L’austérité sape l’autonomie économique des femmes

Mars 2016
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D’après l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes (IEFH), en 2013, “57,8% des bénéficiaires du Revenu d’Intégration Social (RIS) sont des femmes, et la catégorie d’âge la plus importante est celle des 20-24 ans”. A Bruxelles, les femmes font partie des catégories de population plus vulnérables au chômage, et donc plus exposées à la pauvreté.

Manon Legrand

Cet article a été initialement publié dans le magazine Axelle.

Accès au logement, aux soins de santé, à l’éducation, à la justice… Tous ces domaines sont touchés de plein fouet par les politiques d’austérité. Publiée en mars dernier, une étude réalisée pour la commission Libertés civiles, Justice et Affaires intérieures du Parlement européen expose les conséquences de ces politiques dans sept pays d’Europe : Grèce, Belgique, Chypre, Espagne, Irlande, Italie et Portugal  1.

Le constat est sans appel : les mesures d’austérité affectent particulièrement les personnes pauvres, les personnes âgées, les personnes handicapées et leur famille, les personnes sans papiers et les femmes de manière transversale.

D’autres nombreux rapports parus précédemment, issus des ONG ou associations de femmes, en ont déjà fait état. Un constat déplorable, vingt ans après la 4e Conférence mondiale sur les femmes à Pékin, qui avait pour projet de passer l’ensemble des mesures politiques nationales et internationales au prisme du genre afin de faire progresser l’égalité.

Si dans le domaine de l’éducation, la Belgique s’en sort plutôt bien par rapport à la Grèce ou l’Espagne, elle est en revanche montrée du doigt pour la santé. «De plus en plus de femmes sont incapables de payer les frais en matière de santé sexuelle et reproductive», rapporte l’étude. On pourrait également ajouter la mesure de réduction du séjour en maternité, non citée dans le rapport, qui touche directement les femmes. La Belgique a en effet décidé de s’aligner sur la tendance européenne en réduisant d’un demi-jour le séjour à la maternité, le limitant donc à 4 jours. Avec l’objectif de le réduire d’un jour complet en 2016.

Les premières victimes

Les mesures d’austérité n’ont pas été sans conséquence sur l’emploi et la sécurité sociale : licenciements, diminutions ou restrictions des allocations de chômage… Sans oublier les mesures touchant spécifiquement la pension : l’âge de la retraite a été augmenté dans tous les pays – aujourd’hui fixé à 65 ans, l’âge légal passera à 66 ans en 2025 et à 67 ans en 2030 en Belgique – et son montant réduit.

Les femmes, parce que déjà dans une position inégale sur le marché du travail, en sont les premières victimes. Certains ont pourtant avancé que l’austérité avait favorisé l’accès des femmes au travail. Le Lobby Européen des Femmes démonte l’argument : «Les réductions des écarts entre les femmes et les hommes en matière d’emploi ne sont pas un signe que l’égalité femmes-hommes s’accroît. Elles ne reflètent pas des améliorations pour les femmes, mais plutôt la détérioration de la situation de l’emploi aussi bien pour les femmes que pour les hommes».2 En effet, si les femmes ont été appelées sur le marché du travail, il s’agissait d’emplois précaires : temps partiels, métiers pénibles… De plus, les femmes, davantage amenées à assurer la prise en charge des enfants et des autres personnes dépendantes, sont nettement plus touchées par les réductions des allocations familiales, des allocations logement, des pensions d’invalidité. Les coupes budgétaires dans les services publics, le manque de services d’accueil de la petite enfance par exemple, peuvent agir comme des freins à l’accès des femmes au marché du travail. Ces coupes augmentent aussi leur charge de travail, invisible et non reconnue, dans la sphère privée. Cela marque un recul inquiétant pour l’autonomie financière des femmes.

collectif-chomeurs

Dimanche 11 mai 2014 à Bruxelles, des centaines de manifestants ont bravé la pluie pour dénoncer la chasse aux chômeurs. L’appel était lancé par le Réseau Bruxellois des Collectifs de chômeurs/es en vue de dénoncer la politique d’exclusion et de criminalisation des chômeurs et pour appeler à des mesures concrètes contre la précarité. Le mouvement féministe Vie Féminine a participé à cette mobilisation. © Collectif Krasnyi/Karim Brikci-Nigassa

Une recette qui ne fonctionne pas

«L’argument central de promotion des programmes d’austérité à travers l’Europe a été de dire qu’ils étaient nécessaires pour surmonter les principaux déficits budgétaires publics, souvent considérés avoir été causés par des dépenses excessives en matière d’aide sociale durant la crise financière et économique. De plus en plus pourtant, de nombreux experts et organisations internationales s’interrogent sur l’efficacité de ces programmes de consolidation et commencent à reconnaître que la crise financière et les énormes plans de sauvetage des banques européennes font partie des causes profondes de la situation de crise actuelle, et n’en sont pas l’une de ses conséquences», avance le rapport européen. Et les chiffres confirment la mauvaise stratégie des programmes d’austérité. Selon des statistiques d’Eurostat de 2013, la dette publique a le plus augmenté dans les pays qui ont appliqué les recettes de rigueur budgétaire de la Troïka3. Les dégâts sont déjà visibles. Et ce ne serait que le début. «Si certaines conséquences des mesures d’austérité ont été immédiates ou assez vite visibles, d’autres s’observeront seulement après plusieurs dizaines d’années», prévient le rapport européen. L’ONG Oxfam l’illustre par un chiffre 4 : en Europe, 15 à 25 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation de pauvreté d’ici 2025 si les mesures d’austérité se poursuivent. Ces personnes, on le sait déjà, ont majoritairement un visage féminin.

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Futures mamans, passez à la caisse !
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Menace sur l’allocation de garantie de revenu
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Montrer 4 notes

  1. The impact of the crisis on fundamental rights across members states of the EU. Comparative
    analysis, mars 2015
  2. Résumé en français de l’étude du Lobby Européen des Femmes The price of austerity – the impact on women’s rights and gender equality in Europe, 2012
  3. L’alliance de la Banque centrale européenne, du Fonds monétaire international et de la Commission européenne, en charge de la supervision des plans de sauvetage des États membres.
  4.  Le piège de l’austérité : l’Europe s’enlise dans les inégalités, Oxfam, 2013. Voir aussi axelle n° 163.

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