L’économie circulaire : l’avenir du commerce équitable ?

Mai 2020
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Le concept d’économie circulaire a le vent en poupe en ces temps de crises environnementale et climatique. Ses promoteurs incluent des acteurs aussi divers que la marque de mode H&M, la fondation Ellen MacArthur (EMF) ou la Région de Bruxelles-Capitale (RBC). Exploration du concept en compagnie d’Emmanuel Mossay (expert auprès d’Ecores) et Marine Spor (doctorante à l’ULB).

Patrick Veillard

Que ce soit dans la mode, l’alimentaire ou encore la construction, difficile d’échapper au concept d’économie circulaire ! Son principe essentiel est de refermer le cycle de vie d’un produit. C’est-à-dire de passer d’un processus linéaire d’extraction – transformation – consommation – déchet, à un processus circulaire où les déchets sont réduits ou éliminés, en les utilisant comme matières premières de nouveaux produits.

Un concept englobant mais peu innovant

L’objectif majeur de l’économie circulaire est ainsi d’optimiser les flux de matière pour mieux utiliser les ressources disponibles et réduire la production de déchets. L’une de ses forces est son caractère très ‘englobant’ : elle recoupe de nombreuses pratiques différentes, telles que l’éco-conception (design de produits à l’impact environnemental réduit, notamment en termes de déchets en amont), l’écologie industrielle (l’échange de ressources secondaires entre entreprises), l’économie de la fonctionnalité (le remplacement de la vente de produits par la vente de services ou la location), ou encore le réemploi, la réutilisation, la réparation et le recyclage (voir schéma)

Mais selon M. Spor, « le concept n’est pas nouveau, il ne fait que réactualiser de nombreuses pratiques, telles que la fabrication au 19ème siècle de papier à base de vêtements récupérés par les chiffonniers. C’est donc beaucoup une question de forme et de communication… Même si dans certains secteurs, il y a des innovations, notamment techniques, qui rendent tout cela plus original ».

Hiérarchie des niveaux de circularité

Toutes ces pratiques ne présentent pas le même potentiel en matière de diminution de l’impact environnemental. L’échelle de Lansink est un outil permettant de les hiérarchiser, sur base du principe « le meilleur déchet est celui qui n’existe pas ». La réutilisation permet de retarder la génération d’un déchet, de son traitement et des coûts environnementaux liés.

Un problème majeur d’après E. Mossay est qu’aujourd’hui, « la majorité des investissements se font dans le bas de l’échelle, en particulier dans le recyclage. Quelque part, c’est une manière pour les gros acteurs privés de se targuer de faire de l’économie circulaire en ne remettant pas en question leur modèle de croissance ». Par exemple, H&M propose depuis plusieurs années de rapporter ses vêtements dans ses magasins en échange de bons d’achats. Cela peut être perçu comme une amorce de changement dans le secteur, notamment sous la pression de la société civile, ou à l’inverse comme du pur green washing, ne faisant qu’accélérer la boucle de production / consommation de la fast fashion. Pour E. Mossay, « ce sont souvent des PME ou indépendants qui ont les démarches les plus vertueuses ou innovantes. Certaines d’entre elles développent de nouveaux processus de réutilisation, de surcyclage ou de remanufacturing d’objets, ce qui les place à un niveau supérieur dans la hiérarchie. »

Quid des critères sociaux ?

Contrairement au développement durable, plus équilibré sur ses trois composantes économique, sociale et environnementale, l’économie circulaire cherche en priorité des bénéfices environnementaux, quitte à sacrifier l’emploi sur l’autel de la productivité du travail. Cette critique peut cependant être nuancée : plusieurs études prévoient un bilan neutre en termes d’emploi (voire un léger gain), dû notamment à la forte intensité du travail de secteurs tels que la gestion des déchets ou la réparation.

Une relocalisation de l’économie ?

Les discours politiques mettent souvent en avant le caractère non délocalisable des emplois créés. Les activités de réutilisation par exemple sont réalisées le plus souvent à une échelle territoriale restreinte (ville ou région), ce qui offre des avantages en termes d’emplois et de limitation des transports (et donc des émissions CO2).

Selon M. Spor, ce caractère local doit néanmoins être relativisé. « Cela dépend fortement du secteur considéré. Il est clairement faisable (et souhaitable) de relocaliser l’alimentaire par exemple. Mais dans le cas du textile, les conditions pour relocaliser l’industrie ne sont pas (encore) réunies, de par le caractère très mondialisé de la production. Il existe bien des tentatives mais les coûts des produits explosent, ce qui pose des problèmes d’accessibilité ».

E. Mossay partage cet avis. Selon lui, « il faut rester pragmatique : si l’on compare l’artisanat Nord à celui du Sud, ce dernier ne peut rivaliser dans une optique de parfaite circularité. Mais c’est différent si l’on compare l’artisanat Sud avec une production industrielle au Sud, en Chine par exemple, qui entraine le plus souvent des conditions de travail indécentes ».

Ainsi, « cela fait parfaitement sens, à moyen terme, de développer au Sud des produits équitables (synonymes de travail décent) et surcyclés (c’est-à-dire sur base de déchets), puis de les envoyer au Nord pour une deuxième vie», explique E. Mossay. «On peut même imaginer créer des liens avec des ateliers au Nord pour réparer ou recycler ces produits équitables circulaires, afin de leur offrir une troisième vie. On gagnerait également en valeur sociale si ces ateliers fonctionnaient dans une logique de réinsertion sociale ».

Une réelle alternative circulaire ‘socio-équitable’

De telles filières, intégrant Nord et Sud d’une part et circulaire et équitable d’autre part, ne sont pas encore une réalité. Mais l’on peut essayer de tendre vers cet idéal. C’est ce qu’a récemment initié l’organisation mondiale du commerce équitable (WFTO), avec le lancement en 2018 de sa ‘People and Planet initiative’, qui vise le développement de l’offre en produits circulaires équitables par ses membres (voir pages 30). Pour pleinement réaliser ce type d’hybridation, il sera nécessaire de davantage collaborer avec d’autres acteurs, par exemple de l’économie sociale, dont les modèles organisationnels peuvent être source d’inspiration (ex. les Ressourceries, ou encore les fablabs, afin de travailler sur des produits plus fonctionnels ou ‘low tech’). A défaut, le risque est grand que l’économie circulaire ne soit qu’un avatar de plus de l’économie capitaliste dérégulée.

Pour aller plus loin : L’économie circulaire : l’avenir du commerce équitable ?

Histoires plastiques

Le plastique est l’objet, ou plutôt la matière, de toutes les critiques. Et pourtant, il a un jour été la promesse d’un monde meilleur. L’histoire du plastique est une histoire humaine à écrire au pluriel, celle du fantasme d’une matière magique et démocratique, au destin tragique tant elle met en péril la vie sur Terre.

Pointé du doigt à l´heure de notre crise écologique actuelle, il présente pourtant une situation paradoxale : le plastique dégrade notre qualité de vie et celle des autres espèces vivantes à l´échelle planétaire, tout en nous maintenant en vie (il n´y a qu´à voir combien les soins de santé prodigués à l´hôpital en dépendent !).

Par ailleurs, il pourrait s´avérer être notre meilleur allié pour répondre aux désastres écologiques actuels et à venir, si l’on en croit les innovations émergentes comme l’Ocean Cleanup, un procédé imaginé par le jeune Néerlandais Boyan Slat à l’âge de 17 ans pour dépolluer 90% des plastiques présents dans les océans ! (theoceancleanup.com).

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