Local et équitable : même combat

Septembre 2011
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Depuis le mois de septembre, Oxfam-Magasins du monde s’est lancé dans la commercialisation de panier paysans de fruits et légumes locaux dans certains Magasins en Wallonie et à Bruxelles*. Dans un contexte qui voit de plus en plus d’acteurs du commerce équitable se tourner vers les produits du Nord, nous avons suscité la rencontre entre un acteur spécialisé dans le commerce équitable et un défenseur de l’agriculture paysanne locale.

Propos recueillis par François Graas.

Déclics : Considérez-vous que le commerce équitable et l’agriculture paysanne locale sont plutôt complémentaires ou antagonistes ?

Johan Declercq : Je ne vois pas de contradiction entre les deux initiatives. Les paysans du Nord et du Sud vivent des situations comparables en termes de dépendance par rapport au crédit. Mais, alors que les paysans du Nord s’endettent, ceux du Sud n’ont bien souvent pas accès au crédit ni au marché. Ils sont aussi moins structurés en organisations représentatives et ne reçoivent pas de soutien de leurs gouvernements.

Thomas Vercruysse : Je partage une partie de l’analyse de Johan. Je connais beaucoup de jeunes au Nord qui veulent développer des activités paysannes en utilisant des méthodes de production respectueuses de l’homme et de la nature. Ces paysans rencontrent les mêmes problèmes qu’au Sud : pas d’accès au crédit et à la terre ainsi qu’un marché qu’ils doivent créer de toute pièce.

Le commerce équitable pour les produits du Sud qu’on ne trouve pas chez nous et l’agriculture paysanne au Nord sont des initiatives complémentaires. Le commerce équitable permet de soutenir des petits producteurs. Nous avons par contre un problème avec les produits importés que l’on produit aussi chez nous. Consommer des haricots du Kenya en décembre est une aberration. Et je ne vis pas Max Havelaar en particulier, mais notre modèle de société.

Johan Declercq : Max Havelaar est conscient de cet enjeu. Nous recommandons, par exemple aux consommateurs de ne jamais acheter de fleurs coupées. S’ils veulent quand même en acheter, nous leur conseillons de le faire en été, lorsqu’elles ne sont pas cultivées sous serres. Et s’ils souhaitent finalement acheter des fl eurs en hiver, nous leur recommandons de choisir des fleurs équitables, labellisées Max Havelaar, et qui respecent des critères bien définis.

Nous tenons le même discours pour un produit comme le miel. Nous recommandons aux consommateurs de l’acheter directement à un apiculteur local. Et s’ils veulent l’acheter dans un supermarché, nous recommandons le miel équitable.

Autre exemple, qui montre qu’il ne faut pas nécessairement opposer l’exportation et la vente locale : grâce au commerce équitable, les producteurs mexicains de café se sont renforcés et on été capables d’amener les pouvoirs locaux à consommer leur café.

Thomas Vercruysse : L’association le Début des Haricots prône des changements radicaux pour nos actes de consommation alimentaire. Nous pensons que nous ne devrions jamais consommer de tomates espagnoles en hiver. J’ai 35 ans et, quand j’étais enfant, on ne trouvait pas de tomates toute l’année. Nous ne voulons évidemment pas pousser les gens à arrêter de consommer des produits équitables, mais les encourager à avoir une consommation plus durable, et donc plus locale.

 

Déclics : Est-il possible de connecter les préoccupations des consommateurs du Nord avec celles des producteurs du Sud ?

Thomas Vercruysse : Oui, c’est possible. Et c’est déjà en cours. Les consommateurs sont de plus en plus sensibles aux questions sociales et environnementales. Par exemple, la Via Campesina, mouvement paysan international au poids politique important, est de plus en plus attentive aux revendications des mouvements de consommateurs. Les producteurs et les consommateurs ont des intérêts communs. Il est donc possible de soutenir à la fois le commerce équitable et l’agriculture paysanne au Nord, mais sans développer l’un au détriment de l’autre.

Johan Declercq : Je ne pense pas que le commerce équitable se développe au détriment des paysans du Nord. Certains paysans du Nord soutiennent le commerce équitable, parce qu’ils voient des similitudes entre leur situation et celle des paysans du Sud. Les paysans du Nord qui soutiennent le commerce équitable pourraient aussi agir pour pousser les acteurs du commerce équitable à respecter certains critères. Par exemple, un critère interdisant d’importer des haricots du Kenya pendant les périodes de production en Belgique.

Déclics : Pourquoi le commerce équitable s’est-il concentré sur les producteurs du Sud ?

Johan Declercq : A l’époque, les paysans du Sud étaient ceux qui étaient le plus sous pression. Avec le peu de moyens dont nous disposions, nous avons décidé d’agir pour soutenir ceux dont la situation était la plus préoccupante.

Thomas Vercruysse : Il est vrai qu’au Nord, l’industrialisation a permis à certains agriculteurs de réaliser des profits importants. Mais, depuis, la situation des agriculteurs du Nord s’est détériorée. De manière générale, alors que les pays du Nord sont en butte à des difficultés économiques, ceux du Sud bénéficient d’un poids économique croissant.

Johan Declercq : Dans beaucoup de pays du Sud, les petits producteurs demeurent dans une situation difficile. C’est pourquoi il est important d’avoir une analyse correcte de la situation. Les petites et moyennes entreprises sont le moteur du développement et le commerce équitable doit continuer à les soutenir, avec ses moyens limités. J’aimerais que les paysans européens fassent la même analyse et que l’on se mette d’accord sur le modèle que l’on veut promouvoir au Nord comme au Sud.

Thomas Vercruysse (à droite) est l’un des administrateurs de l’asbl « Le Début des Haricots », qui vise à lutter contre le système agroindustriel au travers d’actions citoyennes concrètes.

Johan Declercq (à gauche) est responsable des relations avec les producteurs du Sud chez Max Havelaar Belgique, principale organisation de labellisation des produits issus du commerce équitable.

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