Regards croisés sur les supermarchés au Nord et au Sud

Mars 2018
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Le rouleau compresseur de la grande distribution a-t-il les mêmes impacts au Nord et au Sud de la planète ? Comment ce modèle tente-t-il de se réinventer ? Quelles sont les conséquences pour l’agriculture familiale et paysanne ? C’est ce que nous avons voulu savoir avec cette interview croisée entre Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l’Institut National de la Recherche Agronomique – INRA, en France, et Ange-David Baïmey, coordinateur de l’ONG Grain en Afrique.

Propos recueillis par Roland d'Hoop

Yuna Chiffoleau, ingénieure agronome et sociologue, directrice de recherche à l’INRA au département “Sciences pour l’action et le développement” Autrice de l’ouvrage « Les circuits courts alimentaires, entre marché et innovation sociale », paru aux Editions Erès en janvier 2019.
Ange-David Baïmey, sociologue basé à Abidjan, travaille pour l’ONG Grain en Afrique qui s’intéresse au travail de soutien aux organisations paysannes, partout dans le monde. Coordinateur du programme de Grain en Afrique.

Quels sont les impacts de la grande distribution sur les paysan·ne·s dans le monde ?

Ange-David : Le développement de ce modèle, surtout en Asie, dans des pays comme la Chine, où l’expansion a été très rapide après l’adhésion du pays à l’OMC, a eu des conséquences assez graves pour la petite paysannerie. La grande distribution a eu un autre impact sur les habitudes alimentaires : des aliments traditionnels très nutritifs ont été abandonnés par les populations au profit de la « junk food » importée via les supermarchés. Cela entraîne évidemment des problèmes de santé. En Afrique, les commerçant·e·s de rue ont également été impactés par l’arrivée de ces grandes surfaces. Ils et elles ont d’ailleurs essayé d’organiser une résistance, avec le soutien des paysan·ne·s.

Yuna : En France, les grandes surfaces perdent des parts de marché. Elles essayent donc de se refaire une image et cela passe notamment par la mise en valeur des produits locaux. Mais ceuxci sont en fait surtout des produits provenant d’exploitations moyennes ou grandes, capables de fournir des produits relativement standardisés en grande quantité et issus de l’agriculture conventionnelle. Cela ne correspond donc pas à l’attente des consommateurs et des consommatrices pour des produits locaux bio venant de « petites productions ». Il y a donc un malentendu sur l’aspect local, entretenu par le manque de transparence de la filière.

Ange-David : En Afrique, c’est plutôt l’inverse : avant de s’installer en Afrique, les grandes surfaces ont mené des études sociologiques. Elles ont vu l’émergence d’une classe moyenne qui aime les produits occidentaux, venant de pays « chics ». Ces produits plus « luxueux » côtoient également des produits locaux vendus au même prix que sur le marché. Cette stratégie de conquête suprême permet à la grande distribution de contrôler non seulement le secteur des produits importés mais également le marché des produits locaux, au risque d’anéantir tous les commerces de rue et la petite production locale.

Cette expansion des supermarchés en Afrique risque-t-elle de tuer l’agriculture paysanne au profit de l’agriculture industrielle ?

Ange-David : Oui, car les cahiers de charge imposés par la grande distribution sont beaucoup trop exigeants pour l’agriculture paysanne qui a du mal à répondre aux normes sanitaires, de qualité, de quantité et de prix exigés. Cela demande trop d’investissements et cela favorise donc l’agriculture industrielle .

Pensez-vous qu’il soit possible de réformer la grande distribution de l’intérieur, à l’instar de ce que prétend la campagne « Act for Food » de Carrefour qui défend l’accès au bio pour tous ?

Yuna : Nous n’avons pas d’a priori, on observe… En France, les agriculteurs et les agricultrices qui souffrent le plus, ce sont surtout ceux de taille moyenne, dont les produits sont mis en concurrence avec ceux importés de pays étrangers, comme l’Espagne, pour le sud de la France. Cette agriculture intermédiaire, qui n’est pas paysanne, a réellement besoin d’une transition agro-écologique. Si la grande distribution peut amener ce type d’agriculture à évoluer de manière plus durable sans lui mettre trop de pression, tant mieux. En défendant l’accès aux semences interdites par l’Union européenne et en s’associant au réseau « Fermes d’Avenir », Carrefour affiche clairement sa volonté de se rapprocher d’une agriculture plus durable. Mais les producteurs et les productrices ne sont pas dupes, ils et elles savent que la grande distribution exige également beaucoup en retour de leur part, même quand elle achète en direct, sans passer par la centrale d’achat : on leur demande par exemple de faire de l’animation en magasin et de livrer des produits mûrs et goûteux mais qui se conservent longtemps, ce qui est difficilement compatible ! Certaines enseignes vont par ailleurs jusqu’à acheter des fermes, afin de contrôler directement la filière, avec des paysan·ne·s salarié·e·s.

Est-ce sincère comme démarche ? Ou est-ce surtout du marketing ?

Yuna : Il y a une forme de tricherie. L’agriculture paysanne vise à maintenir en vie des variétés locales, anciennes. La grande distribution va surfer sur cette mode des variétés anciennes en vendant par exemple de fausses tomates « cœur de bœuf ». Comme ils ne peuvent pas garder ce nom, ils vont inventer un nouveau nom qui s’en rapproche… pour désigner des tomates industrielles hybrides, de toutes les couleurs, ce qui, au final, trompe la clientèle.

Les supermarchés parviennent à s’implanter un peu partout au nom de la création d’emploi. Que pensez-vous de cet argument ?

Ange-David : Au contraire, il semble que pour un emploi créé dans la grande distribution, on voit disparaître de 3 à 5 emplois ailleurs, parfois plus. Il est difficile d’avoir des statistiques sur ce type de phénomène car il faut aussi tenir compte d’une forme de concurrence déloyale : les petits commerces vont payer proportionnellement beaucoup plus de taxes que la grande distribution et participent donc davantage à l’économie nationale que les grands groupes occidentaux.

Yuna : Il ne faut pas juste regarder l’aspect quantitatif de la création d’emplois, mais aussi la qualité de ces emplois. On sait que dans le hard discount, il y a beaucoup d’emplois précaires, des conditions de travail difficiles, des maladies professionnelles… Par ailleurs, la robotisation des caisses enregistreuses risque de faire perdre pas mal d’emplois dans le secteur. On ne voit pas encore bien comment les caissiers et les caissières pourront être affecté·e·s à d’autres tâches, même si la grande distribution parle d’en faire des « conseillers en qualité ».

Que pensez-vous de l’émergence de l’e-commerce et de l’arrivée d’acteurs comme Ali Baba dans le secteur agro-alimentaire ?

Ange-David : Il y a un grand risque face à ce modèle. Qui sera responsable en cas d’intoxication alimentaire ? Et quel sera l’impact sur l’emploi local ? La situation des paysan·ne·s devient de plus en plus difficile, beaucoup se suicident, chez nous comme en Europe, car ils ne voient pas d’avenir.

Yuna : En France, il y a beaucoup de changements, avec des grandes surfaces aux abois qui essaient de réinventer leur modèle, avec le e-commerce mais aussi de nouvelles implantations en plein centre-ville. Certaines personnes ont vraiment envie de faire bouger les choses de l’intérieur, on peut trouver des partenariats très vertueux localement. Mais j’ai vu aussi beaucoup de triche, d’opportunisme, de récupération… Cela dit, on n’est pas inquiet, car il y a aussi d’autres circuits qui se développent, des boutiques de producteurs et de productrices, des supermarchés coopératifs, des drives fermiers… Eux aussi s’appuient de plus en plus sur l’e-commerce et plus largement, sur le numérique. Nous avons d’ailleurs lancé un nouveau programme de recherche sur ce thème pour voir ce que ça va donner.

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