Pour un commerce équitable plus soutenable

Mai 2020
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Ces derniers mois ont été marqués par de nombreuses manifestations de la crise environnementale et sociale en cours : la crise du Covid-19 bien évidemment, mais aussi les incendies en Amazonie ou en Australie, ou les explosions sociales partout dans le monde (à l’image des gilets jaunes en France). Face aux immenses défis, voire à la perspective d’un effondrement civilisationnel, d’aucuns prônent une ‘guerre totale’ : le changement en profondeur de tous les domaines économiques, de tous nos modes de production et de consommation, en les rendant plus écologiques et solidaires. Cela vaut aussi pour le commerce équitable. Malgré de nombreuses vertus dans le domaine environnemental, le secteur doit encore effectuer une mue vers plus de soutenabilité.

Patrick Veillard

Historiquement, le commerce équitable s’est construit comme un outil de développement basé sur l’équité des échanges commerciaux, afin d’améliorer les conditions de vie et de travail des producteurs·trices et travailleurs·euses marginalisé·e·s du Sud de la planète. Malgré la relative absence de dimension environnementale, le secteur a connu à partir du début des années 2000 un fort verdissement, dans un contexte d’essor du concept de développement durable. Certains auteurs parlent même alors d’une « quatrième ère du commerce équitable », peu à peu intégrée dans le concept plus large de commerce durable.

Petit à petit, des critères ou principes environnementaux ont ainsi été inclus, notamment dans la définition du commerce équitable de 2001, dans les principes WFTO (en 2019, le principe 10 a été renommé ‘Crise climatique et protection de notre planète’), dans les cahiers des charges du label Fairtrade International, ou plus récemment dans la Charte Internationale du Commerce Equitable. Dans le même temps, les études d’impact environnemental se sont multipliées, des labels historiquement biologiques ont décliné des versions équitables et durables (ex. Ecocert Equitable, Naturland Fair), la WFTO lançait son initiative ‘People and Planet’ sur les produits circulaires, tandis que divers acteurs développaient une offre et un discours axés sur l’agriculture paysanne ‘Nord’ (ex. Ethiquable, Oxfam-Magasins du monde).

Qui dit justice sociale, dit justice environnementale !

Au-delà de ces différentes évolutions, il ne faut pas oublier que les critères socio-économiques du commerce équitable contribuent intrinsèquement à la transition écologique : un prix minimum ou une prime par exemple permettent aux petits producteurs de mettre en place des modes de production plus écologiques (ex. plus de 50% des produits labellisés Fairtrade sont aussi biologiques).

Si l’on prend l’exemple du climat, le commerce équitable est un modèle économique éprouvé, qui donne les moyens aux petits agriculteurs et agricultrices de renforcer leurs capacités d’adaptation et de résilience face aux sécheresses, inondations et autres évènements climatiques extrêmes.

De manière plus générale, le mouvement équitable lutte contre le manque de régulation commerciale, qui entrave des objectifs de protection environnementale et sociale ambitieux (ex. plaidoyer pour des chaînes d’approvisionnement plus transparentes, une répartition plus équitable de la valeur, le respect du devoir de vigilance des entreprises,).

Un défi environnemental encore à relever

Malgré tout, un récent sondage de la Coopération Belge interpelle : seulement 25 % des Belges pensent qu’acheter des produits équitables est une bonne chose pour l’environnement, contre 70 % pour des produits locaux. Les jeunes sont encore plus sensibles à ces questions, 15 % à peine étant d’avis que les produits équitables sont bons pour l’environnement. Le secteur doit donc encore convaincre dans le domaine, notamment sur la question du transport international (qui ne constitue généralement pas une part importante des émissions CO2 liées à un produit, voir encadré).

Dans ce contexte, il semble vital pour le secteur d’évoluer vers un moindre impact environnemental et plus de circularité (voir p. 26). Par exemple, en mettant l’accent sur l’écoconception des produits, la réduction des emballages ou encore l’augmentation des transports par bateau plutôt qu’en avion. Il serait également souhaitable d’accentuer le développement des filières équitables locales (du type ‘Paysans du Nord’), tout en travaillant sur le bilan carbone des réseaux de distribution au niveau local (des études montrant que pour certains produits, l’essentiel de la pollution engendrée par le transport est dû aux trajets entre le centre de distribution et les détaillants).

TRANSPORT LOCAL VS. INTERNATIONAL : EST-CE AUSSI SIMPLE ?

D’après un sondage récent, les Belges assimilent la notion de consommation responsable à l’achat de produits : 1) de saison (49%), 2) aux emballages/déchets réduits (46%), 3) locaux (39%). Les produits équitables (15%), biologiques (9%) ou éthiques (6%) viennent loin derrière. Ces réponses sont symptomatiques d’un ‘raccourci culturel’ très fort, assimilant local et durable, comme si le second présupposait nécessairement le premier.

En réalité, de nombreuses études démontrent que le transport ne constitue qu’une faible part du bilan carbone total d’un produit (les émissions de gaz à effet de serre – ou GES – sur l’ensemble de son cycle de vie, en particulier lorqu’il se fait par bateau.). Parmi les exemples souvent cités :

  • Une tomate française hors saison (sous serre chauffée) a un impact carbone près de 4 fois supérieur à une tomate de saison importée d’Espagne.
  • Un sucre de canne biologique du Brésil génère près de deux fois moins de CO2 qu’un sucre de betterave suisse.

Sans oublier qu’il n’existe pas d’alternative locale pour beaucoup de produits, notamment les produits tropicaux de consommation courante tels que le café, le thé, le cacao ou les bananes.

On le voit, les modes de production (intensif vs. paysan ou artisanal) jouent un rôle primordial dans le bilan carbone d’un produit, beaucoup plus que le transport. A titre d’exemple, le transport des aliments en France ne représente que 15% des émissions de GES du secteur alimentaire, contre 2/3 pour la production agricole.

Pire, le local est parfois un moyen de répondre à une demande citoyenne de durabilité en réduisant les contraintes environnementales ou sociales. Le tout local peut devenir ainsi un leurre, un moyen de faire croire que l’on fait du durable sans fondamentalement changer le système. Sans parler de la dimension identitaire, du risque de repli sur soi et du rejet de l’altérité.

Tout n’est donc pas affaire de local. Le commerce équitable Sud/Nord a aussi un rôle à jouer dans la transition écologique et sociale !

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