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Interview : « Faire, c’est être. Etre, c’est faire »

Décembre 2010
Publié dans le
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L’éclairage d’Olivier Gosselain, du Centre d’anthropologie culturelle de l’Université Libre de Bruxelles

Propos recueillis par François Graas

Déclics : Pour beaucoup de gens, les notions d’artisanat et d’identité culturelle évoquent le passé. Or, les artisans avec lesquels nous travaillons vivent à notre époque.

Olivier Gosselin (OG) : Sur cette question on est souvent piégé par l’idéologie. Dans notre société, une distinction est généralement établie entre, d’une part, le petit artisanat (le boucher du coin, le créateur de chapeaux, etc.), qui semble ancien et, d’autre part, le monde de l’industrie et des nouvelles technologies, qui apparaît comme étant moderne. Chez nous, l’artisanat a d’ailleurs une connotation liée au passé ou au loisir. De même, on entend souvent parler des « sociétés traditionnelles » du Sud, comme dans le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, dans lequel le Président français prétend que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».

Pour échapper à ce piège, il faut avant tout observer les artisans au travail et observer leur engagement dans l’activité de la même manière qu’on étudierait l’activité d’une entreprise. Ce faisant, on constate que l’activité des artisans mobilise toute une série d’éléments particuliers – un cadre, des compétences, des rapports sociaux, etc. – qui s’articulent et forment un monde en soi, ce que l’on appelle le « monde de l’activité ». Cette approche permet un désenclavement, d’éviter de tomber dans les grandes coupures qui opposent Nord et Sud, tradition et modernité, ou encore techniques et technologies.

Déclics : Peut-on apprendre quelque chose sur l’identité des artisans et leur communauté à partir d’un objet ?

O.G. : L’être et le faire sont indissociables. Faire, c’est être. Et être, c’est faire. Les activités des artisans sont constitutives de leur identité. Mais le produit fini n’est qu’une finalité parmi d’autres. Le plus important, c’est ce que j’ai fait comme artisan, la façon dont je me suis engagé dans l’activité, les manières de faire.

Là où je travaille, en Afrique de l’Ouest, les techniques employées par les artisans peuvent être attachées à des statuts socioprofessionnels. Ainsi, dans un village composé de griots, de forgerons et de paysans et où les femmes réalisent de la poterie, on a identifié trois recettes de pâte différentes, qui correspondent aux trois statuts socioprofessionnels du village. Pourtant, les pièces se vendent au même prix et sont d’apparence identique.

Au Niger, j’ai rencontré des femmes potières Songhay, qui recourent à la technique du martelage pour façonner les pots. Ces femmes Songhay méprisent les femmes Bella, elles aussi potières, mais qui recourent à la technique du moulage, plus simple. Il faut savoir qu’au Niger, les Bella sont les anciens esclaves et sont un peu perçus comme les gitans de la région. Or, dans les faits, de nombreuses femmes Songhay recourent souvent à la technique du moulage, associée aux Bella, parce qu’elle est plus facile. Mais elles martèlent volontairement la poterie sur une natte pour produire l’effet du martelage. Et c’est bien la technique du martelage qu’elles enseignent à leurs filles ! C’est en fait le résultat de leur volonté de garder un lien avec les ancêtres, via l’apprentissage d’une technique dans le cercle familial, sous l’autorité d’une personne. On voit donc l’importance de la dimension identitaire pour ces artisanes.

Ces exemples montrent que le processus d’apprentissage n’est pas seulement une forme de transmission, mais participe également à la constitution d’une identité de praticien.

Une telle observation permet de montrer que l’étude de ce qui se passe ailleurs dans les pratiques artisanales permet aussi de réfléchir sur nos propres sociétés et notamment sur notre système d’éducation et d’apprentissage.

Déclics : Les organisations de commerce équitable font de plus en plus intervenir des designers qui orientent le travail des artisans pour que leur production réponde mieux à la demande des consommateurs. est-ce une trahison de l’identité culturelle des artisans ?

O.G. : Il faut bien saisir qu’on ne peut jamais tromper sur l’identité, tout simplement parce qu’il n’y a jamais de « fausse » identité. Par exemple, beaucoup considéreront que l’époux d’une potière qui décore des pots en céramique avec des peintures acryliques de couleurs vives pour satisfaire la mode du moment sur le marché local commet une forme d’hérésie. Mais, lorsque cette mode sera passée, la potière continuera à faire les mêmes pots et son mari trouvera tout simplement autre chose à faire.

[highslide](Kenya : Agir en justice pour proteger le kikoi;Kenya : Agir en justice pour proteger le kikoi;;;)

COFTA [Coopération pour le commerce équitable en Afrique] est une plateforme qui regroupe des dizaines d’organisations de commerce équitable dans toute l’Afrique. L’action de COFTA dans « l’affaire du kikoi » révèle une autre facette des relations entre identité culturelle et l’artisanat.

Le kikoi est un type de tissu réalisé par des tisserands vivant sur les côtes est-africaines. En 2007, ces tisserands se sont sentis menacés par la tentative d’une société privée britannique de faire enregistrer le terme « kikoi » comme une marque légalement protégée, ce qui lui aurait permis de détenir un monopole sur l’usage du terme « kikoi » au Royaume-Uni. Les conséquences auraient d’abord été économiques, dans la mesure où les exportations auraient été menacées. Mais, au-delà de l’aspect commercial, il importe de voir ce que signifient symboliquement l’appropriation d’un mot en langue Kiswahili par une société britannique et les limitations d’utilisation d’un terme originaire de leur pays imposées de la sorte aux Kényans. Soyons clairs : cette affaire avait des relents néo-colonialistes.

Heureusement, l’action juridique et de plaidoyer conjointe de COFTA au Kenya et de l’organisation de commerce équitable Traidcraft au Royaume- Uni a fait reculer la firme britannique, qui a renoncé à faire enregistrer une marque « kikoi ». Mais de nombreuses affaires similaires n’ont pas connu la même heureuse conclusion.

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[highslide](Vietnam : La rencontre du commerce et du musee;Vietnam : La rencontre du commerce et du musee;;;)

Au Vietnam, Craft Link est impliqué dans le projet « Artistes en Développement » de l’UNESCO. Le projet est mené en collaboration avec le Musée d’Ethnographie du Vietnam et a pour objectif de renforcer les liens entre les activités commerciales et les activités de formation de Craft Link. Comme beaucoup d’organisations de commerce équitable actives dans l’artisanat, Craft Link vise à permettre aux artisans de vivre dignement grâce à leur savoir-faire. L’UNESCO considère d’ailleurs le commerce équitable comme un moyen « d’améliorer les conditions socioéconomiques tout en resserrant les liens innovants entre cultures, traditions et modernité » [Rapport Investir dans la diversité culturelle et le dialogue interculturel].

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