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Le pouvoir citoyen contre la pauvreté

Organisation d’économie sociale / organisation non gouvernementale

Septembre 2014
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Il y a quelques mois, une entreprise sociale hollandaise lançait officiellement le ‘Fairphone’. Financé de manière participative, ce smartphone équitable est fabriqué en respectant une série de critères de durabilité: minerais garantis « sans conflits », meilleures conditions de travail pour les ouvriers chinois, transparence de la chaine d’approvisionnement, téléphone fonctionnel et en partie recyclable, etc. Quelle est la valeur réelle de cette initiative? Comment l’améliorer ? Les positions dans cet article de Fairphone et d’Achact.

Propos recueillis par Patrick Veillard et Roland d'Hoop

Le fairphone : une initiative pilote à valeur d’exemple

Si l’on examine le premier maillon de la chaine – l’origine des minerais – le Fairphone constitue-t-il une réelle alternative ?

Roos van de Weerd (chargée de relations publiques pour Fairphone) : Le Fairphone intègre du tantale et de l’étain certifiés sans conflit (ndlr : via les garanties « Solutions for Hope » et « Conflict-free tin »). Cela constitue selon nous un premier grand pas. Mais sachant que notre production est très faible et qu’un téléphone contient de nombreux autres minéraux, on ne peut réellement parler d’alternative. Néanmoins, il est très important que des acteurs tels que Fairphone démontrent la validité de ce type de programme. Les principaux enjeux maintenant sont d’augmenter les volumes de production tout en s’attaquant aux conditions de travail dans les mines. C’est tout un système économique qu’il faut construire, ce qui prendra beaucoup de temps.

Jean-Marc Caudron (responsable actions urgentes pour achACT) : Il est vrai que la garantie « Solutions for Hope » sur l’origine des métaux est également utilisée par des marques telles que Nokia ou Apple. Néanmoins, aucun de ces acteurs classiques ne va aussi loin que Fairphone, en particulier en matière de transparence. Fairphone explique sa démarche et détaille le parcours de ses matières premières de façon très poussée. L’entreprise a ainsi publié la décomposition du prix de son smartphone, ainsi que le résultat de l’audit social effectué dans l’usine Chinoise où est assemblé l’appareil.

Qu’en est-il justement des droits des travailleurs dans les usines ?

Roos van de Weerd : Nous avons choisi de travailler avec Guohong, un fabricant chinois partageant notre vision et nos valeurs. La première étape a été de conduire dans l’usine ce programme d’audit social que mentionne Jean-Marc, développé en collaboration avec l’organisation TAOS. Les points d’amélioration identifi és dans cet audit nous ont aidés, entre autres, à défi nir et à mettre en place un fonds de protection des travailleurs. Financé pour moitié par Fairphone et pour l’autre moitié par notre fournisseur, les objectifs de ce fonds sont multiples : améliorer les conditions de travail et les salaires des travailleurs, mais aussi leurs compétences et leurs canaux de représentation. Bien sûr, tout cela ne représente qu’une petite partie de la chaîne et il sera nécessaire de s’attaquer dans le futur aux autres maillons, en particulier les sous-traitants et les fournisseurs de composants.

Jean-Marc Caudron : Ce fonds de protection des travailleurs est l’un des éléments les plus intéressants de la démarche selon moi. En Chine, les travailleurs ne peuvent rejoindre qu’un seul syndicat offi ciel. Ce fonds leur permet de contourner la limite légale. Ils doivent élire des représentants pour gérer ce fonds, représentants qui seront amenés à discuter avec la direction. Alors cela pose des problèmes, notamment le fait que cela peut déresponsabiliser l’employeur en matière d’augmentation des salaires. Mais le fait de tester ce type d’initiative pilote pour répondre à des problèmes que l’industrie classique n’essaie pas de résoudre a une grande valeur. Une valeur expérimentale et une valeur d’exemple : montrer toutes les diffi cultés et limites à fabriquer un smartphone respectant les droits des travailleurs questionne la manière de faire de l’industrie. Elle remet en question toutes les pratiques communes aux grandes marques de smartphone.

Cette initiative peut-elle réellement faire changer les pratiques des multinationales?

Roos van de Weerd : Sans doute pas directement non. Nous cherchons à instaurer un dialogue avec tous les acteurs industriels, afi n d’améliorer les pratiques, la législation, connecter les différentes initiatives, etc. Les changements systémiques que nous visons ne peuvent se produire qu’au travers d’une collaboration. Nous n’allons pas changer l’ensemble du secteur par le biais de notre seule production. Notre objectif est de développer des innovations, notamment sociales, qui démontrent qu’il est possible de produire et consommer différemment. En faisant cela, nous espérons augmenter la demande pour des produits électroniques éthiques, ce qui devrait faire réagir le reste de l’industrie.

Ce type de projet ne constitue-t-il pas un alibi permettant d’éviter la mise en place d’un cadre réglementaire plus contraignant ?

Jean-Marc Caudron : Je ne pense pas, au contraire. On a ici un acteur de marché qui veut développer un smarphone équitable et qui montre les limites pour le faire : la totalité des droits des travailleurs ne peut être garantie. Cela montre bien qu’il y a des questions fondamentales que la volonté des acteurs économiques dominants ne peut seule résoudre. Il faut une profonde remise en question de la manière de fonctionner de l’industrie. Selon moi, l’initiative Fairphone vient appuyer la mise en place d’un cadre contraignant, cadre devant s’appliquer à l’ensemble des acteurs.

Fairphone n’est-il pas avant tout un outil d’éducation des consommateurs?

Roos van de Weerd : Fairphone éduque les consommateurs en étant transparent et en montrant l’histoire derrière le produit. Le meilleur exemple de cette transparence est la décomposition des prix que mentionnait Jean-Marc. Mais nous montrons aussi des photos ou vidéos de l’usine d’assemblage en Chine, les processus d’extraction au Congo, etc. L’ensemble de la communication vers les consommateurs a pour objectif d’expliquer, d’inviter à débattre de ces sujets et à s’engager.

Quels sont les enjeux pour le futur de la démarche?

Jean-Marc Caudron : Un enjeu éducatif important selon moi est de toucher un public plus large, pas nécessairement intéressé de premier abord. Il faudra également maintenir ou améliorer la qualité factuelle des informations, en montrant les limites ou les avancées, si petites soient-elles. Enfi n, un enjeu plus fondamental encore est de résoudre l’équation salaire – temps de travail : comment réduire le temps de travail pour respecter les normes nationales et internationales ? Fairphone n’y est pas encore. De nouveau, il faut tester des solutions pour respecter ces normes tout en garantissant des salaires permettant aux travailleurs de couvrir leurs besoins de base, sans dépendre du revenu des heures supplémentaires.

Répartition des coûts du premier Fairphone

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