Genre/ Agroécologie : un combat de femmes

Mars 2017
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L’industrie agro-alimentaire confisque à des pans entiers de population le droit à une nourriture saine et suffi sante. Les femmes paysannes des pays dits du "Sud", qui produisent plus de 60 % des cultures vivrières , souffrent de cette expropriation. Dans le recueil d’entretiens de Vandana Shiva. "Pour une désobéissance créatrice", Lionel Astruc présente la parole engagée de cette militante altermondialiste indienne, défenseure de l’agroécologie et de la place des femmes, souvent oubliées, dans les alternatives écologiques. Elle nous invite à poser des actes concrets pour recréer une agriculture nourricière, à taille humaine et respectueuse du vivant. Cet article a été publié dans le magazine Axelle, n°176, février 2015

Nina Sirilma

Née des expériences brésiliennes des Sem Terra (les paysans “sans-terre”) et du réseau mondial des syndicats paysans Via Campesina, l’agro-écologie est un mouvement social centré sur l’autonomie paysanne, sur un ensemble de pratiques qui remettent en question le système alimentaire dominant, de la production à la consommation, et qui défendent les droits des humains qui les réalisent. C’est un projet de société axé sur la “souveraineté alimentaire” : “le droit des peuples à définir leurs propres méthodes agricoles et leurs propres systèmes alimentaires“, explique Vandana Shiva. “L’agro-écologie implique l’accès du plus grand nombre à une alimentation saine et appropriée à leur culture, produite avec des méthodes respectueuses de l’environnement et de la société.” Une notion indissociable du maintien d’une agriculture locale mise en œuvre par les femmes paysannes depuis des siècles.

L’activité paysanne est historiquement occupée par des femmes, pour leur besoin et pour leur consommation. © CC Climate Change, Agriculture and Food Security

L’activité paysanne est historiquement occupée par des femmes, pour leur besoin et pour leur consommation. © CC Climate Change, Agriculture and Food Security

Au commencement était le vol

Le monde semble n’avoir jamais été si riche et si moderne, affirme Vandana Shiva, mais dans le même temps la faim bat tous ses records. 925 millions de personnes souffrent de faim chronique et 24.000 individus en meurent chaque jour.” En Inde, ce contraste est flagrant : le pays affiche un taux de croissance de 9 % alors qu’une Indienne sur trois est sous-alimentée et que 42 % des enfants souffrent de malnutrition. “Ce fléau s’amplifie aujourd’hui alors même que notre agriculture produit plus qu’avant : la nourriture, détournée par l’industrie, n’arrive pas aux estomacs“, s’indigne la militante.

À la base de cette perte, l’abandon imposé de l’autosuffisance semencière. Les grandes multinationales cherchent à contrôler les semences en vue de promouvoir les “monocultures”, c’est-à-dire les cultures d’une seule espèce de plante, destinées à l’exportation et à la production de biocarburants, des aliments pour le bétail et de matières premières pour l’industrie des pays développés. Des graines, autrefois produites et sélectionnées en vue d’améliorer les productions locales et vivrières, disparaissent aujourd’hui sous le poids de la standardisation forcée . Un exemple : les ravages de PepsiCo dans la région du Bengale, première productrice de pommes de terre en Inde. La multinationale américaine y “transforme des pommes de terre vendues ensuite sous forme de chips“, explique Vandana Shiva à Lionel Astruc. “PepsiCo fait savoir aux fermiers qu’elle est prête à acheter des grandes quantités de pommes de terre. Une perspective de revenu qui séduit les paysans et stimule la propagation de ces patates, qui grignotent le territoire et empiètent sur les cultures vivrières. Parallèlement, la firme vend des semences et n’achète que les pommes de terre des paysans qui les utilisent.” Les paysans abandonnent les variétés locales, et les semences disparaissent peu à peu. En même temps, les marchés locaux étant délaissés, les populations autochtones sont obligées d’acheter ailleurs et plus cher ce qu’elles produisaient auparavant. “Finalement, seules 10 % des pommes de terre PepsiCo sont effectivement vendues à l’industrie et le reste de ces patates, énormes et creuses à l’intérieur, pourrit rapidement“. Ce phénomène est courant et ses effets pervers impactent aussi le Nord, souligne Vandana Shiva : “la fin du contrôle des citoyens sur la composition et l’origine de leurs aliments est une première étape insoupçonnée mais cruciale de perte de souveraineté alimentaire en Europe ou aux États-Unis.”

L’agro-industrie s’attaque directement à la dimension vivrière et écologique de l’activité paysanne historiquement occupée par les femmes.

Femmes bâtisseuses

L’agro-industrie s’attaque donc directement à la dimension vivrière et écologique de l’activité paysanne, historiquement occupée par les femmes, orientées “à produire pour leurs besoins, pour leur consommation […] plutôt qu’à approvisionner l’industrie et le marché, alors que les hommes pratiquent des cultures de rente à vocation commerciale“, explique Vandana Shiva. Pour cette “écoféministe”, qui met en relation et critique la domination des hommes sur les femmes et celle des humains sur la nature, il existe un modèle idéal dans lequel la nature et les femmes associeraient leurs intelligences. Que l’on soit d’accord ou non avec cette vision un peu essentialiste, il est urgent que l’agroécologie reconnaisse le rôle clé joué par les paysannes, et répare les inégalités sexuées qui se cachent encore à l’intérieur du mouvement.

Le monde semble n’avoir jamais été si riche et si moderne, mais dans le même temps la faim bat tous ses records.

C’est le défi que Gloria Patricia Zuluaga Sanchez et Sonia Irene Cardenas Solis posent à l’agro-écologie dans une étude sur les paysannes colombiennes . Pour ces chercheuses, “60% des aliments consommés dans le pays sont toujours issus de petites exploitations paysannes au sein desquelles les femmes jouent un rôle central, bien qu’occulté.” Alors que le travail gratuit d’approvisionnement en eau, bois de chauffage ainsi que le soin des membres de la famille reposent essentiellement sur leurs épaules, ces femmes bâtissent une alternative durable au jour le jour. Elles œuvrent à la diversification animale et végétale, sélectionnent, multiplient et échangent ces variétés dans un cadre de circuits courts, développent des techniques d’entretien et de conservation du sol. Du pain béni, mais encore méconnu, pour le mouvement agroécologique, qui a tout intérêt à valoriser les processus d’autonomisation des femmes.

Vandana Shiva est une icône de la révolution écologique. Partie à pied sur les chemins de son pays natal, l’Inde, dans les années 80, à la recherche de semences menacées par l’industrie agroalimentaire, cette docteure en physique quantique et en philosophie a fini par prendre la tête de plus de 500.000 manifestants, paysans et militants, et par fonder des centaines de "banques de graines". Elle a reçu de multiples récompenses, parmi lesquelles le prix Nobel alternatif. ©DR

Vandana Shiva est une icône de la révolution écologique. Partie à pied sur les chemins de son pays natal, l’Inde, dans les années 80, à la recherche de semences menacées par l’industrie agroalimentaire, cette docteure en physique quantique et en philosophie a fini par prendre la tête de plus de 500.000 manifestants, paysans et militants, et par fonder des centaines de “banques de graines”. Elle a reçu de multiples récompenses, parmi lesquelles le prix Nobel alternatif. ©DR

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