Intersectionnalité : quand les dominations se superposent et se renforcent

Mai 2020
Publié dans le
Rubrique

Avec le Black Friday, cette débauche de consumérisme importée des Etats-Unis, le capitalisme néolibéral montre son vrai visage : celui d’un système prévu pour produire, consommer et jeter à un rythme de plus en plus fou. En bas, chez nous ou ailleurs, ce sont les pauvres, les femmes et les personnes de couleur – ou de minorités ethniques – qui sont le plus victimes de cette machine infernale.

Roland d'Hoop

Ce phénomène a donné naissance au concept d’intersectionnalité qui définit les points de rencontre entre les luttes contre ces dominations patriarcale, raciale et sociale. Selon Razmig Keucheyan, sociologue et professeur à l’université de Bordeaux, la lutte contre le réchauffement climatique devrait également tenir compte de cette intersectionnalité . En effet, différentes recherches prouvent que les victimes du racisme sont aussi très souvent victimes d’un environnement dégradé, ce qui l’amène à parler de « racisme environnemental ». De ce fait, il nous invite à rajouter une quatrième dimension à celles de classe sociale, de genre et de « race » : celle en lien avec la nature, qui n’est alors plus à percevoir comme universelle et extérieure aux rapports sociaux mais bien comme un enjeu et un lieu d’affrontements politiques. Il rejoint ainsi l’analyse écoféministe qui, depuis les années 80, consiste à penser l´intersection entre les dominations subies par les femmes et celles imposées à la nature, et leur émancipation commune.

Souffrons-nous d’une vision trop occidentale de la crise écologique ?

Le colonialisme a laissé des traces dans notre économie actuelle mais aussi dans notre vision du monde et de ses problèmes. Comme le dit Françoise Vergès, autrice d’un essai- manifeste sur le « féminisme décolonial » , « le Sud, ce n’est pas un espace purement géographique, mais politique. C’est le produit d’une longue fabrication par le Nord et par le système capitaliste, qui en a fait un espace de vulnérabilité, à piller et à exploiter. Ce qu’on a appelé le “Tiers monde ” et qu’on appelle maintenant le “Sud global”, c’est cette constante division de l’humanité et de la planète en deux espaces, avec des frontières mouvantes qui distinguent d’un côté les gens qui ont droit à une vie décente, qui ont accès à de l’eau ou de l’air propre, et de l’autre ceux qui n’y ont pas droit. Dans le même temps, on trouve dans ce qu’on appelle le” Nord” (y compris en Europe) des espaces construits comme des Suds. Une géographie urbaine en enclaves se développe, et partout les classes moyennes et riches se protègent en construisant des “gated communities”. Leurs membres passent d’une enclave à l’autre, de leur maison climatisée au centre commercial climatisé — autant d’espaces entretenus par des femmes et des hommes racisés (mais surtout des femmes), surexploités puis rejetés dans des quartiers excentrés où l’eau et l’air sont pollués. Le confort de quelques-uns est construit sur l’invisibilisation et l’exploitation de plusieurs. Et cette construction en enclaves sécurisées, surveillées, interdites aux pauvres, est visible y compris dans les villes du Sud ».

Cette « invisibilisation » des populations exclues est encore renforcée par la négation des cultures et savoir-faire propres à celles-ci. Ainsi, dans une tribune intitulée « Pourquoi la jeunesse africaine ne se mobilise pas pour le climat » , Thierry Amougou, économiste camerounais et professeur à l’UCL, dénonce le récit climatique occidentalo-centré qui oublie le savoir-faire des populations du Sud : « les peuples premiers dont les styles de vie ont préservé les deux poumons de la planète à savoir la forêt amazonienne et la forêt du golfe de Guinée, ont des connaissances autochtones qui ne figurent jamais dans les rapports technoscientifiques ». C’est ce que disait également une citoyenne australienne en contemplant le soleil brillant au milieu des fumées d’incendies de janvier 2019, formant le drapeau aborigène : « Si nous n’avions pas tué des tas d’Aborigènes et appris leur sagesse en matière de gestion de la brousse, nous n’aurions peut-être pas eu un moment aussi terrible que maintenant ».

Marche pour l’égalité à Philadelphie © Pete Voelker

Au fond, c’est comme si l’héritage de la colonisation avait entraîné, peut-être de manière inconsciente, un mépris pour toute vision non occidentale de la nature. Dans son essai « Une écologie décoloniale », Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS, parle de « négrocène » pour montrer à quel point la crise écologique est liée à la question (post) coloniale : pour lui, l’entreprise occidentale de domination du monde s’est traduite par l’exploitation du « nègre », réduit en esclavage, mais aussi de la nature.

Il est donc clair que la crise écologique et climatique ne touche pas de la même manière ni avec la même ampleur l’ensemble des habitants de ce monde. Les minorités de genre et ethniques, ou les majorités invisibles, exclues, comme les femmes et les pauvres, sont les plus exposées aux différentes formes de dégradations environnementales. Pour la militante indienne Vandana Shiva, les femmes assurent la majeure partie de la production alimentaire dans le monde. Elles nourrissent le monde, comme la Terre nourricière fait vivre l’humanité. À l’inverse, la société moderne, caractérisée par le capitalisme financier et la mondialisation, exerce sur les femmes et la nature son despotisme patriarcal socioéconomique et technologique. D’où l’importance de soutenir un modèle d’agriculture basé sur l’agroécologie et sur l’égalité femmes-hommes.

À l’heure où de plus en plus de personnes prennent enfin conscience des effets de la mondialisation sur le climat et l’environnement, il est urgent d’intégrer les multiples formes de domination dans une compréhension globale des défis pour l’humanité.

NDLR : Les propos de Françoise Vergès sont extraits d’une interview publiée par la Revue Ballast.

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *