Hadja Lahbib

Mars 2016
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"Patience, patience, t’iras au paradis ! », c’est le refrain mille fois répété aux femmes à qui l’on n’a jamais laissé le choix. Lorsqu’elles se retrouvent seules, sans enfants et sans mari, que deviennent ces femmes dont l’espace de vie se résume souvent à leur appartement et au quartier ? Loin des clichés véhiculés sur la communauté musulmane de Molenbeek, Hadja Lahbib fait le portrait de femmes qui commencent une nouvelle vie. Elles apprennent à lire, prennent du temps pour elles, vont voir des spectacles, vont découvrir le monde, encouragés par Tata Milouda, une sexagénaire marocaine qui n’a plus voulu attendre pour profiter de la vie. Un film qui donne de l’espoir et montre qu'ensemble, les femmes sont plus fortes pour se battre et pour accomplir leurs rêves.

Propos recueillis par Roland d'Hoop

Photo ©Patrick Van AckenComment avez-vous eu l’idée de réaliser ce film ?

Un jour en allant rendre visite à la maman d’une amie d’enfance, j’ai découvert toute la solitude dont les femmes issues de l’immigration pouvaient souffrir une fois que leurs enfants ont quitté le foyer. Dans ce cas-ci, le mari était décédé ce qui rajoute à l’isolement. Ces femmes ont généralement sacrifié leur vie pour les autres et ne sont pas du tout préparées à vivre pour elles-mêmes. Je me suis dit qu’il devait y avoir de nombreuses femmes dans cette situation et après quelques recherches, je me suis rendu compte que c’était un vrai problème de société mais dont on n’avait pas ou peu parlé à ce jour.

Pensez-vous que votre film est un film sur les droits humains ? Et sur quels droits ?

Oui, il parle du droit à vivre tout simplement, à profiter de toutes les opportunités que la vie peut offrir. Le droit d’avoir des rêves et de chercher à les réaliser…La plupart des mères que je suis dans le film n’avaient pas de rêves, il a fallu parcourir tout un chemin pour les amener à « oser » exprimer des voeux, des envies pour elles-mêmes. Elles ont été tellement habituées à servir, à éduquer, à laver, blanchir, nourrir, etc sans broncher qu’elles ont fini par s’effacer, s’annihiler. L’idée de pousser la porte d’un grand théâtre ou d’un musée leur apparaissait presque farfelue au départ, comme-ci elles étaient exclues de ce monde-là. Et il est vrai que nos premières apparitions dans ces lieux attiraient l’attention, preuve qu’il y a une vraie barrière, ne fut-ce que psychologique, à franchir. Mais une fois ces portes ouvertes, tout devient possible !

On retrouve dans votre film une notion forte de l’émancipation. Selon votre expérience avec ces femmes que vous avez accompagnées dans ce film, quel est le déclic qui a pu les amener à prendre conscience et à exprimer ce besoin de liberté et d’émancipation ?

La rencontre avec « Tata Milouda » a été un des éléments déclencheurs. Cette femme qui a vécu jusqu’à 40 ans au Maroc n’a pas tout à fait le même parcours que les autres. Elle est arrivée sans papiers en France après avoir été maltraitée par un mari violent et c’est véritablement la force de son caractère, son bon sens et son incroyable liberté de penser qui a fait la différence. Elle est parvenue à se libérer d’un carcan, du « quand dira-t-on » et a entraîner les autres mères avec elle. Et puis il y a aussi l’effet de groupe qui a joué un rôle non négligeable : ensemble, les mères étaient plus fortes, elles osaient plus ! Et puis enfin, il y a eu cette maison de femme, « Dar el amal » qui a joué un rôle émancipateur. Il devrait en exister beaucoup plus !

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Dans votre film, on voit ces femmes rigoler et puis parler de sujets qui sont parfois délicats, comme celui du voile. Est-ce facile de libérer la parole, de susciter un regard critique sur des traditions parfois bien ancrées ?

Non, ce n’est évidemment pas facile, mais le fait qu’elles étaient en groupe était un avantage. Il suffisait presque d’attendre le bon moment. Les conversations qu’elles pouvaient avoir entre elles étaient en réalité très libérées, chacune exprimant son point de vue de façon franche et sans détour. Ce sont des femmes de caractère ! La scène où elles parlent du voile sans pouvoir dire exactement pourquoi elles l’ont mis un jour est pour moi une des scènes les plus intéressantes.

Pensez-vous que votre film a une dimension universelle, car il décrit une réalité qui dépasse la culture et le milieu social ? Pourrait-on finalement observer ce même désir d’émancipation dans d’autres milieux, y compris chez des femmes belges d’un milieu social plus aisé ?

Oui, je pense vraiment que ce film a une dimension universelle. D’ailleurs au début du processus, le groupe était beaucoup plus hétéroclite, il y avait des Turques, des pakistanaises et une congolaise. Cette solitude, cette perte d’identité presque est un phénomène que l’on peut voir chez toutes les femmes qui se retrouvent seules à l’aube du troisième âge, parfois plus tôt. Celles issues de la l’immigration sont dans une situation d’isolement d’autant plus criant qu’elles n’ont pas les codes culturels, parfois même pas la langue pour trouver une autre raison d’être que le sacrifice pour leurs proches. Il y a chez certaines un sentiment de culpabilité d’être encore là. Elles se retrouvent déchirées entre leur pays d’origine et le pays d’accueil où leurs enfants vivent et travaillent. C’est l’histoire des Italiennes, des Polonaises, des Congolaises… C’est aussi l’histoire des Belges. C’est une histoire universelle.

En quoi la question de l’égalité hommes-femmes vous touche-telle ? Est-ce un combat que vous-même avez dû mener?

hadja-lahbib-3La question de l’égalité hommes-femmes concerne tout le monde, et à priori les femmes en premier. Les études les plus récentes et les plus sérieuses montrent que les inégalités sont encore très nombreuses, même dans nos pays. Les inégalités salariales, le plafond de verre, la violence faite aux femmes, leur sous-représentation dans les médias ou l’utilisation machiste de l’image de la femme, les femmes comme premières victimes de la guerre, de la migration… Tout cela existe bel et bien. Quand j’étais plus jeune, j’avais la naïveté de penser que le féminisme était dépassé. Plus aujourd’hui. Etre femme et ne pas être consciente que l’on vit dans un monde dominé par les hommes, c’est manquer de lucidité.

Comment pensez-vous que chaque personne peut contribuer, à son niveau, à plus d’égalité entre femmes et hommes, notamment par rapport à l’emploi (et donc aussi à la pauvreté) ?

Il est difficile de parler pour les autres, je ne peux que vous dire que dans mon secteur, celui des medias, je recherche toujours un équilibre juste. Parfois, il faut chercher un peu plus pour trouver une femme experte, ou artiste ou que sais-je, et bien je prends ce temps en plus pour assurer une représentativité aux femmes. Longtemps, j’ai été contre les quotas car ils ont des effets pervers que l’on ne peut nier, mais je pense que s’il faut en arriver là, si cela permet de faire émerger des femmes là où il n’y a que des hommes, et bien je suis pour. Bien sur, on dira ensuite qu’elles sont incompétentes, qu’elles ont été choisies seulement selon des critères de genre, mais tant pis, au moins il y en aura et elles pourront prendre des décisions, s’asseoir aux côtés de leurs homologues parfois tout aussi (in)compétents.

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