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L’agriculture paysanne et ses défis

Juin 2011
Publié dans le
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Active au sein de l’organisation CONZARRD (un regroupement d’ONG et d’organisations populaires situé à Zamboanga del Sur aux Philippines), Maria Neri Bantilan Pampilo (Min Min pour les intimes) se bat pour l’accès à la terre. Invitée en Belgique par Entraide et Fraternité dans le cadre de la campagne « Sans terre, pas d’avenir », elle témoigne de la situation des petits agriculteurs aux Philippines. Nous lui avons présenté Louis Nicodème, un agriculteur de la région de Mons, qui était jusqu’en 2010 président de la FUGEA (Fédération Unie de Groupements d’Eleveurs et d’Agriculteurs).

Propos recueillis par Roland d’Hoop

Déclics : Quelles sont les principales contraintes que rencontrent les petits agriculteurs, qui font de l’agriculture familiale ?

Min Min : Le plus problématique aux Philippines est l’accès à la terre. Le gouvernement ne soutient pas suffi samment les petits agriculteurs pour les aider à acquérir du terrain. Il y a bien quelques supports techniques, mais que pouvez-vous faire sans terre ?

Déclics : Mais qui détient les terres ?

Min Min : La plupart des terres les plus riches sont détenues par des multinationales, qui les utilisent pour faire de l’agro-business. Ces terres ne sont cultivées que pour l’exportation. Aux Philippines, nous sommes très dépendants des semences et des pesticides fournis par l’agro-industrie. Même nos propres produits locaux sont devenus trop chers pour la plupart des gens. Le riz importé de Thaïlande ou du Vietnam est moins cher que le nôtre, ce qui rend très diffi cile le travail de nos paysans. Et beaucoup d’entre eux fi nissent par revendre leurs terres pour se rendre en ville. Ils n’y trouveront malheureusement pas de travail, car ils n’ont aucune formation. Conséquence : des millions de gens ont faim, tout simplement parce qu’ils n’ont plus accès à la terre.

Déclics : l’accès à la terre est-il également un problème en Belgique ?

Louis Nicodème : En Belgique, vu la densité de population élevée, la pression foncière est continuelle et se fait ressentir sur le prix des terres. De plus, le prix des matières premières est devenu tellement volatile qu’il faut soit s’agrandir, soit se diversifier. On a remarqué une nette tendance à l’augmentation de la taille des exploitations. Ces dernières années, on a énormément légiféré en ce sens. L’agriculteur est obligé d’investir beaucoup d’argent pour s’adapter aux nouvelles normes, pour les effl uents d’élevage ou les laiteries par exemple. Du coup, seuls les plus gros producteurs peuvent continuer.

Déclics : La course à la rentabilité en agriculture n’est-elle pas un piège ?

Louis Nicodème : En effet, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) force les petits agriculteurs à investir et à s’agrandir toujours plus. En Belgique, on a dû construire des citernes énormes pour le lisier. Même s’il reçoit une aide de 40%, c’est très diffi cile pour un agriculteur de survivre, surtout si les prix baissent. Comme il n’y a pas de lien entre la production et le prix, l’agriculteur est entièrement dépendant du marché… Et il doit continuer à rembourser ses emprunts même si l’argent ne rentre plus. Avec la taille de mon exploitation, qui reste modeste, je suis obligé d’avoir un travail à côté pour vivre décemment.

Min Min : Chez nous, la question ne se pose pas de cette façon. Il faut d’abord répondre à la demande de nourriture locale. C’est la priorité. Avant d’exporter nos récoltes, il faut d’abord assurer notre propre sécurité alimentaire.

Déclics : Est-ce une question de droits humains ?

Min Min : Bien sûr, car chacun doit avoir le droit de se nourrir. Le droit à la terre est aussi un droit fondamental, car sans terre, il n’y a pas de nourriture.

Louis Nicodème : On ne peut quand même pas comparer notre situation à celle de pays comme les Philippines. En Belgique, il y a des concertations, le système est démocratique.

Déclics : Avez-vous des combats communs entre le Nord et le Sud ?

Min Min : Oui, les petits paysans, qu’ils soient en Europe ou dans le Sud, doivent faire face à une grande compétition vis-à-vis de l’agro-industrie. Chez nous, il y a en plus le problème de l’accès à la terre, et de la dépendance vis-à-vis des engrais, des pesticides et des semences. Nous devons nous battre pour trouver des alternatives et ne plus être dépendants de ces multinationales.

Louis Nicodème : On peut avoir des combats communs, notamment au niveau de la souveraineté alimentaire. On importe chez nous de la viande d’Argentine, chez eux du poulet du Brésil, en Afrique on importe du poulet de Thaïlande. Au Congo, ils mangent beaucoup d’oignons, mais ces oignons sont importés des Pays-Bas. Ce type de marché détruit la paysannerie locale et enrichit l’agro-business. Souvent, les terres sont aux mains des multinationales, et les bénéfi ces pour la population locale sont quasi nuls.

Déclics : La question des agrocarburants fait aussi débat. Est-ce un réel danger pour les petits paysans ?

Louis Nicodème : Les agrocarburants sont un bon exemple des fausses solutions proposées aux pays en voie de développement. A Bornéo ou en Colombie, on détruit d’immenses superfi cies de forêts pour y faire pousser des agrocarburants. Cela rapporte beaucoup aux multinationales mais très peu aux populations locales.

Min Min : Aux Philippines, c’est un réel problème. Le gouvernement encourage ce type de cultures. Mais si tout le monde utilise les terres pour faire rouler les voitures, où trouvera-t-on encore des terres pour se nourrir ? Avec cette politique, notre terre n’appartient plus à notre pays.

Déclics : Mais que peut-on faire pour renverser cette tendance ?

Min Min : Nous sommes en train de faire campagne auprès des paysans pour les sensibiliser à l’importance de garder un contrôle sur nos terres, et pour conserver de l’emploi chez nous, afi n d’éviter que de plus en plus de gens ne quittent le pays pour trouver du travail à l’étranger. Nous faisons aussi pression sur le gouvernement pour qu’il encourage l’agriculture paysanne et bio, afi n de se débarrasser des mauvaises pratiques, qui nous rendent plus dépendants et qui sont préjudiciables pour la santé.

Louis Nicodème : il faut aussi miser sur l’éducation. Les gens sont très infl uencés par la publicité de l’agro-industrie mais ne se rendent pas compte de tout ce que cela implique pour l’environnement et pour la santé.

 

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