Travail des enfants. Entre esclavage et nécessité

Septembre 2010
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En Belgique, le chocolat n’a rien d’anodin : c’est la friandise préférée des petits comme des grands. Peu de Belges savent pourtant que près de 70% du chocolat mondial provient des mini-plantations africaines. Et que la culture de la fève de cacao pose de graves problèmes en matière de droit des enfants.

Corentin Dayez

Pour beaucoup d’agriculteurs africains, les fèves de cacao représentent bien souvent une source unique de revenu. Préoccupant ! D’autant que le travail dans ces plantations s’avère pénible et mal payé. Dès lors, le recours à la main d’oeuvre bon marché que représentent les enfants s’impose bien souvent comme l’unique solution pour assurer la survie de la famille.

Face à cette situation, Oxfam-Magasins du monde s’exprime sans équivoque : « L’esclavage des enfants, c’est dégoutant ! ». Dans ces plantations, des enfants sont en effet fréquemment sujets aux pires formes d’exploitations, certaines s’apparentant même à de l’esclavage. Dans les réseaux de commerce équitable, ces formes de travail sont non seulement interdites mais font également l’objet d’un combat sans répit.

Peut-on dès lors conclure que le commerce équitable est contre le travail des enfants ? La question est plus complexe qu’elle n’y parait. Elle nous oblige en tout cas à nous positionner de manière ferme, mais nuancée, face aux différentes formes de travail qui touchent les enfants.

Contre le travail des enfants ?

Etre contre le travail des enfants ? Quoi de plus légitime ! A une période de la vie où l’accent devrait être mis sur le loisir et l’apprentissage, la formation, comment admettre que des enfants soient obligés de travailler ?

D’entrée de jeu, nous avons tendance à associer le travail des enfants à de l’exploitation sommaire . Sur le terrain, tous ne partagent pas nécessairement la même perception du phénomène…

Ampleur du phénomène [highslide](1;1;200px;200px;)Propos directement repris de Manier/2010 et Leroy/2009.[/highslide]

Selon les statistiques les plus récentes du Bureau International du Travail [highslide](2;2;200px;200px;)Accélérer l’action contre le travail des enfants, BIT, Genève, 8 mai 2010[/highslide] , la main d’oeuvre enfantine est une composante persistante de la population économiquement active au niveau planétaire. Depuis la fin des années 90’, le nombre d’enfants « travailleurs » de moins de 14 ans oscille entre 176 et 211 millions. A ce chiffre s’ajoute une centaine de millions d’enfants de 15 à 17 ans. En d’autres mots, plus d’un enfant sur sept dans le monde travaille ! Leur contribution peut parfois atteindre jusqu’à 20 à 25% du revenu familial. Un phénomène qui n’épargne aucun continent.

[highslide](Mais que font ces enfants au travail ?;Mais que font ces enfants au travail ?;;)

D’après les statistiques officielles, 173 millions, soit 70% d’entre eux, travaillent dans l’agriculture, essentiellement familiale -cacao, thé, sucre, tabac, coton, café, etc.

Mais les villes ne sont évidemment pas en reste. La précarité des campagnes conduit de plus en plus les familles vers les centres urbains où les mécanismes de survies s’imposent d’eux-mêmes. Les enfants n’échappent pas à cette dynamique et doivent se débrouiller. Ils offrent leur main d’oeuvre dans les secteurs miniers -or, sel, charbon, diamants, etc.-  et manufacturiers -textiles, petite mécanique, verreries, briqueteries, montage, etc. D’autres investissent les espaces d’économie informelle ou prennent place dans la rue -snack-bar au coin des rues, cirage de chaussures, tri des déchets, etc.

L’une des formes de travail informel la plus répandue est celle du travail domestique qui est également très peu visible et contrôlable -cuisine, nettoyage, etc.

Enfin, les enfants sont aussi utilisés dans des activités plus directement condamnables, comme l’esclavage, l’exploitation sexuelle ou les activités illicites telles que le vol, le crime organisé, etc

 

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[highslide](En Europe, une histoire ancienne ?;En Europe, une histoire ancienne ?;;;)

Au XIXème siècle, l’emploi de la main d’oeuvre flexible, docile et à faible coup qu’offraient les enfants a accompagné la révolution industrielle dans le secteur minier et textile en Europe. Aujourd’hui, le travail des enfants est toutefois loin d’avoir disparu de notre continent ! Des enfants sont fréquemment victimes d’exploitation dans l’agriculture, des petits ateliers industriels, le travail domestique et la prostitution enfantine. De la Roumanie à la Grande-Bretagne, aucun pays n’est épargné !

Source : BIT – Manuel à l’usage des étudiants.

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En réalité, le travail des enfants n’est pas tant lié au degré de développement des pays qu’au niveau de revenu et de protection de ses habitants. Il constitue d’ailleurs un bon indicateur du degré de fragilité des individus, même lorsque les économies nationales se portent bien ! Les groupes sociaux contraints de faire travailler leurs enfants sont en effet les exclus permanents de la prospérité. Ils cumulent pauvreté, endettement, illettrisme, absence de protection sociale et sont bien souvent directement l’objet d’exclusion sociale (minorité indigènes, roms,…).

Dès lors, devant les multiples facettes du travail des enfants et ses différents impacts, une approche nuancée s’impose. Sans tomber dans un relativisme culturel absolu, il faut tenter de comprendre l’importance que revêt le travail aux yeux de l’enfant et à ceux de sa famille. Car chacun est influencé par l’environnement historique, socioéconomique et culturel dans lequel il évolue, et il en va de même pour les enfants travailleurs.

En rejetant d’un bloc toute forme de travail des enfants, nous prenons le risque de renforcer l’exclusion d’une population déjà fortement marginalisée.

[highslide](Le travail des enfants;Le travail des enfants;;;)

L’expression « travail des enfants » désigne un travail qui est mentalement, psychiquement, socialement et moralement dangereux pour les enfants et qui les prive de l’opportunité de suivre une scolarité. Deux conventions pour la protection de l’enfance ont été adoptées par l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Il s’agit des conventions 138 et 182, qui portent respectivement sur l’âge minimum d’admission à l’emploi et sur l’interdiction des pires formes de travail des enfants.

Selon l’article 3 de la convention 138, l’expression des pires formes du travail des enfants comprend:

• Toutes les formes d’esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite des enfants, la servitude pour dettes et le servage ainsi que le travail forcé et obligatoire, y compris le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés.

• Les travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils s’exercent, sont susceptibles de nuire à la santé, la sécurité et la moralité de l’enfant.

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Travail des enfants : un droit ?

Pour distinguer les différentes formes de travail des enfants, une précision linguistique s’impose ! En anglais, deux vocables qualifient le « travail » : child labour qui renvoie aux formes nuisibles et intolérables du travail des enfants, et child work qui désigne des formes de travail non nuisible pour l’enfant.

En réalité, les grands textes internationaux font implicitement référence à la notion de child labour lorsqu’ils traitent du travail des enfants.

Ainsi, si ces textes n’interdisent pas explicitement le travail des enfants, ils condamnent l’exploitation économique de ceux-ci, le manque d’accès aux soins de santé ou à l’éducation et les atteintes à leur développement physique, mental, spirituel, moral ou social [highslide](3;3;200px;200px;)Sur la conception juridique de la notion « travail des enfants » : DEI 2008[/highslide].

Et, bien qu’ils s’expriment dans un vocabulaire parfois très différent, tous les acteurs actifs autour de la question du travail des enfants, sont unanimes pour condamner le child labor.

Au-delà de ce consensus, la question du travail des enfants divise. D’un côté, se retrouvent les partisans d’une posture abolitionniste. Ils considèrent que l’enfant travailleur est une victime qui doit être protégée. Ce postulat les amène à considérer que protéger l’enfant au travail, c’est surtout le protéger du travail. Pragmatiquement, ils visent l’abolition progressive du travail des enfants en ciblant prioritairement les groupes qu’ils considèrent comme les plus vulnérables et en s’attaquant en priorité aux pires formes de travail.

De l’autre coté, se retrouvent les tenants d’une posture régulationiste qui militent pour une reconnaissance et une défense de l’enfant comme acteur économique à part entière. Ils prennent au mot l’article 3 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant qui précise que « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants […] l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » et défendent l’idée que l’enfant a le droit de délibérément faire le choix de travailler. Ils militent donc pour un encadrement approprié du travail des enfants.

Au sein de ce dernier groupe, des divergences existent. Les uns soutiennent que le droit au travail doit être reconnu aux enfants dans certaines circonstances, parce que dans de nombreux pays, le travail est une condition nécessaire pour la survie et le développement de l’enfant. Les autres défendent quant à eux la thèse que ce droit doit être reconnu de manière permanente car le travail fait intégralement partie du processus d’apprentissage, de développement et de socialisation de l’enfant. Dans bien des cultures en effet, le travail fait intégralement partie des valeurs des groupes sociaux dans lesquels grandit l’enfant [highslide](4;4;200px;200px;)Kinderen en waardig werk, Rondetafelgesprek, 4 december 2008, Débat entre T. Tamabaké et K. Lieten[/highslide].

[highslide](Les pires formes de travail. Experience dans le secteur du cacao;Les pires formes de travail. Experience dans le secteur du cacao;;;)

 

Daniel est un enfant-esclave ramené du Burkina Faso pour travailler dans la plantation de cacao de Viktor Kabore, en Côte d’Ivoire. Il a 15 ans et cela fait cinq ans qu’il n’a plus revu ses parents qui lui manquent terriblement, surtout après une journée de travail difficile. Comme tous les enfants qui travaillent pour Viktor, il doit manier des machettes lourdes et aiguisées pour ouvrir des cabosses, en extraire la pulpe et les fèves de cacao. Il doit ensuite porter les fruits de la récolte dans des sacs très lourds et ce de l’aube jusqu’au coucher du soleil. Inévitablement, il ne peut se rendre à l’école. Et son salaire se limite à un maigre repas qui lui permet de subsister.

Source : « Merci pour le chocolat », Emission A Bon Entendeur – Télévision Suisse TSR

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Quand les enfants s’expriment…

Avec l’adoption en 1989 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, l’idée que l’enfant est un sujet de droit à part entière est enfin consacrée. Il dispose alors d’un statut qui lui donne un droit de regard et de participation au processus de décision concernant les mesures prises à son égard [highslide](5;5;200px;200px)Ce droit est implicitement accordé par l’article 12 -liberté d’expression- et 12 -liberté d’association[/highslide]. Cette disposition renforce les organisations d’enfants et de jeunes travailleurs dans leur exigence à être entendues au sein des organisations internationales qui traitent du travail des enfants.

La plupart de ces organisations sont apparues dans le courant des années 80’ en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Aujourd’hui, elles représentent plusieurs dizaines de milliers d’enfants à travers le monde. Ces organisations rejettent l’interdiction totale et indiscriminée du travail, considérant que certaines de ses formes peuvent être directement bénéfiques aux droits de l’enfant. Tounkara Tambaké [highslide](6;6;200px;200px)Propos restructurés à partir de Kinderen en waardig werk -op.cit.- et obtenus par correspondance le 02/07/10[/highslide], ancien enfant travailleur du MAEJT exprime cela en ces termes : « Une interdiction générale du travail des enfants peut mettre en danger la réalisation de [leurs] différents droits. Les gens qui disent que le travail empêche les enfants d’aller à l’école abordent mal le problème.

[highslide](Les 12 droits du MAEJT;Les 12 droits du Mouvement Africain des Enfants et Jeunes Travailleurs;;;)

1. Droit à une formation pour apprendre un métier

2. Droit à rester au village (à ne pas «s’exoder»)*

3. Droit à exercer nos activités en sécurité

4. Droit à un travail léger et limité

5. Droit à des repos maladies

6. Droit à être respectés

7. Droit à être écoutés

8. Droit à des soins de santé

9. Droit à apprendre à lire et à écrire

10. Droit à s’amuser, à jouer

11. Droit à s’exprimer et à s’organiser

12. Droit à un recours à une justice équitable, en cas de problèmes

Pour en savoir plus, voir http://www.maejt.org/

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C’est justement en travaillant et en gagnant de l’argent que j’ai pu payer ma scolarité. [Et] les revenus, générés par les enfants, peuvent [aussi] être nécessaires à leur survie et à leur subsistance. [Par ailleurs], interdire le travail des enfants peut entraîner une augmentation du travail illégal, de sorte qu’on n’ait plus aucune emprise à ce niveau ».

En outre, comme le souligne encore Tounkara Tambaké, « L’exploitation est un crime, [mais] le travail est quelque chose de positif, il donne aux enfants les possibilités de s’épanouir et de s’armer pour une vie souvent difficile dans le Sud. [En outre], il fait partie de la culture africaine. En Afrique, un enfant ne s’approche pas de son papa qui ne gagne même pas un dollar par jour pour lui demander un baladeur, il l’achète lui-même ! ». Les organisations des enfants travailleurs militent donc davantage pour que soient reconnus toute une série de droits spécifiques aux enfants travailleurs, dont notamment le droit de pouvoir travailler. Ce qui importe, c’est la construction d’un cadre approprié pour que le travail des enfants puisse leur permettre de véritablement grandir et s’épanouir.

Pour Aurélie Leroy [highslide](7;7;200px;200px)Aurélie Leroy, « Contre le travail des enfants ? Présupposés à débattre », in Contre le travail des enfants ?, Alternative Sud, Vol.XVI-2009/1, CETRI, 2009[/highslide] , qui a écrit une étude fort intéressante sur le sujet, le mouvement d’enfants travailleurs, même s’il reste encore aujourd’hui plutôt marginal, a acquis le soutien d’acteurs très différents, « experts », chercheurs en sciences sociales, ONG, syndicats locaux, réseaux associatifs… Ce mouvement contribue sans aucun doute à alimenter une réflexion essentielle sur notre manière de percevoir le travail des enfants.

Pour en savoir plus : Cet article est inspiré d’une analyse que vous pouvez retrouversur www.omdm.be

[highslide](Talisma;Talisma;;;)

Talisma vit au Bangladesh où, à 15 ans, elle a décidé d’aller travailler à l’entreprise Swajan, même si elle va encore à l’école. Elle affirme « Je veux étudier, mais aussi travailler parce que nous avons besoin d’argent pour notre nourriture. Mon père est un vendeur d’épices. Il est handicapé et ne peut avoir un meilleur emploi et donc gagner assez d’argent pour la famille » Après ses études, Talisma souhaiterait continuer à travailler dans cette entreprise.

(Traicraft and child labor – Factsheet)

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Le commerce équitable accro aux droits des enfants

Face au travail des enfants, le dialogue et le respect s’imposent entre les organisations du commerce équitable et leurs partenaires. Dans un environnement historique, socio-économique et culturel différent, le travail des enfants, en effet, est souvent perçu comme un excellent moyen pour les sortir de la précarité et de l’exclusion. Rien d’étonnant donc à ce que certains de nos produits soient le fruit du travail des enfants.

Tout est par contre mis en oeuvre pour aider nos partenaires à lutter de manière efficace et durable contre les pires formes de travail qui portent directement préjudice au développement de l’enfant. En Afrique de l’Ouest, particulièrement dans le secteur du cacao où ces pratiques sévissent de manière extrêmement préoccupante, ces partenaires redoublent d’efforts pour combattre les principales causes du problème : l’extrême pauvreté, des opportunités économiques inexistantes et le manque d’éducation.

 

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