Quand social et environnemental se rencontrent…

Décembre 2010
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Alors que la protection de l’environnement est devenue incontournable, au moins dans les discours, elle se heurte parfois aux urgences sociales. Ces deux dimensions, environnementales et sociales, sont-elles perçues différemment au Nord et au sud ? Le commerce équitable est-il une manière de les concilier ? Petit tour de la question avec Mohamed El Mongy, responsable du plaidoyer de COFTA, plate-forme africaine d’organisations de commerce équitable, et Michel Genet, directeur de Greenpeace Belgique.

Propos recueillis par Roland D'hoop

Déclics : Les dimensions sociales et environnementales forment, avec la dimension économique, les piliers du concept de développement durable. ce concept est-il réellement une réponse aux défis du monde d’aujourd’hui ?

Mohamed El Mongy (MEM) : Oui, le concept de développement durable est intéressant car il implique un équilibre entre ces trois dimensions. Un des enjeux le plus importants de ce concept est la durabilité, qui dépasse largement la sphère des hommes. Les hommes sont souvent trop « anthropocentriques », ils oublient qu’ils font partie d’un écosystème qu’ils doivent préserver pour survivre. Malheureusement, lorsque l’on parle de développement, on pense surtout à la pauvreté et non au bien-être, et on réduit cette notion à une valeur financière. Par contre, pour assurer le bien-être à long terme, il faut un équilibre avec nos écosystèmes, et pouvoir assurer par exemple l’accès à l’eau, à la terre ,… qui ne sont pas des atouts économiques.

Quand j’ai rejoint le mouvement du commerce équitable en Egypte, c’était d’abord dans une démarche environnementale, car les petits producteurs du commerce équitable sont clairement une alternative à la production industrielle polluante. Cet équilibre entre l’environnemental et le social est pour moi fondamental, on ne peut faire l’un sans l’autre.

Michel Genet (MG) : Je suis assez d’accord. Prenons un exemple, celui de l’exploitation forestière au Congo. Tous les hommes politiques sont d’accord pour dire qu’il faut préserver les forêts. Mais ils sont aussi pour le développent économique, et encouragent donc la création de nouvelles routes dans les régions tropicales. Or, on sait bien que ces nouvelles routes vont accroître la déforestation, car elles vont permettre aux entreprises d’accéder plus facilement à la forêt. C’est une belle illustration du conflit entre une approche à court terme et à long terme. Dans l’approche à court terme, on dit qu’on va sauver des vies, en créant de l’emploi… Mais si on le fait au détriment de la forêt, on détruit le 4ème stock de carbone forestier au monde, et on détruit aussi une réserve très importante pour la santé des habitants. L’enjeu est donc de préserver les droits des générations futures. Cette notion de temporalité est fondamentale. Nous sommes aujourd’hui à un moment charnière, entre le monde d’hier, celui de nos grands-parents, et celui de demain, de nos petits-enfants, auquel nous devons nous préparer.

Déclics : avec le système économique actuel, basé sur la croissance, peut-on réellement préparer ce monde de demain, en préservant à la fois la dimension sociale et environnementale ?

MG : Chez Greenpeace, on a clairement identifié la croissance comme un facteur de nuisance important vis-à-vis de l’environnement, même si le mouvement ne se prononce pas sur des solutions telles que la décroissance. Mais il est clair qu’il faut remettre en cause le système actuel et la surconsommation.

MEM : Le problème est que cette surconsommation est liée au mode de vie et à la démographie. Une ville comme Le Cap en Afrique du Sud, malgré le fait qu’elle est dans un pays en voie de développement, a une des plus grandes empreintes écologiques au monde, parce qu’elle est fort peuplée, mais aussi parce que les gens veulent suivre le mode de vie occidental, avoir une voiture, manger plus de viande… La solution est de changer notre mode de consommation, au Nord comme au Sud de la planète : dans tous les pays, il faut privilégier d’abord le local, et s’il est bio c’est encore mieux. Pour les produits qui viennent de loin, comme les bananes ou le café, il faut choisir de l’équitable. Quant aux pays du Sud, ils devraient avoir accès aux mêmes produits que ceux du Nord, et pouvoir aussi consommer local et équitable.

MG : Je suis d’accord mais je suis assez prudent sur l’aspect démographique : je pense que le monde doit s’adapter à cette évolution démographique, qui peut aussi diminuer avec le développement. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut diminuer la surconsommation au Nord. Si les habitants des pays du Sud veulent imiter le mode de vie occidental, c’est aussi à cause des pressions des multinationales, qui voient dans ces pays un marché intéressant.

MEM : Vu du Sud, personne au Nord n’a le droit de nous dire « n’achète pas de voiture, car ce n’est pas bon pour l’environnement ». Mais il faudrait que les gens prennent eux-mêmes conscience des effets. Il suffit de voir certaines régions d’Europe pour se rendre compte que la surconsommation ne détruit pas que l’environnement mais également une certaine identité culturelle. Je ne voudrais pas que l’Afrique suive cette voie, je pense qu’il faut investir beaucoup dans l’éducation, dans la compréhension de notre histoire et de l’histoire d’autres régions du monde. Notre Afrique doit garder ses différentes particularités qui nous rendent unique et riche.

Déclics : Mais que répondre à ceux au sud qui disent que la priorité, pour les pays les plus pauvres, c’est la survie ? Ol est plus facile pour les pays riches de se soucier de l’environnement.

MEM : C’est normal qu’on parle plus d’environnement dans les pays riches, car ce sont eux qui ont le plus grand impact en émissions de CO2, en méthane, et ce sont ces pays qui imposent au Sud un mode d’agriculture très énergivore, comme dans l’exemple de la culture des roses qui remplace les cultures traditionnelles. Mais les pays du Sud doivent de toute façon préserver l’environnement, car ils ne sont pas préparés aux changements climatiques. Les infrastructures ne sont pas adaptées aux inondations, et aux dégâts sociaux qu’elles vont provoquer.

MG : Je suis très sensible à cette dette écologique que le Nord a envers le Sud, qui provient de cette forme de « néocolonisation économique ». Mais n’oublions pas que certains pays du Sud, comme le Brésil ou la Chine, s’inscrivent aussi dans une démarche très négative pour l’environnement mais aussi pour l’équilibre social.

Déclics : Le commerce équitable est-il une solution, une manière de concilier les aspects sociaux et environnementaux ?

MEM: Oui, à condition que la filière du commerce équitable soit élargie. Par exemple, on pourrait créer plus d’emplois dans le Sud, en contrôlant l’ensemble de la filière. Si on fait du vin en Algérie, on pourrait aussi construire des bouteilles et donc encourager la filière du verre équitable. Le bio est aussi un secteur d’avenir, qu’il faut encourager. Mais le commerce équitable, c’est aussi militer contre les acteurs du système dominant qui ne respectent pas les normes sociales ou environnementales.

 

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