Les dessous du vêtement de seconde main

Juin 2013
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Lorsque l’on évoque les vêtements de seconde main, les premières images qui nous viennent à l’esprit sont souvent les dépôts ‘minimalistes’ des organisations caritatives, les vitrines bigarrées des fripiers ou encore la petite veste chinée à la brocante du quartier. Au-delà de ces clichés, la filière de vêtements de seconde main est une activité économique crédible et profitable. Comme pour toute activité commerciale, elle comporte son lot de contradictions et de paradoxes. Ce dossier a pour objectif de mettre en lumière les bonnes pratiques mais aussi les dérives auxquelles le secteur est confronté.

Chloé Zollman et Valérie Dheur

en tête dossier à telecharger sur site oxfam (pas acces bonne qlté)

Le seconde main : une réponse à la surconsommation

La fréquence des modes et la qualité des vêtements sont le reflet des stratégies développées par les multinationales qui les fabriquent. Pour augmenter leurs ventes, et donc la consommation, ces dernières mettent au point des techniques visant à réduire la durée de vie des produits. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, votre tout nouveau t-shirt se retrouve en piteux état tandis que votre nouvelle paire de chaussures est déjà démodée.

Contrairement aux apparences, le prix des vêtements discount est en réalité très élevé ! Une production croissante et des prix cassés nécessitent un approvisionnement continu de matières premières, associé à des coûts de production défiants toute concurrence. De l’usine à la poubelle, les produits ont une durée de vie toujours plus courte et épuisent notre planète aux ressources finies. Et si les coûts sociaux et environnementaux du vêtement ne sont pas inclus dans le prix final, le contribuable finit toujours par les payer en bout de chaîne.

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La campagne ‘Prêt à jeter ?’ démontre que le secteur de la seconde main, notamment des vêtements, est un système économique
alternatif qui refuse la logique de surconsommation en proposant une attitude d’éco-consommation.

Seconde main et commerce équitable : deux démarches complémentaires !

Il existe une multitude de manières d’adopter une attitude de consommation responsable. Parmi les initiatives pionnières, on retrouve le commerce équitable. Depuis toujours, Oxfam-Magasins du monde défend des modes de consommation et de production conscients et raisonnés, cohérents avec les enjeux sociaux et environnementaux actuels. Le vêtement de seconde main entre pleinement dans cette logique. Le commerce de seconde main d’un côté, le commerce équitable de l’autre : ces activités complémentaires sont des alternatives concrètes qui permettent aux citoyens d’agir de manière plus responsable.

Prolonger la vie d’un veston ou boire un verre de jus Worldshake, c’est refuser l’acte d’achat impulsif, soumis au diktat de la publicité. C’est opter pour la solidarité avec les populations marginalisées au Nord et au Sud. Nos modes de consommation ont une influence sur notre manière de vivre : il est donc primordial de les utiliser à bon escient. Des alternatives concrètes existent pour que l’individu soit un citoyen, avant d’être un consommateur !

Lorsque les chaînes de prêt-à-porter récupèrent le seconde main vintage pour en faire une tendance, elles se moquent du consommateur et ne font qu’encourager la surconsommation. Assez éloigné des préoccupations du seconde main ! © Tim Bret Day/Oxfam

Lorsque les chaînes de prêt-à-porter récupèrent le seconde main vintage pour en faire une tendance, elles se moquent du consommateur et ne font qu’encourager la surconsommation. Assez éloigné des préoccupations du seconde main !
© Tim Bret Day/Oxfam

Le seconde main, une nouvelle tendance ?

En 1992, les Petits Riens lançaient à Bruxelles leur premier défilé de mode de seconde main. A l’époque, rien ne laissait présager que les amateurs de mode et de design allaient s’enthousiasmer pour ce rendez-vous devenu incontournable. Car aujourd’hui, les ‘modeux’ se sont accaparé le vintage pour lancer de nouvelles tendances. Dans la foulée, des myriades de boutiques de vêtements vintage ont fleuri dans les quartiers branchés bruxellois. Mais à un jet de pierre des quartiers branchés, les magasins ‘classiques’ de seconde main n’ont pas vraiment bénéficié de cet essor.

Quand le vintage devient une mode

Si le vintage, avec ses prix parfois exorbitants, est bien du seconde main, il s’agit avant tout d’un art de s’habiller, solidement ancré dans une logique de tendance qui, comme toute tendance, change, évolue et appelle la consommation voire la surconsommation, et n’entraine pas une réflexion sur celle-ci.

Pourtant, si les puristes se sont enthousiasmés pour le vintage, c’est parce qu’ils ont été séduits par la qualité des tissus et de la confection et par son côté ‘intemporel’, dépassant la mode. Mais avec le succès de masse du vintage, on constate que l’achat est plus motivé par la recherche d’un style ou d’une identité vestimentaire que par une réflexion sur la consommation.

Gare au ‘seconde main’ neuf

Le secteur du prêt-à-porter neuf reprend, copie, amplifie les nouvelles tendances à la vitesse de l’éclair. Pour continuer à croître, il doit constamment amener de la nouveauté pour nous inviter à acheter toujours un peu plus. Les jeunes et moins jeunes branchés aux petits budgets se sont donc empressés de dévaliser les rayons de ces collections de tendance rétro mais faussement vintage. De l’esprit de qualité et de durabilité de ceux-ci, il ne reste pas grand-chose. Cerise sur le gâteau : des grandes chaînes nous permettent de (sur)consommer tout en ayant bonne conscience. Certaines d’entre elles nous proposent un bon d’achat en échange de notre paire de chaussures usagées : de quoi activer à nouveau le désir d’acheter !

Centre de tri de l’asbl Terre à Herstal.Centre de tri de l’asbl Terre à Herstal.

Centre de tri de l’asbl Terre à Herstal.Centre de tri de l’asbl Terre à Herstal.

Le tandem seconde main / économie sociale mis à mal

En Belgique francophone, le secteur du seconde main, de la collecte au tri, est en grande partie géré par des entreprises d’économie sociale, fédérées au sein du réseau Ressources. Chaque organisation défend les principes de l’économie sociale, à savoir oeuvrer pour un développement économique, social et respectueux de l’environnement.

Une démarche qui pose question

En octobre 2012, H&M annonce son intention de réaliser une collecte de vêtements usagés via ses magasins. L’information est largement relayée par les médias et la blogosphère qui s’enthousiasment d’une telle initiative. Mais deux mois plus tard, lorsque la chaîne dévoile le mode de fonctionnement de son opération de collecte, les opérateurs de textile de seconde main du secteur de l’économie sociale en Europe s’allient pour réagir et dénoncer cette initiative. Le secteurs’indigne de la délocalisation de l’activité, sans aucun partenariat et ancrage local, de la centralisation du processus et de son coût écologique.

Qui gère vraiment la collecte H&M ?

H&M a conclu un accord avec la société anonyme suisse I:collect, spécialisée dans la collecte de vêtements sur des lieux de vente. I:collect est membre du consortium SOEX group qui se présente comme le groupe le plus grand et le plus expérimenté au monde dans le traitement de vêtements de seconde main, même s’il n’existe que depuis cinq ans. L’ensemble des biens collectés par I:collect est redirigé vers l’unique centre de tri et traitement du groupe. Celui-ci est basé en Allemagne (50km au nord de Leipzig) et traite environ 272 tonnes de vêtements par jour grâce à 550 employés. Ceux-ci travaillent en trois shifts, 24heures/24 et 7jours/7, sur une chaîne de production ultra moderne et mécanisée. SOEX ne communique pas sur l’utilisation des vêtements réutilisables après la phase de tri.

Ancrage local

En 2011, l’asbl Terre et Oxfam-Solidarité publient un communiqué de presse pour dénoncer le phénomène de délocalisation observé dans le secteur du seconde main qui risque de mettre à mal les entreprises d’économie sociale actives dans le secteur. De plus en plus d’opérateurs, qui ne sont souvent pas reconnus par les autorités, réalisent des collectes, parfois illégalement, sur le territoire belge et exportent directement la matière à trier vers Dubai, Taiwan ou la Tunisie où les coûts de main-d’oeuvre sont drastiquement réduits. La question du travail décent et de la délocalisation des emplois se pose donc aussi dans le secteur du seconde main.

À l’heure actuelle, rien ne permet de savoir si SOEX recourt à ces techniques d’exportation. Mais ce qui est certain, c’est que par son choix de partenariat unique avec SOEX, l’entreprise n’utilise pas les ressources qui existent localement. Conséquence : les entreprises d’économie sociale craignent un essoufflement de cette filière qui déplace massivement les vêtements à trier. Un tel système n’est viable que parce que le marché mondial de la fripe reste porteur et que les transports sont ‘bon marché’.

Lorsque le vent aura tourné, et malgré leurs décennies d’expérience, les organisations d’économie sociale risquent en effet de se retrouver fragilisées au sein d’un marché démembré. Leurs missions sociales seront alors mises en péril avec des conséquences socio-économiques graves sur les communautés, principalement en ce qui concerne la création d’activités et d’emplois à l’échelon local.

Un marché du seconde main non-écologique

Le groupe SOEX se targue d’une mission ‘zero waste’ (littéralement, zéro déchet), avec un taux de reconversion de 98% des vêtements traités. Cependant, aucune mention n’est faite de l’énergie grise dépensée dans un processus industriel (transport, usinage) où la forte mécanisation est mise en avant. L’empreinte écologique d’un produit se calcule pourtant sur l’ensemble de son parcours, incluant tant son énergie grise que l’énergie dépensée lors de la production.

Concentration de l’activité

La concentration de l’activité, c’est-à-dire le fait que l’ensemble des vêtements soient triés en Allemagne, a un impact écologique non négligeable mais son impact socio-économique est sans doute plus important encore. Malgré ses faiblesses et ses imperfections, le secteur de l’économie sociale du textile de seconde main en Wallonie représente 580 emplois pour 23.000 tonnes traitées annuellement. Il s’agit également de 95 magasins répartis sur tout le territoire wallon qui remettent en vente à prix abordables les vêtements en bon état. Ce sont enfin des projets au Sud comme au Nord soutenus grâce aux bénéfices du secteur. Le secteur ne craint pas l’avenir de la fripe mais il craint que le modèle de l’économie sociale ne soit marginalisé.

Oxfam's work in the flood affected region of Mozambique

Pas de frontières pour la fripe

Invendus ou jugés non vendables dans nos contrées, de nombreux vêtements sont exportés vers l’Europe de l’Est ou les pays du Sud, le plus souvent vers l’Afrique. Les conteneurs remplis de ballots sont importés par des fripiers basés en Afrique ou dans les Emirats. Une fois parvenus sur le continent africain, les ballots sont vendus à des semi-grossistes ou à des détaillants qui, à leur tour, vendent la marchandise sur les marchés des villes et villages.

Une histoire qui ne date pas d’hier

La fripe fait l’objet d’un commerce international depuis le XIXe siècle. Après l’Europe, les colonies deviennent rapidement le débouché pour les vêtements dont les métropolitains ne veulent plus. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, avec l’augmentation du pouvoir d’achat des populations occidentales et la baisse du prix des vêtements, les dons de vêtements usagés montent en flèche. Les organisations caritatives ne les donnent plus prioritairement aux populations précarisées locales, préférant les vendre afin de financer leurs divers projets.

Dumping textile, vraie-fausse idée ?

Avec les années 1980 vient la libéralisation des marchés du Sud. Le prix des habits baisse à mesure que l’offre augmente. Le volume des exportations de fripes explose et est accueilli à bras ouverts par les populations appauvries par les mesures des plans d’ajustement structurel. Ces programmes avaient comme objectif l’intégration des économies du Sud dans le marché mondialisé, mais, en prônant notamment la privatisation de secteurs tels que la santé, l’éducation et le social, et donc la réduction des politiques sociales, ils eurent des effets sociaux désastreux. Le déclin des industries textiles africaines a souvent été attribué à l’essor de la fripe alors qu’il n’est qu’une des conséquences de ces programmes d’ajustement structurel. C’est précisément eux qui ont ouvert les marchés africains aux importations de textile tant de seconde main que neuf, notamment le textile asiatique à bas prix. La privatisation des firmes textiles, leur mauvaise gestion et le manque de capitaux de départ n’ont par ailleurs pas permis à l’industrie textile africaine de décoller.

Oxfam a lancé au Sénégal l’entreprise sociale ‘Frip Ethique’. Ce projet permet de fournir de l’emploi à Dakar et de générer un profit pour soutenir des programmes d’Oxfam en Afrique de l’Ouest. ©Abbie Trayler-Smith/Oxfam

Oxfam a lancé au
Sénégal l’entreprise
sociale ‘Frip Ethique’.
Ce projet permet de
fournir de l’emploi à
Dakar et de générer un
profit pour soutenir des
programmes d’Oxfam
en Afrique de l’Ouest.
©Abbie Trayler-Smith/Oxfam

 

La fripe a-t-elle encore de beaux jours devant elle ?

Dans certains pays, comme au Cameroun, l’intérêt des consommateurs s’est déplacé vers les produits issus du marché asiatique. Neufs et de surcroît souvent conçus à destination du marché africain, ils s’adaptent donc mieux aux modes et tendances locales. Au Mozambique, par contre, le vêtement de seconde main garde toute sa valeur car vendeurs et consommateurs savent qu’il est généralement de meilleure qualité. Il peut donc être vendu plus cher. Cela conduit certains vendeurs à acheter de la marchandise neuve venue d’Asie pour la travestir et la vendre parmi des produits de seconde main au prix de ces derniers. Au Kenya, par contre, vêtements neufs et usagés sont souvent ouvertement vendus ensemble mais le prêt-à-porter de seconde main se vend plus rapidement. Même si la situation diffère d’un pays à l’autre, le prêt-à-porter neuf et bon marché de qualité médiocre gagne en popularité et devient donc le réel concurrent de la fripe.

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