Rencontre entre la SAW-B et l’Observatoire d’économie sociale de l’Université de San Marcos du Pérou

Décembre 2014
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L’économie sociale et solidaire est-elle une réelle alternative au modèle économique dominant actuel, tant au Pérou qu’en Belgique ? C’est ce que nous avons voulu savoir à travers ce « Regards croisés » entre deux acteurs d’économie sociale distants de 10.500 kilomètres et confrontés à des enjeux communs mais parfois spécifiques.

Propos recueillis par Valentine Hanin er Roland d’Hoop

Observatoire d’économie sociale Universidad Nacional Mayores San Marcos, Pérou

Luis Montoya et Ela Perez, Professeurs à la Faculté de Sciences sociales.

Tous les deux ont participé à la mise en place de l’Observatoire.

SAW-B, Fédération belge francophone d’économie sociale.

Frédérique Konstantatos, Chargée de projets en éducation permanente.

Estimez-vous que l’économie sociale est une alternative au capitalisme ou est-elle plutôt une démarche qui peut se concilier avec ce modèle économique dominant ?

Luis Montoya : les alternatives d’économie sociale ne s’opposent pas réellement au modèle dominant, elles ont juste une orientation différente : elles se tournent vers l’humain, la culture, l’environnement. Elles représentent un espoir et une manière d’imaginer la société autrement.

Ela Perez : l’économie sociale est un canal de relations humaines. Les interactions entre les gens sont différentes de celles du modèle capitaliste. La communauté y joue un rôle important. Et les gens aussi ont une place différente, en tant qu’individus.

Frédérique Konstantatos : nous évoluons dans des contextes très distincts. Je suis toutefois d’accord avec mes collègues du Pérou pour dire qu’il existe une différence entre l’économie sociale et le capitalisme. Les objectifs de ces deux formes d’économie sont fondamentalement différents : d’une part, le but est la recherche de profit financier pour un petit nombre et d’autre part, c’est la finalité sociale, l’utilité pour la communauté. Mais toutes les entreprises sociales avec lesquelles nous travaillons n’ont pas la même position par rapport au modèle économique dominant : certaines pensent changer les choses à l’intérieur du capitalisme et d’autres se voient plus à la marge, développant un changement de société.

Toutes les entreprises sociales avec lesquelles nous travaillons n’ont pas la même position par rapport au modèle économique dominant

Pensez-vous que l’économie sociale permet à ses travailleurs de développer une réelle critique et réflexion politique sur leur société ?

Luis Montoya : les entreprises d’économie sociale ne sont pas directement liées à la politique gouvernementale, elles ne développent généralement pas de discours politique fort. Néanmoins, étant donné que l’économie sociale, solidaire et coopérative évolue dans de nombreux domaines, les relations avec la politique et avec le pouvoir sont inéluctables.

Ela Perez : les engagements politiques sont difficiles pour les différents groupes d’économie sociale, parce qu’ils travaillent chacun de leur côté. Par exemple, les revendications des artisans ne sont pas entendues par le gouvernement, qui ne s’intéresse pas réellement à l’artisanat. Ils ne font pas partie du plan économique, comme
en Bolivie ou en Equateur. Par contre, d’autres groupes, comme les producteurs de café, ont obtenu du gouvernement une réduction de l’impôt sur leurs productions. Chaque groupe a son propre agenda politique et l’incidence de chacun dépend de son importance.  La politique locale est, dans tous les cas, plus accessible que la politique nationale pour ces groupes.

Frédérique Konstantatos : en Belgique, la situation est un peu différente, puisque les travailleurs des entreprises d’économie sociale n’avaient pas nécessairement l’objectif de faire partie d’une alternative. C’est en cherchant un emploi qu’ils sont tombés dans l’économie sociale. Ils ne savent pas toujours que leur entreprise est différente des autres. Ça peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit d’entreprises bien établies qui ont des manières de fonctionner, de communiquer et de travailler fort semblables aux entreprises traditionnelles. En tant que fédération, notre rôle est de susciter la réflexion des travailleurs , afin qu’ils s’approprient l’alternative économique et sociale que représente leur entreprise, qu’ils comprennent son projet et développent un regard critique bien nécessaire face à la tension entre la viabilité économique et les valeurs sociales ! Cela se fait petit à petit, ce n’est pas facile, mais en général, les gens en sont très satisfaits. C’est important de s’arrêter, de discuter et de chercher le sens de ce que l’on fait.

Les revendications des artisans ne sont pas entendues par le gouvernement, qui ne s’intéresse pas réellement à l’artisanat.

Selon vous, la crise économique est-elle une opportunité pour développer de nouveaux projets d’économie sociale ou, au contraire, risque-t-elle de les anéantir ?

Frédérique Konstantatos : l’économie sociale est née d’un manque, d’une nécessité. Lorsqu’il y a un besoin que l’Etat ne prend pas (ou plus) en charge, que le  marché ne juge pas rentable, l’économie sociale recherche des solutions collectives. On peut donc penser que les crises économiques sont propices à la naissance d’initiatives d’économie sociales. Cependant, la crise peut également constituer une menace pour ces initiatives. En Belgique par exemple, il y a de plus en plus de chômeurs qui perdent leurs allocations. L’Etat est alors tenté de considérer l’économie sociale comme la solution à ces problèmes, une sorte de pansement d’urgence aux travers du capitalisme. Notre ambition n’est pas là. Nous proposons une autre conception de l’économie qui remet l’humain et non le profit au centre de l’activité.

Ela Perez : je crois aussi que c’est à la fois une opportunité et une menace. En réalité, nous vivons depuis longtemps dans un contexte de crise et l’organisation populaire a toujours pu affronter des situations difficiles. L’Etat ne garantit que très peu de protection sociale et les gens s’organisent donc pour pallier les manques. La crise est donc un véritable foyer d’invention et d’initiatives sociales. Néanmoins, la crise est également une menace, puisque, comme l’a dit Frédérique, nous ne pouvons pas seulement servir de « pansement ». Le discours politique derrière l’économie sociale est plus fort.

Nous proposons une autre conception de l’économie qui remet l’humain et non le profit
au centre de l’activité.

La démocratie participative est-elle envisageable à l’heure où la mondialisation oblige de plus en plus les entreprises à réagir rapidement ? Est-ce possible de combiner démocratie et efficacité ?

Ela Perez : oui, c’est possible de combiner les deux. Les entreprises fonctionnent selon deux logiques : la logique entrepreneuriale, où les décisions sont prises par les dirigeants car il faut répondre à une demande commerciale ; et une logique démocratique de prises de décisions en assemblées. Je crois donc que c’est possible de combiner démocratie et efficacité.

Frédérique Konstantatos : la situation en Belgique est très différente. Nous ne fonctionnons pas avec un système autogéré de façon constante. Lors de nos assemblées générales, il est très important de respecter le modèle « une personne, une voix », et non pas « un euro, une voix ». Au quotidien, les travailleurs ne participent pas à toutes les décisions. C’est quelque chose que notre fédération tente d’encourager, et un de nos objectifs est de favoriser cette participation dans les prises de décisions. Nous aimerions faire reconnaître nos pratiques démocratiques auprès des pouvoirs publics et des syndicats. Il est certain que discuter prend du temps, mais on remarque que plus on associe de parties prenantes à la décision, plus l’intérêt général, le moyen et long terme sont pris en considération.

L’Etat ne garantit que très peu de protection sociale et les gens s’organisent donc pour pallier les manques. La crise est donc un véritable foyer d’invention et d’initiatives sociales

 

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2 commentaires sur “Rencontre entre la SAW-B et l’Observatoire d’économie sociale de l’Université de San Marcos du Pérou

  1. Très intéressée par l’interview concernant l’économie sociale.
    Petite remarque concernant une erreur courante en français: le verbe pallier est transitif on doit donc dire et écrire: “pallier les manques”

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