Isabelle Veyrat-Masson : “L’indignation ne fonctionnera que si elle s’exprime dans un climat qui lui est propice”

Mars 2011
Publié dans le
Rubrique

Docteure en lettres et en sciences politiques, Isabelle Veyrat-Masson consacre l’essentiel de ses travaux à l’étude des médias, et en particulier de la télévision. Elle enseigne à l’Université Paris IV-Sorbonne et à l’IEP de Paris.

Propos recueillis par Gilles Abel

Elle s’intéresse particulièrement au rôle de la télévision dans la formation de la mémoire collective et au rôle des médias dans la formation des représentations et des stéréotypes. Elle a notamment travaillé sur l’indignation à la télévision.

Comment faut-il comprendre le rôle de l’indignation à la télévision ?

Etant donné que l’indignation est une émotion, elle joue un rôle très important à la télévision puisqu’elle fait de l’audience. Cependant, c’est une émotion qui est valorisée et légitime, car c’est au nom de la vertu et du bien qu’on la convoque. Ce n’est en effet pas par égoïsme ou par colère qu’on s’indigne, mais c’est davantage un sentiment réfléchi qu’on ressent, au nom de l’éthique. C’est une sorte « d’émotion morale ». Ce qui est alors important, c’est de pouvoir la distinguer de la colère, de l’émotion tout court ou de la peur.

Y a-t-il des exemples emblématiques de l’indignation télévisuelle ?

Il y a évidemment Daniel Balavoine qui, en 1980, face à François Mitterand s’indigne du traitement réservé à la jeunesse. Ou en 1971, Maurice Clavel quittant un plateau de télévision en disant « Messieurs les censeurs, bonsoir ! ». Il y a également l’indignation de l’Abbé Pierre face à la misère, ou d’Emmanuelle Béart en 1997 face au traitement des sans-papiers de l’église Saint-Bernard. Ce qu’il convient de relever, c’est que tous ces moments d’indignation « cassent » le rythme de la télévision. Tout à coup, le flot d’informations s’arrête, à cause de cette indignation qui interpelle et modifie la routine.

Quelle est la particularité de cette indignation télévisuelle ?

Ce qui est frappant et interpellant, c’est que la télévision qui est une machine à recycler, va également recycler ces indignations. En effet, les exemples cités précédemment vont se retrouver dans des émissions du type « Les 50 plus grandes colères à la télévision ». Et au lieu d’être un moment de prise de conscience, ces indignations vont devenir un spectacle mélangé à des indignations beaucoup plus « banales ». On met en parallèle l’indignation de l’abbé Pierre et celle du joueur de foot qui ne gagne pas assez d’argent. La société du spectacle s’empare donc de cette indignation et la vide de sa substance, en la transformant en rire ou en moquerie. L’indignation se réduit à un « coup de gueule », dont ne ressort parfois plus que quelque chose de dérisoire.

Comment le passage de l’indignation à l’action se joue-t-il dans ce contexte ?

Cela touche aux effets de la télévision, qui sont très difficiles à appréhender. On constate certes que l’indignation de Daniel Balavoine a eu des retombées concrètes, mais on ne peut pas en tirer de généralités pour autant. De plus, il importe de savoir que l’indignation ne fonctionnera que si elle s’exprime dans un climat qui lui est propice. Combien d’indignations ne sont jamais entendues car elles tombent « au mauvais moment au mauvais endroit » ?

Ceci étant, la manière dont la télévision interfère avec l’indignation en les recyclant au nom du spectacle ne fera pas pour autant disparaître la conscience morale des téléspectateurs. Et rien ne prouve non plus que les gens soient susceptibles de s’habituer aux choses injustes ou insupportables qu’ils voient à la télévision. Bien au contraire.

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *