Les entreprises au pouvoir

Septembre 2019
Publié dans le
Rubrique

La chaîne du cacao ressemble beaucoup à un sablier. 5 à 6 millions de petits agriculteurs cultivent le cacao qui est ensuite acheté, et souvent également transformé, par un petit groupe de négociants. Ils vendent alors le cacao à un groupe tout aussi sélect de chocolatiers qui vendent le chocolat – via quelques chaînes de supermarchés – à des millions de consommateurs.

Who’s got the power ?

Par le jeu des reprises, les petites entreprises sont de moins en moins nombreuses dans le secteur du cacao et les grands acteurs sont devenus colossaux. Résultat : un déséquilibre des forces en présence qui joue en défaveur des cultivateurs. Les grandes entreprises sont capables de résister à n’importe quelle variation des prix – et peuvent même les provoquer. Les cultivateurs et coopératives n’ont pas leur mot à dire et ne sont pas en mesure d’exiger une plus grande part du gâteau. Nos pouvoirs publics doivent lutter activement contre ce type de concentration du pouvoir. Ce système est source d’inégalités dans le monde… et de pratiques commerciales non équitables.

  • 5 à 6 millions de petits agriculteurs cultivent le cacao
  • le cacao est acheté et souvent transformé par un petit groupe de négociants
  • les négociants vendent le cacao à un groupe sélect de chocolatiers
  • via les chaînes de supermarchés, le chocolat est vendu à des millions de consommateurs

 

 

 

 

1. Négociants et transformateurs de cacao

Un petit groupe de sociétés gigantesques a la mainmise sur l’ensemble du cacao dans le monde

Chaque année, les cultivateurs produisent en tout plus de 4 millions de tonnes de fèves de cacao. Un petit groupe de sociétés gigantesques achète presque l’ensemble de cette production. Si ce n’est le premier, les noms de ces traders ou « grinders » ne vous disent probablement rien : Barry Callebaut, Olam, Cargill, Ecom, Sucden, Touton … Pourtant, le cacao de ces mastodontes se retrouve dans presque toutes les tablettes de chocolat du monde. Ils sont présents dans les ports des pays producteurs de cacao, également chez nous. Si vous connaissez un peu le port de Gand, vous avez déjà peut-être aperçu le site de Cargill.

2. Chocolatiers

Une fois le cacao transformé, environ la moitié est vendue à un groupe sélect de sept puissants chocolatiers. Ils représentent ensemble 70 % du chiffre d’affaires mondial du secteur du chocolat. Les noms de ces chocolatiers nous sont déjà plus familiers.

3. Supermarchés

Si nous représentons la valeur ajoutée totale créée par tonne de cacao par une tablette de chocolat, la part de cette tablette qui revient aux cultivateurs est de 6,6 %. Ce pourcentage se situait encore à environ 16 % dans les années 1980. Alors que le prix du chocolat a augmenté pour nous, le prix du cacao a baissé. Les grands chocolatiers et supermarchés accaparent ainsi une part toujours plus grande de la valeur ajoutée créée. Ce sont eux qui tirent les ficelles dans le secteur du cacao. Mais ce pouvoir va aussi de pair avec une responsabilité. Ils doivent utiliser cette influence pour protéger les droits des cacaoculteurs et refuser le cacao associé à la déforestation.

Les coopératives en guise de partenaires commerciaux privilégiés

5 millions de petits cultivateurs face à une poignée d’entreprises. Qui a le plus de poids dans les négociations, pensez-vous ?

Pour avoir voix au chapitre, les cultivateurs doivent s’unir. En formant des coopératives, ils peuvent regrouper eux-mêmes le cacao récolté et organiser son transport vers le port. Certaines coopératives bien organisées assurent même l’exportation de leur cacao à l’étranger et les plus grandes ont même leur propre usine de transformation.

Hélas, la plupart des cacaoculteurs ne sont pas organisés. Et les coopératives ont souvent du mal à fédérer les cultivateurs pour peser davantage dans les négociations. En cause, certaines difficultés récurrentes.

Difficultés :

  • La plupart des coopératives ne peuvent payer leurs cultivateurs qu’une fois qu’elles ont vendu le cacao. Les cultivateurs doivent donc attendre des semaines voire des mois avant d’être payés.
  • Des acheteurs peu scrupuleux en profitent. Ils vont voir directement les cultivateurs et les paient immédiatement. Les coopératives n’ont donc pas l’opportunité de se développer.
  • Les grandes entreprises font des affaires avec ces intermédiaires et ne savent donc pas précisément d’où provient le cacao. Et quand les entreprises se fournissent auprès des coopératives, elles achètent généralement sans contrat ou sans perspective de collaboration durable. Les cultivateurs endossent tous les risques en cas de mauvaise récolte ou de chute des prix.
  • Comme elles n’ont pas de contrats fixes et que leurs revenus ne sont donc pas assurés, les coopératives ne peuvent pas contracter de prêts. Pourtant, elles en ont absolument besoin pour pouvoir payer leurs membres lors de la récolte et procéder à des investissements.

Pour avoir un chocolat durable, il faut mettre en place de contrats stables à long terme avec des coopératives indépendantes. C’est la seule manière pour les cultivateurs de pouvoir s’organiser de façon professionnelle et de réclamer leur part de la tablette de chocolat.

Le chocolat labellisé est-il vraiment durable ?

Le secteur du cacao est confronté à une foule de problèmes… mais ne porte-t-il pas souvent un label indiquant qu’il est durable ? Hélas, ce n’est pas si simple.

Un label indique que le cacao contenu dans le chocolat provient de producteurs qui répondent aux critères liés à ce label.

Pour obtenir la certification Fairtrade, les coopératives doivent être organisées de façon démocratique et miser sur des pratiques agricoles durables. En guise de compensation, la coopérative bénéficie d’un prix minimum garanti (2.400 $/tonne) et d’une prime fixe (240 $/tonne). Les membres choisissent eux-mêmes comment utiliser cette prime. Il faut souvent beaucoup de travail pour qu’une coopérative respecte tous les critères… De plus, cela ne leur garantit pas de trouver des acheteurs prêts à respecter les conditions Fairtrade. La demande pour le cacao Fairtrade reste encore trop faible. En moyenne, une coopérative Fairtrade ne vend que 30 % de son cacao aux conditions Fairtrade.

Pour porter le label Rainforest Alliance (RA, fusionné en 2018 avec UTZ), les cultivateurs doivent également utiliser des méthodes de production durables, mais cela ne leur offre pas de garanties supplémentaires. RA ne propose pas de prix minimum et si les cultivateurs souhaitent bénéficier d’une prime, ils doivent la négocier. RA est dès lors généralement moins cher pour les chocolatiers et les supermarchés. Cela explique qu’une part importante du cacao mondial (30 %) porte ce label. Une différence considérable avec le label Fairtrade, qui ne représente que 3 % du cacao mondial.

Pour garantir aux cultivateurs un revenu vital, les labels doivent mettre la barre plus haut, en proposant des garanties supplémentaires au cacaoculteur. Mais si au final, les entreprises se tournent toujours vers un système de certification meilleur marché, la situation des cacaoculteurs ne pourra pas s’améliorer.

Les labels sont « tendance »…

À l’heure actuelle, certaines entreprises lancent aussi leur propre label. Même si ces programmes présentent des avantages, ils ne garantissent pas assez d’autonomie pour les coopératives de producteurs impliquées. Ces dernières n’ont que très peu de marge de négociation quant aux conditions des programmes et ont encore moins l’occasion de développer leur propre stratégie afin de prendre la place qui leur revient dans la chaîne de production.

Conclusion

Il s’avère donc que les labels ne garantissent pas nécessairement un produit durable et que des mesures contraignantes s’imposent afin de remettre le secteur sur la bonne voie. Il est du devoir de nos pouvoirs publics de définir des cadres contraignants à cet effet.

Les labels peuvent être un moyen d’accroître le contrôle sur le caractère équitable et durable de la production du cacao, mais ils ne peuvent jamais constituer un but en soi. Les labels seuls ne permettront jamais de rendre le secteur du cacao durable.

 

Partager!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *