Redonner l’espoir en misant sur la confiance en soi et le travail

Octobre 2012
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Au Sud-Kivu, une région située à l’Est de la République démocratique du Congo, la guerre a provoqué de graves tensions entre les différentes ethnies. C’est dans ce contexte post-conflictuel que la coopérative Sopacdi réunit des personnes d’ethnies et de langues différentes autour d’un objectif commun, la culture de café équitable et biologique. Dans l’Est du Brabant wallon, l’asbl CRABE (Coopération, Recherche et Animation du Brabant wallon de l’Est) accompagne des personnes qui ont connu des difficultés dans leur parcours de vie, pour leur permettre de se construire un nouvel avenir.

Propos recueillis par Roland d’Hoop

Quels sont les points communs et les différences entre ces deux acteurs économiques et sociaux ? C’est ce que nous avons voulu savoir en organisant un échange entre Joachim Munganga, directeur de l’organisationSopacdi, et Isabelle Van Huffelen, responsable pédagogique des formations d’insertion socioprofessionnelle au sein de l’asbl CRABE.

Quels sont les bénéficiaires de votre action ?

Joachim Munganga : notre coopérative regroupe 3682 cultivateurs de café, dont 862 femmes. Ils appartiennent à trois ethnies différentes, qui cohabitaient difficilement : les Bahavu, les Bahunde et les Hutus. Ces derniers sont généralement assez discriminés car considérés comme étrangers au Kivu (ils parlent la même langue que les Rwandais). Il a donc fallu les sensibiliser pour qu’ils dépassent leurs réticences et acceptent de travailler avec les autres ethnies présentes dans la coopérative.

Isabelle Van Huffelen : le public avec lequel nous travaillons est également mixte. Il s’agit de personnes qui ont connu un parcours personnel difficile, suite, par exemple, à des difficultés liées à la perte d’un travail, à un problème familial ou encore à un séjour en prison. Ils ont envie d’oublier le passé, de remonter la pente et de retrouver une place dans la société.

La notion de profit est-elle importante dans votre action ?

Isabelle Van Huffelen : c’est d’abord l’aspect humain qui compte. Pour l’entreprise de formation par le travail ‘Maraîchage biologique’, les pouvoirs qui nous subsidient demandent que le projet soit viable, et crée du profit.

Joachim Munganga : Les cultivateurs et cueilleurs ont été fort touchés par les mauvaises conditions climatiques et par la perte d’une grande partie de leur production. Il fallait donc trouver un moyen pour lutter contre la pauvreté et rendre les gens autonomes au niveau financier.

Comment parvenez-vous à recréer de la confiance en soi ?

Isabelle Van Huffelen : Nous partons des besoins de la personne pour l’accompagner dans son parcours, tenter de rendre l’individu autonome et développer son sens critique. Nous proposons à nos stagiaires de s’inscrire à une formation, par exemple en agriculture bio. Toutes les filières de formations concernent une centaine de personnes par an. Certains d’entre eux parviennent à trouver un emploi.

Joachim Munganga : Pour recréer de la confiance en soi, nous avons d’abord montré que les producteurs améliorent leurs conditions de vie grâce à la filière du commerce équitable,. Ils peuvent investir leur prime dans leur habitat, dans l’achat de bétail… Le fait de travailler ensemble de manière démocratique apporte aussi une confiance en soi et aide les gens à oser s’exprimer. Nous avons créé des projets basés sur cinq ou six cellules. Les élections organisées au sein de chacune de ces cellules permettent à chacun de progresser. L’existence de la coopérative inspire maintenant d’autres groupes qui souhaitent eux aussi améliorer leurs conditions de vie et de travail.

Isabelle Van Huffelen : Notre démarche se base sur la pédagogie de la réussite. Les stagiaires se sentent respectés, responsabilisés et valorisés. Nous partons de là où les gens se trouvent, nous tenons compte de leurs besoins afin qu’ils puissent progresser dans leur insertion sociale et professionnelle. Ils échangent entre eux des savoirs, et sont capables de se prendre en main petit à petit.

Faut-il faire primer la recherche de la qualité et de l’efficacité à la recherche d’une plus grande la confiance en soi ?

Isabelle Van Huffelen : la confiance en soi vient aussi avec la recherche de la qualité, et inversement. Selon le profil du stagiaire, cela peut prendre plus ou moins de temps pour améliorer tant la qualité que la confiance en soi. Mais rien n’est jamais acquis, il s’agit d’un processus à long terme.

Joachim Munganga : Nous avons mis sur pied plusieurs séances de formation, notamment sur les méthodes d’agriculture bio, afin d’améliorer notre production et d’obtenir la certification. Cela permet aussi d’améliorer la qualité et d’être plus efficace.

L’agriculture bio fait-elle partie intégrante de votre projet ?

Isabelle Van Huffelen : oui, dès les origines. Il y a plus de 30 ans, les responsables soutenaient cette forme d’agriculture, peu présente dans notre région où l’agriculture traditionnelle régnait en maître.

Joachim Munganga : La situation est différente chez nous, car les producteurs travaillaient de manière bio sans même le savoir. Ils n’avaient pas les moyens de s’acheter des fertilisants ou des pesticides, et donc faisaient naturellement du bio, mais sans la certification. Nous avons par contre éprouvé plus de difficultés pour les aider à progresser sur le plan de l’hygiène et de l’encadrement. Nous les avons aussi soutenus dans la lutte contre les dégâts de l’érosion en plantant des arbres pour faire de la culture d’ombrage.

Bénéficiez-vous d’un soutien de l’Etat ? Ce soutien est-il indispensable à la survie de votre projet ?

Isabelle Van Huffelen : oui, sans les subsides que nous recevons de la Région Wallonne, nous ne pourrions financer nos activités.

Joachim Munganga : Chez nous, l’Etat n’existe quasiment pas. Nous ne pouvons attendre leur soutien, nous devons nous organiser par nousmêmes. Les agronomes payés par l’Etat et qui sont censés nous aider ont oublié qu’ils avaient un rôle social. Finalement, la Sopacdi permet aux producteurs de mieux s’affirmer et de défendre leurs droits. Ce n’est pas l’Etat qui les soutient.

Avez-vous intégré dans vos activités une dimension ‘genre’ et favorisé l’égalité entre hommes et femmes ?

Isabelle Van Huffelen : oui, cela commence par la parité au sein de notre Conseil d’Administration. Toutes nos activités sont ouvertes à tous et toutes, sans distinction de sexe.

Joachim Munganga : Il a été difficile de persuader les femmes de rejoindre la coopérative, car traditionnellement, les femmes sont mises à l’écart et n’ont pas le droit de s’adresser directement aux hommes. Nous avons donc dû les sensibiliser à leurs droits, mais aussi sensibiliser les hommes à la nécessité d’accepter de donner aux femmes la possibilité de devenir propriétaire de leurs terres et d’être reconnues comme indépendantes.

Isabelle Van Huffelen

Responsable pédagogique des formations d’insertion socioprofessionnelle au sein de l’asbl CRABE.

L’asbl CRABE est née en 1976 suite à la volonté de considérer la région de l’Est du Brabant wallon comme une sous-région particulière, bien distincte du reste de la province par son caractère rural et sa perméabilité moins grande au phénomène d’extension de la belle banlieue de Bruxelles. Cette volonté partait aussi du constat lucide d’un développement difficile, en décalage par rapport au reste de la province, qui accentuait l’écart entre les couches aisées et les couches défavorisées de la population et qui butait sur la difficulté de résorber un « noyau dur du chômage ».

http://www.crabe.be

Joachim Mungaga

Directeur de Sopacdi

En 2002, Joachim Munganga fonde la coopérative SOPACDI comme un outil pour dépasser les conflits ethniques et pour accéder au marché international du café. Après de longues années de guerre civile, Sopacdi promeut la réconciliation et apporte l’espoir d’un avenir économique meilleur. Le café Arabica bio de Sopacdi est à présent vendu au Japon, en Europe et en Afrique.

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