Quelles alternatives face à un monde géré par les ploutocrates ?

Mai 2020
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Les inégalités mondiales ne sont pas une fatalité. Elles sont le résultat de choix politiques et économiques qui correspondent à une idéologie néolibérale servant les intérêts des couches les plus aisées de la population. À l’heure où beaucoup prônent la relocalisation de l’économie pour des raisons écologiques, il ne faudrait pas oublier la solidarité avec les pays les plus pauvres, victimes à la fois de règles économiques injustes et des impacts écologiques de la mondialisation. Petit tour de la question dans les pages qui suivent avec différents observateurs et observatrices de notre planète pas très en forme.

Roland d’Hoop

Ça devient une litanie : chaque année, à l’occasion du Forum économique mondial de Davos, Oxfam publie son rapport sur les inégalités. En janvier 2020, Oxfam révèle que le nombre de milliardaires a doublé en seulement dix ans et que leur richesse a progressé de 7,4% par an en moyenne. Les principales victimes de ce système sont les femmes et les filles. Celles-ci assument chaque jour l’équivalent de 12,5 milliards d’heures de travail non rémunéré (principalement lié au domaine du soin à la personne), un travail dont la valeur serait d’au moins 10,8 milliards de dollars.

En 2019, les milliardaires du monde entier, au nombre de seulement 2153 personnes, se partageaient plus de richesses que 4,6 milliards de personnes.

La question des inégalités mondiales est loin d’être anodine. Une enquête publiée en novembre 2012 et commandée par la Nasa montre que la civilisation post-industrielle pourrait s’effondrer en raison du manque de ressources naturelles mais aussi à cause des inégalités économiques. Dans son essai « Le prix de l’inégalité », l’économiste Joseph Stiglitz démontre également que les inégalités génèrent un coût pour la société qui peut se traduire par des grèves, par un coût pour la santé, par de la criminalité etc.

L’économiste Branco Milanovic va jusqu’à parler de « ploutocratie » pour décrire le pouvoir des « ultra riches ». Il parle de « prime de citoyenneté » que certains obtiennent en étant nés dans un pays riche, prime qui s’apparente à une rente. Aujourd’hui, d’après Milanovic, les deux tiers des revenus dans les pays riches « s’expliquent » par l’endroit où les gens sont nés et non par leurs mérites. Cela rappelle des débats anciens sur les privilèges des nobles qui se contentaient de naître.

La richesse combinée des 22 hommes les plus fortunés au monde est supérieure à celle de l’ensemble de la population féminine d’Afrique.

Mais cette analyse peut également s’appliquer à beaucoup de pays du Sud, comme le dénonce l’écrivaine et militante indienne Arundhati Roy dans son dernier livre « Capitalisme : une histoire de fantômes » : en Inde, les cent personnes les plus riches possèdent l’équivalent d’un quart du produit intérieur brut. En fait, comme le dit Christophe Bonneuil, historien et directeur de recherche au CNRS, c’est le monde entier qui est frappé par la domination d’une petite minorité qui contrôle les rouages de l’économie sans se préoccuper de la masse des laissés pour compte : « (…) la moitié la plus défavorisée de l’humanité pourrait se trouver en danger vital. Cette moitié n’a rien reçu des richesses générées en 2017 dans le monde tandis que 82 % de celles-ci ont profité aux 1 % les plus riches du monde. Alors que les uns s’achètent des canots de sauvetage, les autres triment dans les ateliers du monde dans des conditions de pollution extrême, ou sur des terres de moins en moins fertiles. Entre 200 millions et un milliard d’humains pourraient devenir des réfugiés à l’horizon 2050. Il faut se rendre compte de la violence du changement climatique qui s’ajoute et se combine aux violences sociales subies par ces « damnés de la terre » (…) ».

Le mirage du capitalisme vert

Suffirait-il de changer le système à la marge pour se tirer d’affaire ? De remplacer le parc automobile actuel par des voitures électriques pour régler le problème des émissions de CO2 ? De remplacer le plastique classique par du plastique biodégradable, fabriqué avec des matières végétales ? Même s’il faut évidemment se réjouir des avancées de la science pour diminuer les impacts sur l’environnement, il ne faudrait pas renforcer le fossé entre les plus riches, capables de se payer ces nouvelles technologies propres, et les autres, condamnés à rester « les mauvais élèves » de la consommation responsable.

Pour un « écologisme des pauvres »

Juan Martinez Alier invite à dépasser le regard scientifique occidental, dit « constructiviste », et à s’ouvrir à de nouvelles dimensions qui prennent en compte « l’écologisme des pauvres ». Car non seulement les pauvres dépendent étroitement de leur environnement pour survivre, mais c’est aussi vers eux que sont transférées les activités les plus polluantes. Alier nous invite à écouter les revendications des populations des pays les plus pauvres pour que leur environnement soit traité avec respect et de manière équitable. Cette vision de l’économie écologique permet de dépasser celle de la transition, trop souvent perçue comme occidentalo- centrée, cherchant à se concentrer sur son niveau de vie et la consommation responsable locale, oubliant du coup les enjeux liés au Sud et la responsabilité des pays du Nord. C’est pourquoi Oxfam-magasins du monde veut mettre en avant le concept de transition équitable, qui tient compte des changements climatiques mais également des inégalités mondiales.

Pour en savoir plus : Transition écologique et inégalités mondiales. Pour une approche solidaire et équitable face aux enjeux sociaux et climatiques

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