mieux concilier leur vie familiale et professionnelle. Si l’une des femmes est enceinte ou malade, un montant lui est versé, qui sera retiré du salaire par petites touches ensuite. Shabana insiste : «Ce n’est pas une entreprise, c’est un refuge pour les filles dont certaines ont été abandonnées par leur mari.» Elle pourrait fanfaronner, vu le chemin parcouru, mais reste très humble. Celle qui considère «avoir eu de la chance» ne désire que deux choses : «travailler encore» et surtout, «mettre de la lumière dans l’existence des femmes confrontées à ce que j’ai vécu, et changer la vie d’autres femmes.»

C’est un moyen d’échapper à la violence domestique et d’éviter aussi le harcèlement sexuel dont sont parfois victimes les femmes au travail.

«Je me sens en sécurité»

À Delhi, les femmes peinent aussi à acquérir une place égale à celle des hommes, en particulier si elles proviennent des castes inférieures ou de la campagne. Le projet Tara est né au début des années 60 dans la capitale indienne pour soutenir le développement socioéconomique des plus vulnérables, dont les femmes. Outre le volet commerce équitable, le projet a élargi ses activités aux enjeux de l’éducation, de la santé, et même de l’environnement. Avec pour objectif de combattre l’exclusion sociale, la pauvreté et l’illettrisme.

Dans le bidonville de Bawana, hommes et femmes ont retrouvé une autonomie financière en travaillant dans cet atelier de bijoux. © Manon Legrand

Dans le bidonville de Bawana, hommes et femmes ont retrouvé une autonomie financière en travaillant dans cet atelier de bijoux. © Manon Legrand

Le bâtiment qui loge les bureaux de l’association a tout d’une maison résidentielle. À l’intérieur, on découvre une vraie petite entreprise d’artisanat équitable qui écoule ses produits aux quatre coins du monde, dont en Belgique. Au premier étage, hommes et femmes mélangés enfilent les perles, réalisent des sautoirs, assemblent des pendentifs. Dans une seconde pièce, un autre groupe vérifie que les bijoux sont en ordre, lustre, frotte, avant la dernière étape : l’emballage et l’étiquetage des produits d’artisanat. Un étage plus haut, des hommes et des femmes conçoivent le design des bijoux et gèrent les exportations, principalement vers l’Europe et les États-Unis, le commerce équitable n’étant pas encore très connu, et surtout cher, pour la population indienne. Ils semblent tous un peu inquiets : avec la crise économique mondiale, le chiffre d’affaire de l’organisation a chuté d’un quart. Sofiya, 27 ans, travaille ici depuis sept ans comme artiste bijoutière.

Tu peux être émancipée économiquement mais si tu n’as pas la puissance de réfléchir, tu es perdue.

L’avenir qui se dessine pour elle avant qu’elle n’intègre Tara est semblable à celui de ses six soeurs : mariée, mère au foyer. Cela ne lui convient pas. Elle veut «prendre sa vie en main». Sans formation et ayant arrêté l’école à 15 ans, la tâche n’est pas aisée. D’autant qu’elle ne peut pas compter sur le soutien de son entourage. Seul son père, recycleur de journaux, aujourd’hui décédé, croit en elle. En silence d’abord, pour ne pas heurter les traditions du village. Sofiya rencontre les travailleurs sociaux de Tara à un salon de développement social. L’étincelle qui manque à la jeune femme. Ce travail lui permet de s’occuper de sa mère aveugle et de payer les cours par correspondance de ses deux nièces. Sofiya parvient aussi à mettre de l’argent de côté – environ 200 roupies chaque mois sur son salaire de 10.000 roupies, environ 140 euros au total – dans le «self-help group» constitué avec les autres artisanes. Elle s’est acheté un scooter pour rejoindre son lieu de travail. «Je n’ai plus de comptes à rendre à personne, se réjouit-elle, je me sens en sécurité et je n’ai plus peur dans mon quartier.» Plus tard, elle aimerait ouvrir son propre atelier pour donner du travail à d’autres femmes. Pour elle, «toutes les filles devraient bosser. Ici, il n’y a pas de compétition, chacun peut développer ses compétences, les hommes respectent les femmes… C’est un moyen d’échapper à la violence domestique et d’éviter aussi le harcèlement sexuel dont sont parfois victimes les femmes au travail.»

Dans ce petit atelier d’artisanat d'un village près de Calcutta, les femmes assurent tout le processus, de la confection à l’envoi des commandes © Manon Legrand

Dans les ateliers de couture, les femmes gagnent de l’argent mais y trouvent aussi du soutien et de l’écoute. © Manon Legrand

«Il faut un soutien aux femmes»

Mosmeen interrompt la réalisation minutieuse de son collier en perles et crochet pour raconter son histoire. Le visage frêle ombragé par son voile bleu, elle a l’air timide mais se révélera de plus en plus charismatique au cours de son récit. Mosmeen vient d’un village d’agriculteurs situé à cinq heures de bus de Delhi, dans l’Uttar Pradesh, l’un des États les plus peuplés et aussi les plus pauvres de l’Inde. Là-bas, la violence domestique est courante : «Quand les femmes osent contester, elles sont battues.» Mariée à 19 ans, elle est abandonnée par son époux quelques années plus tard, avec ses trois enfants. «C’était un désastre dans ma vie, je ne savais pas quoi faire.» Elle décide de contacter les travailleurs sociaux de Tara rencontrés un peu plus tôt. Ils lui proposent de venir suivre une formation en artisanat à Delhi. «C’était comme Londres pour moi !, évoque-t-elle les yeux rieurs. Mon cas a été porté à la mosquée. Pour essayer de les convaincre, j’ai invité les hommes à venir visiter Tara à Delhi. Ils ont compris qu’on ne faisait rien de «diabolique», comme ils se l’imaginaient.» En cogestion avec une quinzaine de femmes, Mosmeen gère aujourd’hui un atelier de couture et de broderie. Pas question que les hommes franchissent la porte. Car la pratique religieuse de son village l’impose, mais pas seulement. «C’est un endroit où les femmes doivent être en sécurité et se sentir bien», insiste-t-elle. Mosmeen a conscience des inégalités qui frappent les femmes : «Je menace parfois les maris de mes amies en leur disant que s’ils continuent à les battre, elles partiront !» Elle confie aussi à demi-mot : «Je suis contente que mon mari soit parti, comme ça, j’ai échappé à la violence ! Nous vivons dans un monde d’hommes. Les femmes peuvent avoir tout le courage du monde et connaître leurs droits, mais rien ne changera si elles ne reçoivent pas du soutien.» Cela passe notamment par l’éducation. Aujourd’hui en Inde, la scolarisation des filles progresse mais reste faible. Alors qu’elles sont 98 % à être scolarisées en primaire, elles ne sont plus que 48 % à aller à l’école en secondaire. Mosmeen suit aujourd’hui un programme mis en place par Tara dans son village pour apprendre à calculer ainsi que lire et écrire l’anglais. «Tu peux être émancipée économiquement mais si tu n’as pas la puissance de réfléchir, tu es perdue», conclut la jeune femme.

Dans ce petit atelier d’artisanat d'un village près de Calcutta, les femmes assurent tout le processus, de la confection à l’envoi des commandes. © Manon Legrand © Manon

Dans ce petit atelier d’artisanat d’un village près de Calcutta, les femmes assurent tout le processus, de la confection à l’envoi des commandes. © Manon Legrand
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«Donnez-moi juste une chance»

À l’extérieur de Delhi, dans le bidonville de Bawana, où se côtoient maisons en terre et en brique, Rokshana nous attend. Elle affiche un large sourire quand elle raconte ce qu’on pourrait qualifier sans trop exagérer de success-story. Avec le soutien de Tara, cette femme d’une quarantaine d’années, ayant quitté l’école précocement, est aujourd’hui à la tête d’une petite entreprise d’artisanat équitable qui emploie une quarantaine de personnes. Elle gère aussi les microcrédits dans le village, mécanismes de financement permettant à des femmes et des hommes de développer des activités économiques. Tout le village, son mari en premier, également travailleur dans l’atelier, la regarde avec admiration. Pourtant, le respect, elle a dû le gagner. Émigrée à Delhi suite aux inondations dramatiques qui frappent sa région, Rokshana est mariée à 15 ans. Contrainte de rester dans la maison de la belle-famille pour élever ses six enfants, elle explique : «Je priais en secret pour que mon fils soit malade afin que je puisse sortir avec lui, pour aller voir le médecin.» C’est une rencontre avec le professeur Sharma, fondateur de Tara, qui va changer le cours de sa vie. «Laissez-moi essayer, donnez-moi juste une chance…» Cette phrase, elle la répétera inlassablement à son mari et auprès des gens du village réticents. Aujourd’hui, elle se réjouit du changement des mentalités. «Il y a quelques années encore, on pensait que le travail des enfants était normal, aujourd’hui, tous les enfants du village vont à l’école», témoigne-t-elle. Son souhait le plus cher est de voir ses enfants «vivre libres». Si les droits des femmes sont encore loin d’être acquis en Inde, Rokshana a toutes les raisons d’y croire en regardant sa fille aînée de 18 ans. Animatrice dans un centre extrascolaire, elle réalise des pièces de théâtre sur les inégalités femmes-hommes: violences conjugales, inégalités d’accès à l’école et autres enjeux vécus quotidiennement par les femmes y sont mis en scène par les adolescents, devant un public, tous âges confondus, présent en nombre.

independances-financiereEn quelques mots

  • En Inde, des femmes changent le cours de leur vie en s’émancipant économiquement grâce à leur travail dans des organisations de commerce équitable.
  • Au-delà de l’indépendance financière, elles gagnent une liberté de décision sur leur propre vie et celle de leurs enfants, et montrent la voie à d’autres femmes.

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