Produire plus pour gagner moins

Septembre 2013
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Depuis près de 50 ans, l’Union Européenne chuchote aux oreilles des paysans européens qu’ils doivent être des exploitants agricoles indépendants et compétitifs. Et l’Europe a trouvé une belle recette miracle pour transformer nos vieux paysans en agriculteurs modernes : chacun est invité à se spécialiser, à s’agrandir, et à augmenter ses volumes de production. Ainsi, on pourra nourrir non seulement la population européenne, mais aussi la planète ! Pour relever ce beau défi, les agriculteurs ne sont pas seuls ! La Politique Agricole Commune (PAC) est là pour les aider à investir dans la modernisation de leur exploitation.

grand-cru-belgeLa chanson est bien connue des producteurs de lait belge. Enfin, de ceux qui s’accrochent encore. Car s’ils étaient encore 20.331 en 1997, les producteurs laitiers belges ne sont plus que 9.657 en 2012 ! Pour ceux-là, la production moyenne par exploitation a plus que doublé, passant de 147.940 à 350.587 litres par an. Bilan ? Une production globale de lait en hausse de 378 millions de litres et 10.674 emplois perdus !

Si l’on suit la logique du ‘tout au marché’, cette situation n’a rien de surprenant. Sur tous les continents, les agriculteurs produisent aujourd’hui de plus en plus de lait. De 2006 à 2011, ce ne sont pas moins de 66 milliards de litres qui ont été produits en plus. Inévitablement, le prix du lait baisse, réduisant à néant les efforts consentis par les producteurs belges pour produire plus. Les dettes demeurent, mais les retours sur investissement ne suivent pas. Pire, quand les cours chutent, comme en 2009 ou 2012, les producteurs sont obligés de vendre leur lait à perte ! A titre d’exemple, en mai 2009, le prix du lait était passé à 18 cents, alors qu’il fallait à l’époque un minimum de 30 cents pour rentrer tout juste dans ses frais ! Et comme on ne peut arrêter de produire du lait comme on ferme un robinet, les producteurs se retrouvent piégés dans une logique économique infernale. Au Danemark, la modernisation des exploitations s’est faite sans retenue, et leur taux d’endettement est dès lors le plus élevé d’Europe.

Tous perdants

A ce jeu-là, pas étonnant que les fermes laitières disparaissent. Les producteurs les plus anciens tentent encore de sauver les meubles. Les jeunes, lucides, refusent de travailler dur toute l’année pour une rémunération de misère. Place est donc progressivement faite aux rares producteurs qui peuvent encore tenir le coup et investir dans l’industrialisation croissante de leur production (étables automatisées, robots de traite, réduction de la place en prairie et des pâturages au profit d’une alimentation en grains importés, troupeaux énormes, etc.). A ces producteurs, l’Europe promet encore l’accès à un marché international du lait restructuré autour des acteurs les plus compétitifs. Pour tenir ses promesses, l’Europe devra toutefois rogner sur les contraintes environnementales, fiscales et sociales afin de leur permettre de rivaliser d’égal à égal avec les producteurs des autres continents.

L’Europe se vide progressivement de ses producteurs de lait. Et dans la foulée, ce sont aussi tous les petits paysans producteurs de lait, partout dans le monde, qui sont menacés de disparition. En Afrique de l’Ouest, la production laitière est d’excellente qualité et fait encore vivre un grand nombre d’éleveurs. Mais leur productivité est moins élevée que celles des producteurs belges. Aujourd’hui, leurs marchés sont inondés du lait européen vendu en poudre à très bas prix. Naturellement, ces producteurs locaux éprouvent bien des difficultés à le concurrencer (voir notre ‘regards croisés’ page 10).

Dans un tel système,nous sommes tous perdants. Alors que le cours du lait chute et que les paysans trinquent, la brique de lait ou le beurre ne sont pas forcément moins chers dans nos supermarchés. Car ce sont essentiellement les acteurs de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire qui tirent profit de la diminution du prix du lait. Et les modes de production induits par ce marché de dupes sont générateurs de désastres colossaux pour la biodiversité, les ressources de la planète, l’environnement et le climat. Tôt ou tard, nous allons tous en payer directement le prix.

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