Pour en finir avec le capitalisme, le monde selon Jean Ziegler

Mars 2018
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Dans son récent livre, « Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, en espérant qu’elle en verra la fin » (éd. du Seuil), Jean Ziegler affirme sa conviction qu’on ne pourra pas trouver d’issue aux grandes tragédies contemporaines sans abolir le système capitaliste. Rencontre avec un homme révolté.

Propos recueillis par Roland d'Hoop

Photo: ©Cyrille Choupas

Rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008, Jean Ziegler est actuellement viceprésident du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Auteur de célèbres ouvrages, professeur d’université, il continue son combat contre le pouvoir grandissant des multinationales et s’insurge contre le scandale de la faim dans le monde.

Dans votre livre, vous dites que le vrai pouvoir est détenu par les oligarques, ce petit nombre de personnes qui contrôlent le capital financier et sont devenus les maîtres du monde. Pouvez-vous décrire en quelques mots leur pouvoir ?

Les 500 plus grandes sociétés transnationales privées, tout secteur confondu, ont contrôlé en 2018 52,8% du Produit Mondial Brut, c’-à-d plus de la moitié de toutes les richesses produites en un an à travers le monde. Ces sociétés privées échappent à tout contrôle syndical, parlementaire, étatique ou interétatique. Elles ont un pouvoir que jamais un roi, un empereur, un pape n’a eu dans l’histoire. Leur seul objectif est la maximalisation du profit dans le temps le plus court et pratiquement à n’importe quel prix humain. Ces oligarques ont créé une dictature du capital financier qui menace non seulement la démocratie mais aussi la planète (climat, écosystème, biodiversité,…). Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim alors que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’agriculture mondiale pourrait nourrir normalement –selon la FAO- 12 milliards d’êtres humains, soit presque le double de la population mondiale. Si on appliquait les principes de solidarité et de réciprocité à la place des principes de profit et de soumission, on pourrait assurer l’existence matérielle satisfaisante de toute l’humanité.

Pensez-vous que les choses iraient mieux si l’on appliquait le principe de « devoir de vigilance » qui contraint les entreprises à plus de transparence, au respect des droits humains et de l’environnement ?

S’il y avait le respect des droits humains, de l’environnement, du salaire décent pour toutes et tous, l’interdiction du travail des enfants, etc., en effet, le monde changerait. Mais c’est une utopie puisque le pouvoir appartient à ces oligarchies. Le marché capitaliste n’acceptera jamais l’universalité des droits humains. Si Glencore appliquait ce principe dans les mines du Kivu, un concurrent prendrait sa place. Les oligarques qui ont créé cet ordre cannibale du monde ne laissent aucune place pour ce principe qui réduirait leurs profits. C’est pour cela que la société civile, Oxfam en particulier et d’autres organisations, sont si importantes car elles constituent un réel contre-pouvoir.

Sur une planète où toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim, brûler de la nourriture pour en faire du carburant constitue un crime contre l’humanité. Ce livre doit être une arme pour l’insurrection des consciences. Nous pouvons ouvrir la voie pour une société encore inconnue mais plus juste et plus heureuse pour tous les êtres humains.

Comment réagissez-vous en entendant Emmanuel Faber, le patron de Danone, déclarer : « Après toutes ces décennies de croissance, l’enjeu de l’économie, l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale » ? Est-ce que vous le croyez ?

Je le croirai s’il change de pratique, je ne peux pas juger juste sur base de ses déclarations. Il a sans doute compris que le système qu’il sert ruine la planète. Mais peut-il vraiment convaincre l’ensemble de ses collègues oligarques de changer radicalement le système ? Personnellement, je ne le pense pas.

Mais pensez-vous qu’il soit possible de changer ce système ? On n’a pas un autre système de remplacement sous la main…

Le système capitaliste a permis de créer beaucoup de choses positives. Il y a eu beaucoup de progrès scientifiques, biologiques, des progrès extraordinaires en médecine, etc. Le problème c’est que ce progrès crée de la richesse qui ne se retrouve que dans les mains d’une minorité d’oligarques. On ne peut pas « humaniser ce système », comme on ne pouvait pas améliorer ou humaniser l’esclavage, le colonialisme ni le féodalisme. Il est difficile de savoir comment émergera une nouvelle société, par quelle incarnation, à quel moment et sous quelle forme institutionnelle l’utopie deviendra réalité.

Par rapport à la crise climatique, certains prônent une forme de dictature verte où la consommation individuelle serait limitée en fonction des besoins et des ressources disponibles sur la planète, selon des règles équitables. Qu’en pensez-vous ?

Un tel modèle pourrait en effet être positif, mais il implique une lutte des classes, car les oligarques ne céderont jamais librement leur pouvoir. C’est l’histoire qui nous l’apprend. Il faut donc un contre-pouvoir capable d’imposer une telle solution… Cela pourrait venir d’organisations telles qu’Oxfam, Greenpeace, Amnesty International, Via Campesina, Attac et d’autres mouvements de la société civile,… La société civile incarne l’espoir, face à un système mortellement dangereux pour la planète et les hommes, d’un monde plus humain, plus heureux, plus juste. Dans ce combat, l’engagement de chacun et chacune d’entre nous compte.

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