Le “donut”, une boussole pour mettre le cap sur un nouveau monde

Mars 2018
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Le principal défi que doit relever l’humanité au XXIe siècle est d’éradiquer la pauvreté et d’assurer la prospérité pour toutes et tous, dans la limite des ressources naturelles de la planète. Pour cela, nous avons besoin d’un cadre, qui pourrait prendre la forme d’un donut, cette pâtisserie américaine. C’est ce qu’a imaginé en 2012 Kate Raworth, chercheuse pour Oxfam. Son concept a depuis été largement partagé par différentes institutions.

Roland d'Hoop

Le concept de développement durable, apparu à la fin des années 1980, a lui aussi été récupéré par le système néolibéral et par les marques, qui ont flairé l’opportunité de ce nouveau marché bien dans l’air du temps. On a assisté à un déferlement de produits teintés de vert, des voitures vertes, des agro-carburants soi-disant écologiques, des yaourts industriels avec « le lait de la ferme », des placements financiers prétendument durables… Tout cela cache mal le « business as usual » et risque de détourner le regard des vrais enjeux, en donnant la primauté à l’économie sur les questions sociale et environnementale.

Près de la moitié des émissions mondiales de CO2 sont occasionnées par 10% de la population

Afin de replacer ces questions au coeur même de notre vision, Kate Raworth a imaginé en 2012 un nouveau concept : le « donut »1. Son principe est de faire apparaître les balises au sein desquelles toute activité humaine devrait dorénavant s’inscrire, afin de maintenir le cap vers « un espace sûr et juste pour l’humanité ».

L’anneau intérieur délimite le plancher social du bien-être. Il reprend les éléments essentiels, reconnus au niveau international, pour une vie digne: une alimentation suffisante, la santé, l’éducation, le logement, l’énergie… tout en visant plus d’équité sociale et d’égalité hommes-femmes2.

L’anneau extérieur est celui du « plafond environnemental » : il délimite la pression que l’humanité peut exercer sur les systèmes vitaux de la terre sans risquer de les mettre en péril au travers par exemple du changement climatique, de la perte de biodiversité ou de la destruction de la couche d’ozone3. C’est entre ces limites sociales et planétaires que se trouve un espace juste et sûr pour l’humanité.

Kate Raworth raconte comment elle a pensé à cette image du « donut » : « j’ai découvert, en 2009, le schéma qui décrivait les « 9 limites de la planète » : j’ai perçu comment ce diagramme faisait franchir un pas important dans la réécriture de l’économie. Il démontrait clairement que l’économie globale doit opérer à l’intérieur de limites qui bornent la pression qu’elle peut exercer sur des écosystèmes essentiels au maintien de la vie. Je travaillais alors chez Oxfam, entourée de travailleurs humanitaires qui répondaient à la dernière crise alimentaire au Sahel et de militants qui réclamaient des services de santé et d’éducation décents pour tous. J’ai pensé intégrer ces questions de justice sociale dans le diagramme. C’est ainsi que j’ai dessiné un « anneau » intérieur, représentant les limites sociales en complément des limites planétaires. Et quand j’ai montré le résultat à l’un des scientifiques à l’origine du concept de limites planétaires, il a dit aussitôt « c’est le diagramme dont nous manquions ! Ce n’est pas un cercle, c’est un donut ».

En équilibre sur un fil

Si l’on regarde le monde à partir de cette boussole, les nouvelles ne sont franchement pas très positives. Au niveau environnemental, le plafond a d’ores et déjà été dépassé pour au moins trois des neuf dimensions : les changements climatiques, l’utilisation d’azote et l’appauvrissement de la biodiversité. Quant au niveau social, la situation n’est guère plus rassurante, dénonce Kate Raworth : « Près de 13 % de la population mondiale souffre de la faim alors qu’il suffirait de 3% de la production alimentaire mondiale pour satisfaire ses besoins essentiels. 30 à 50 % de cette production est perdue après récolte, gaspillée dans les chaînes d’approvisionnement des supermarchés ou jetée à la poubelle. Près de la moitié des émissions mondiales de CO2 sont occasionnées par 10 % de la population – je les appelle « carbonistas». La réduction des inégalités extrêmes d’accès aux ressources et d’usage est la clé pour faire des progrès aux deux limites du donut ».

Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus difficiles et les plus nécessaires de notre siècle

Pour Kate Raworth, ce « donut » nous invite à un changement radical d’imaginaire collectif. Cette nouvelle mentalité à construire passera par l’acceptation des limites à toute activité humaine : « La notion de « limites » est délicate pour les cercles politiques et les milieux d’affaires. Elle suscite même une certaine hostilité : on la présente volontiers comme une contrainte face au désir d’innover et au dépassement, comme un obstacle à des découvertes fondamentales. (…) Pourtant, nous nous portons mieux quand nous vivons à l’intérieur des limites des systèmes vivants, mais notre modèle centré sur la croissance résiste ! Dépasser cette obsession pour la croissance est une des transformations les plus difficiles et les plus nécessaires de notre siècle.4»

Montrer 4 notes

  1. Le concept a notamment été utilisé par l’ONU lorsqu’il a fallu déterminer les objectifs de développement durable. Il a également été adopté au niveau local par des urbanistes, des designers…
  2. Ces limites sociales sont basées sur les 11 priorités approuvées lors de la conférence Rio+20 en 2012.
  3. Il s’agit des limites environnementales planétaires définies par Rockström et al. dans l’étude publiée dans la revue Nature en 2009
  4. N°356, février 2017, repris sur le site Basta!

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