La co-transition : une synthèse de la transition et de la lutte contre les inégalités

Mai 2020
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Il s’agit de faire une transition, nous en sommes à peu près tous convaincus. Nous en sommes aussi convaincus que nos aînés d’hier étaient convaincus qu’il fallait moderniser tout, et ceux d’avant-hier qu’il fallait soutenir le capitalisme. Mais qui doit la faire cette transition ? Avec qui ? Pour qui et pour quoi ? Avec quels modes d’organisation ? Quels préalables ?

Chafik Allal - ITECO

Dès que la question est abordée sérieusement, on se rend compte que c’est compliqué. Parce qu’aujourd’hui, nous sommes tellement engoncés dans des modèles qui nous emmènent droit dans le mur qu’il faut changer de paradigme de construction de société, de développement, de modes d’organisation, d’interaction, etc. pour faire une transition. Et tout cela n’est pas facile. Beaucoup d’auteurs détaillent cela depuis des années : en gros, le libéralisme économique (comme modèle de développement) est responsable des dégâts sur la société, sur l’environnement, y compris sur l’économie et la finance et sur les modes de gouvernance. Il nous faut donc changer la manière de voir les choses, nous débarrasser de tout ce qui nous a fait (ou presque), afin de construire d’autres « matrices », modèles théoriques, visions conceptuelles et pensées.

Nous refusons la définition des concepts (et donc celui de transition aussi) faite en Occident par les dominants et rêvons de le faire tous ensemble, femmes et hommes, enrichis et appauvris, du Nord et du Sud… et comme on dit dans les milieux alternatifs, je vais parler en « je ».

J’ai été sensibilisé à ces questions de transition de façon lente et je reconnais que j’ai moi-même traîné le pied parce que j’avais eu la malchance de voir le film « Demain » dont beaucoup de mes amis « transitionneux » m’ont vanté les mérites : et quelle claque ! Les questions importantes que j’ai gardées de ce film sont : est-ce que ça va être le même groupe social ou humain – on peut le nommer mais laissons cela de côté pour le moment – qui est le responsable principal des problèmes et des crises actuelles dans le monde qui va prendre le pouvoir pour nous infliger ses solutions ? Et alors là, je me souviens de l’écofascisme et des paroles de Bernard Charbonneau : « Un beau jour, le pouvoir sera bien contraint de pratiquer l’écologie. Une prospective sans illusion peut mener à penser que le virage écologique ne sera pas le fait d’une opposition dépourvue de moyens, mais de la bourgeoisie dirigeante, le jour où elle ne pourra plus faire autrement. Ce seront les divers responsables de la ruine de la terre qui organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et qui après l’abondance géreront la pénurie et la survie. Car ceux-là n’ont aucun préjugé, ils ne croient pas plus au développement qu’à l’écologie : ils ne croient qu’au pouvoir ».

Bien que ce film reconnaisse les ravages écologiques engendrés par le capitalisme et les interactions de mauvaise nature avec l’environnement, son examen du désastre social est presque inexistant. « Demain» ne propose aucune analyse des nombreuses oppressions systémiques et des mécanismes de domination consubstantiels aux capitalisme et libéralisme (racisme, sexisme, domination Nord-Sud, enrichis et appauvris), des problèmes indissociables de l’existence du pouvoir — autrement dit de l’accumulation de puissance par un nombre restreint d’individus dans une société.

Compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour changer de paradigme, c’est être naïf ou de mauvaise foi : d’abord, ils n’en sont essentiellement pas ou peu capables (au mieux, et de bonne foi, ils vont saupoudrer l’ancien avec des pratiques nouvelles ; au pire, ils vont instrumentaliser les nouvelles solutions à leur profit) ; ensuite les enjeux de domination ne peuvent pas s’effacer par un coup de baguette magique.

Tout ça pour en arriver à parler de choses sérieuses : ces tentatives que j’appellerai « Demain-like » de parler de transition sont tout à fait compatibles avec les systèmes de dominations actuelles ; l’homme expliquant à la femme, l’urbain ayant les solutions pour le rural, les gens du Nord donnant la main aux gens du Sud ; mais ils ne vont pas se risquer à toucher au pouvoir des multinationales, au pouvoir des hommes sur les femmes ou bien aux mécanismes de domination de l’Occident. Pendant que le « grand débat mondial » de la bien-nommée « éducation à la citoyenneté mondiale » met l’accent sur le rôle des individus dans la transition écologique, celui des multinationales est largement laissé de côté. Et en même temps, on expurge les relations entre peuples et groupes sociaux des histoires de dominations, comme préalable à toutes discussions sur l’avenir du Monde. Ainsi, les puissants s’exonèrent de leurs dettes financières, écologiques vis à vis des autres mais exigent parfois ou souvent des autres d’honorer les leurs.

Par ailleurs, le changement de paradigme commence à avoir lieu, plus pour analyser les problèmes que pour amener des solutions (parfois c’est difficile). On utilise la complexité et on se donne du mal pour expliquer le parcours d’une fraise ou d’une pizza pour dire à quel point ça fait du mal (à la planète, aux sociétés, aux migrations) de consommer des fraises venant d’Espagne ou du Maroc. Et pour donner des solutions, on efface toute la complexité et on propose presque de cultiver soi-même ses fraises ou ses tomates. Bien sûr, en posant ces choix de façon tellement abrupte, on évacue les questions de transition chez l’autre, celui chez qui mon alimentation était fabriquée pendant des décennies, celle qu’on a poussée à me faire des tomates ou des fraises et qui a construit une vie, une famille, basée sur ça. On compte sur ses capacités d’adaptation. Sans vraiment s’en préoccuper ou bien de plus en plus rarement.

Diplômé en sciences appliquées, Chafik Allal a d’abord travaillé en recherche, puis en consultance et en gestion de projets. Il s’est ensuite impliqué sur différents projets liés au multiculturalisme avant de rejoindre l’équipe d’ITECO. Ses centres d’intérêt sont liés aux techniques pédagogiques en éducation populaire, à la formation en interculturel et aux rôles des médias dans la sensibilisation et dans l’éducation.

Alors, et la co-transition dans tout ça ? Il s’agit de réintroduire du politique dans la transition : du Nord- Sud, du « ici et ailleurs », du décolonial, du féminin et du féminisme, de la lutte contre la domination. Parler de la transition sans parler de tout ça c’est risquer de retomber dans l’écofascisme que nous essayons de prévenir. Ne pas permettre que seuls les affairistes du Nord puissent faire leurs affaires dans le Sud ou vice versa, mais dire, clamer haut et fort et défendre l’idée que oui nous avons beaucoup à gagner à travailler ensemble ici et ailleurs : hommes et femmes, du Nord et du Sud, des descendants de colonisés et des descendants de colonisateurs, nous devons construire un devenir pour ouvrir des possibles qui puissent nous concerner tou·te·s, et nous intéresser de là où nous sommes, en travaillant avec d’autres de là où elles sont. Il s’agit de repenser nos luttes en général, c’est-à-dire non pas juste traduire et comprendre des pensées venues d’ailleurs, comme le voudrait une approche anthropologique classique, mais aussi lutter contre la séparation entre un ici et un ailleurs, qui correspond à une construction de la modernité coloniale prise dans des logiques extractivistes et de domination. Par exemple, aussi, écrire plus de textes, faire plus de films avec pour objectifs de créer du lien, de l’interrelation, entre des luttes du Sud et des luttes situées au Nord. Il y en a qui s’y essaient, il y en a même qui y arrivent. Sans concessions, et sans passions tristes ; il s’agit d’un devenir lié mais qui reste à construire. Cette fois-ci, nous pouvons faire le bon choix et nous devons faire le bon choix.

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