Le “donut”, un schéma pour changer l’imaginaire collectif

Mai 2020
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Grâce à la nouvelle campagne d’Oxfam-Magasins du monde, la fabrication du donut n’aura bientôt plus de secret pour vous ! Derrière la célèbre pâtisserie américaine, se cache un concept inventé par la chercheuse britannique Kate Raworth en 2012, qui permet de rassembler les luttes sociales et écologiques dans une même dynamique. Le principe du donut est de faire apparaître, en un seul schéma, les balises au sein desquelles toute activité humaine devrait dorénavant s’inscrire, afin de maintenir le cap vers « un espace sûr et juste pour l’humanité ».

Roland d’Hoop

L’anneau intérieur délimite le plancher social du bien-être. Il reprend les éléments essentiels, reconnus au niveau international, pour une vie digne: une alimentation suffisante, la santé, l’éducation, le logement, l’énergie… tout en visant plus d’équité sociale et d’égalité homme-femme. L’anneau extérieur est celui du « plafond environnemental » : il délimite la pression que l’humanité peut exercer sur les systèmes vitaux de la terre sans risquer de les mettre en péril au travers, par exemple, du changement climatique, de la perte de biodiversité ou de la destruction de la couche d’ozone. C’est entre ces limites sociales et planétaires que se trouve un espace juste et sûr pour l’humanité.

Dans une interview accordée à la revue Projet, Kate Raworth raconte comment elle en est venue à cette image du donut : « j’ai découvert, en 2009, le schéma qui décrivait les “9 limites de la planète” : j’ai perçu comment ce diagramme faisait franchir un pas important dans la réécriture de l’économie. Il démontrait clairement que l’économie globale doit opérer à l’intérieur de limites qui bornent la pression qu’elle peut exercer sur des écosystèmes essentiels au maintien de la vie. Je travaillais alors chez Oxfam, entourée de travailleurs humanitaires qui répondaient à la dernière crise alimentaire au Sahel et de militants qui réclamaient des services de santé et d’éducation décents pour tous. J’ai pensé intégrer ces questions de justice sociale dans le diagramme. C’est ainsi que j’ai dessiné un anneau intérieur, représentant les limites sociales en complément des limites planétaires. Et quand j’ai montré le résultat à l’un des scientifiques à l’origine du concept de limites planétaires, il a dit aussitôt “c’est le diagramme dont nous manquions ! Ce n’est pas un cercle, c’est un donut”».

En équilibre sur un fil

Si l’on regarde le monde à partir de ce schéma, les nouvelles ne sont pas très positives. Au niveau environnemental, le plafond a d’ores et déjà été dépassé pour au moins trois des neuf dimensions : les changements climatiques, l’utilisation d’azote et l’appauvrissement de la biodiversité. Quant au niveau social, la situation n’est guère plus rassurante. « Près de 13 % de la population mondiale souffre de la faim alors qu’il suffirait de 3 % de la production alimentaire mondiale pour satisfaire ses besoins essentiels. 30 à 50 % de cette production est perdue après récolte, gaspillée dans les chaînes d’approvisionnement des supermarchés ou jetée à la poubelle. Près de la moitié des émissions mondiales de CO2 sont occasionnées par 10 % de la population – je les appelle “carbonistas”. La réduction des inégalités extrêmes d’accès aux ressources et à leur usage est la clé pour faire des progrès aux deux limites du donut » dénonce Kate Raworth.

La dynamique au sein du concept du « donut »

Le défi à relever pour se situer dans l’espace sûr et juste pour l’humanité est complexe car les limites sociales et planétaires sont interdépendantes. D’où l’urgence à imaginer des politiques qui promeuvent à la fois l’éradication de la pauvreté et la durabilité environnementale – et ainsi placer l’humanité à l’intérieur des balises du donut. Pour Kate Raworth, ce donut nous invite à un changement radical d’imaginaire collectif: « les fondamentaux des sciences économiques sont en cause. À quoi sert l’économie ? Comment fonctionne-t-elle ? Quel est le rôle des acteurs économiques que nous sommes ? Si nous voulons conserver la moitié d’une chance d’entrer dans l’espace juste et sûr dans les décennies qui viennent, quel doit être l’imaginaire des étudiants en économie, des responsables politiques et des dirigeants d’entreprises ? Les réponses ne résident certainement pas dans la mentalité dominante d’aujourd’hui. (…)». Et l’auteure insiste : « Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus difficiles et des plus nécessaires de notre siècle. »

Modifier notre perception du progrès

L’université de Leeds a utilisé le concept du donut pour évaluer où se situe la planète par rapport à ces balises sociales et environnementales. Le constat est sévère : aucun pays au monde ne répond actuellement aux besoins de base de ses citoyens tout en respectant un niveau d’utilisation des ressources durable à l’échelle mondiale.

Dans son livre « Doughnut Economics », Kate Raworth imagine 7 principes pour une économie adaptée au monde d’aujourd’hui. Le premier de ces principes est de modifier notre perception du progrès. À la place d’une économie linéaire basée sur l’extraction de ressources naturelles le plus souvent gaspillées pour produire des biens à usage unique, il faut selon elle tendre vers une économie circulaire. Kate Raworth imagine également un monde délivré de sa dépendance aux énergies fossiles. À la place, un réseau mondial d’énergies renouvelables (ex. solaire, éolien, énergie marine) serait détenu par des collectivités qui l’utiliseraient pour le bien commun. De même, les entreprises ne seraient plus la propriété de quelques actionnaires mais seraient détenues par leurs salarié·e·s qui en partageraient les bénéfices.

Pour résumer, on ne peut construire la transition écologique sans une lutte généralisée contre les inégalités, c’est-à-dire contre les 1% de la population mondiale détenant plus de 50% des richesses. De quoi conforter l’action d’Oxfam qui milite depuis de longues années contre les inégalités sociales et pour une économie respectueuse du vivant sous toutes ses formes.

Schéma original du donut

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