Producteurs de lait, tous unis ?

Septembre 2013
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Malgré les nombreuses manifestations, le combat des producteurs de lait pour un revenu décent, en Europe comme en Afrique, est loin d’être gagné. Comment s’organisent les paysans ? Comment éviter la concurrence déloyale entre le lait européen et africain ? Quelles sont les alternatives au lait des multinationales ? Le point sur ces questions avec deux figures de proue du combat laitier dans leur pays : Erwin Schöpges et Korotoumou Gariko.

Propos recueillis par Corentin Dayez et Roland d'Hoop

L’Europe exporte ses surplus de lait vers les marchés africains

L’Europe exporte ses surplus de lait vers les marchés africains

Au Burkina Faso Korotoumou Gariko, éleveuse peule et secrétaire à la promotion féminine au sein de la fédération nationale des éleveurs.

En Belgique Erwin Schöpges, Président de l’Organisation belge des producteurs laitiers MIG et Président de la coopérative qui commercialise le lait Fairebel.

Comment avez-vous perçu le mouvement de grève du lait des producteurs belges ?

K. Gariko : J’ai été solidaire avec les producteurs de lait de Belgique. S’ils perdent de l’argent à cause du marché, ils sont encore plus désespérés de se voir abandonner par les politiques. A l’époque, j’avais proposé de faire travailler un ministre européen dans une ferme pendant une semaine afin qu’il puisse vivre la réalité. J’étais en Belgique au moment de la grève du lait, et je sais combien il était difficile pour ces producteurs de jeter leur lait. C’était un acte de désespoir destiné à choquer l’opinion. Les associations paysannes d’Afrique de l’Ouest ont d’ailleurs publié à l’époque une motion de solidarité pour rappeler que les paysans du monde doivent pouvoir vivre décemment de leur travail et vendre leur lait à un prix équitable.

E. Schöpges : C’est fantastique de recevoir un tel soutien des producteurs du Sud, alors qu’eux-mêmes sont confrontés à des problèmes dramatiques de survie. Cela nous a aussi ouvert les yeux sur les effets de l’exportation des surplus de lait européen en Afrique.

On sait que l’Europe exporte du lait bon marché en Afrique. Est-ce que le producteur européen n’est pas un concurrent pour vous ?

K. Gariko : Ce qui pose problème, c’est la décision politique de transformer le lait en poudre pour le déverser en Afrique à un prix écrasé. Chaque peuple doit pouvoir produire son alimentation pour lui-même.

E. Schöpges : C’est la même chose en Europe, même si nous en souffrons moins. La Nouvelle Zélande par exemple, exporte chez nous du lait à prix cassé. C’est un cercle vicieux qui peut pousser l’Europe à faire la même chose vers les pays africains. On n’en finira jamais si on continue dans cette logique-là.

Mais les producteurs du Burkina Faso ont-ils un intérêt à ce que les producteurs européens soient mieux payés ?

K. Gariko : Oui, nous voulons que chacun puisse vivre de son travail. Mais il faut rappeler que le producteur européen ne pourrait pas survivre sans appui financier. En Afrique, nous n’avons pas ce type d’appui. Si j’ai un message à transmettre aux agriculteurs européens, c’est de ne produire qu’en fonction des besoins des consommateurs. Si un jour l’Europe supprime les quotas et les subsides, ce n’est qu’en limitant leur production qu’ils pourront survivre.

E. Schöpges : Il y a en effet une surproduction du lait en Europe, et donc l’UE essaie d’écouler ses surplus en subventionnant l’export vers d’autres marchés. Mais même si on supprime ces subventions, on constate que le lait en poudre des multinationales exporté en Afrique est toujours moins cher que le lait local. Il faut dès lors réguler la production, adapter l’offre à la demande, comme le dit Madame Gariko. Si on veut continuer à exporter, il faudrait que cela soit des produits laitiers de très haute qualité et beaucoup plus chers, qui ne constitueraient pas une concurrence déloyale pour les produits locaux.

Comment lutter contre la concurrence des multinationales ?

K. Gariko : Il faut faire travailler les agriculteurs locaux ensemble. C’est en se regroupant qu’on arrive à des résultats. Dans un couple, s’il n’y a pas de solidarité entre le mari et la femme, la famille se brise. C’est la même chose pour la filière agricole : c’est l’union des acteurs qui crée un rapport de force. Maintenant que nous sommes rassemblés, nous sommes écoutés par les politiques et travaillons ensemble. Sans cela, les mini-laiteries auraient sans doute déjà disparu ! Aujourd’hui, les mini laiteries sont prises en compte dans la stratégie du gouvernement. Cette crise économique et alimentaire a eu le mérite de susciter la réflexion et de montrer à nos hommes politiques qu’il fallait soutenir la production locale et la consommation de produits locaux. Ensemble, au Nord et au Sud, nous pouvons lutter pour ce même combat.

Le lait Cowbell vient de Nouvelle-Zélande. Il inonde pourtant le Burkina Faso avec ce slogan : ‘Cowbell, notre lait’. D’où la réaction des productrices de lait local.

Le lait Cowbell vient de Nouvelle-Zélande. Il inonde pourtant le Burkina Faso avec ce slogan : ‘Cowbell, notre lait’. D’où la réaction des productrices de lait local.

Et en Belgique, est-ce que les producteurs sont aussi unis ?

E. Schöpges : En Belgique et en Europe, il y a deux grandes tendances… Certains n’hésitent pas à s’endetter à mort tout en voyant leurs voisins fermer leur exploitation. Du coup, ils pourront agrandir la leur. Forts de leurs 500 ou 700 vaches, ils pensent qu’ils pourront bien survivre… et tant pis pour les autres. D’autre part, certains agriculteurs veulent reprendre le contrôle du commerce du lait en créant de petites coopératives. La grande difficulté de cette stratégié est que les fermiers disposent de peu de temps et qu’ils ne sont pas nécessairement compétents pour commercialiser leurs produits.

Comment mieux impliquer les consommateurs et la société civile ?

K. Gariko : Il faut sensibiliser les consommateurs urbains, pour qu’ils consomment des produits locaux. Actuellement, ce sont surtout les intermédiaires qui font du profit. Il faut diminuer le rôle des intermédiaires, et aussi favoriser des contacts directs entre les consommateurs et les producteurs. C’est une autre manière de renforcer les producteurs est de les encourager à transformer eux-mêmes leur lait. Cette option leur permet de retirer plus de bénéfices et rester maîtres de la filière. Ainsi, l’argent ne va pas dans les mains des multinationales mais reste aux mains des producteurs. Si on parvient à faire cela, ce serait un grand progrès.

E. Schöpges : Si on veut sauver le paysage et une certaine forme d’agriculture, les consommateurs doivent comprendre qu’il faut aussi défendre un revenu correct pour les producteurs. C’est bien de défendre une agriculture paysanne, mais il faut aussi que ces agriculteurs puissent vivre de leur travail. Sinon, ce type d’activité est condamné à disparaître. Il faut vraiment que la société civile comprenne cela, et que les anciens syndicats soutiennent ce combat, au lieu de diviser les producteurs entre eux.

Est-ce que le lait Fairebel peut vraiment offrir une alternative rentable ?

E. Schöpges : Créer sa propre marque, c’est un véritable défi. Les multinationales détiennent le quasi monopole des marques qui existent sur le marché belge. Nous constatons que nous avons réussi à doubler les volumes sur les six derniers mois, et que nous sommes présents dans toutes les grandes surfaces, sauf Aldi. Nous avons donc de l’espoir pour le futur. Nous pouvons prouver que les 10 cents de supplément arrivent vraiment dans les poches des producteurs. Nous devons aussi rappeler que, contrairement à ce que les gens pensent, ce n’est pas que du lait luxembourgeois qui se trouve dans nos briques de lait. Notre coopérative achète du lait sur le marché belge et le revend à la laiterie Luxlait à un prix décent. On trouve donc aussi du lait belge dans le lait Fairebel. D’ailleurs, celui qui prétend que son lait ne contient que du lait belge n’est pas vraiment crédible, car les laiteries wallonnes achètent du lait qui provient de différentes régions, et même de Pologne !

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